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Qu'en dit Théophile ?

Notre Théophile est d’emblée bouleversé par ces débuts de l’Église de Jérusalem où deux choses surtout le frappent : la puissance du don de l’Esprit et la communion fraternelle qui s’établit dans la communauté.
Avec le nom grec qu’il porte, c’était sans doute un prosélyte ; peut-être était-il mêlé à la foule de ceux qui étaient montés pour la fête à Jérusalem adorer le Dieu unique. Et il a vu soudain, sortant du Cénacle des hommes transformés.
«Ô cénacle, pétrin où fut jeté le levain qui fit lever l’univers tout entier ! Cénacle, mère de toutes les Églises. Sein admirable qui mit au monde des temples pour la prière. Cénacle qui vit le miracle du buisson. Cénacle qui étonna Jérusalem par un prodige bien plus grand que celui de la fournaise qui émerveilla les habitants de Babylone ! Le feu de la fournaise brûlait ceux qui étaient autour, mais protégeait ceux qui étaient au milieu de lui. Le feu du Cénacle rassemble ceux du dehors qui désirent le voir tandis qu’il réconforte ceux qui le reçoivent. Ô feu dont la venue est parole, dont le silence est lumière. Feu qui établis les cœurs dans l’action de grâces !» (Saint Éphrem, IVe siècle).

Il a vu sortir du Cénacle des hommes débordants de joie dans le Seigneur, qui exultaient des merveilles de Dieu et désiraient conduire chacun à la source de leur joie. Des hommes qui, dans la force de l’Esprit, parlaient de mort vaincue et de gloire venue pour «ce Jésus» qu’ils annonçaient.

Voilà ce qui a saisi Théophile, la sagesse de cet Esprit qui «enseigne tout ce qu’il faut dire» (Luc 11,12). La joie de cet Esprit qui fait du repentir et de la conversion un chemin de vie. La force de cet Esprit qui transforme :
«Voyez l’Esprit à l’œuvre : s’il trouve des pêcheurs, il les fait prendre au filet par le Christ: et il les envoie capturer l’univers entier dans le filet de la Parole de Dieu. S’il découvre des publicains, il les ‘gagne’ et les adjoint au Christ, comme disciples, il en fait des ‘marchands’ d’âmes... S’il aperçoit d’ardents persécuteurs, il transforme le sens de leur zèle : il fait Paul avec ce qui était Saul» (Saint Grégoire de Nazianze, IVe siècle).

Théophile peut-il alors faire autre chose que prier pour que ce grand don lui advienne aussi et transforme sa vie ?
«Viens, lumière véritable. Viens, vie éternelle. Viens, mystère caché. Viens, trésor sans nom, Viens, réalité ineffable. Viens, personne inconcevable. Viens, félicité sans fin. Viens, lumière sans couchant. Viens, attente infaillible de tous ceux qui doivent être sauvés. Viens, réveil de ceux qui sont couchés, Viens, résurrection des morts. Viens, ô Puissant, qui toujours tout fais et refais et transformes par ton seul vouloir. Viens, joie éternelle. Viens, toi qui m’as séparé de tout et fait solitaire en ce monde. Viens, toi devenu toi-même en moi désir, qui m’as fait te désirer toi l’au-delà de tout. Viens, mon souffle et ma vie. Viens, consolation de mon âme. Viens, ma joie, ma gloire, mes délices sans fin» (Saint Syméon le Nouveau Théologien, Xe siècle).

La seconde chose qui frappe Théophile est la façon étrange qu’ont ces gens de vivre : une vie sous le signe de l’amour fraternel qui manifeste qu’un homme nouveau est bien rené de l’eau du baptême. Un homme nouveau qui saurait suffisamment qu’il est aimé de Dieu son Père, pour dépasser rivalités et avidités. Un homme nouveau qui serait assez comblé de vraie joie pour devenir capable de partager et de créer une société qui ne connaîtrait ni misère ni richesse excessive, qui prendrait au sérieux l’enseignement de Jésus sur l’argent – «Nul ne peut servir deux maîtres…» (Luc 16,13) – et ferait de celui-ci un simple instrument au service de tous.


«Ne vivons pas uniquement selon la chair, vivons selon Dieu... La miséricorde et la bienfaisance sont les amies de Dieu. Et si elles viennent s’établir au cœur d’un homme, elles le divinisent et le modèlent à la ressemblance du souverain Bien afin qu’il soit l’image de l’essence première et sans mélange qui surpasse toute connaissance. (…) Limitez-vous dans 1’usage des biens de la vie. Tout ne vous appartient pas ; qu’une part aussi soit laissée pour les pauvres qui sont aimés de Dieu car tout est à Dieu, notre Père commun, et nous sommes des frères de race. Pour des frères, l’idéal le plus juste serait que chacun jouît d’une part égale de l’héritage ; mais à défaut de cela, si certains s’attribuent le plus gros de cet héritage, que tous les autres en obtiennent au moins une part» (Saint Grégoire de Nysse, IVe siècle).

Mais cette communauté, sans doute d’ailleurs plus idéale qu’historique, Théophile le comprend bien, ne peut tenir que parce qu’elle repose sur la Parole et le Pain, sur le partage d’abord de cette nourriture quotidienne donnée par le Seigneur. Ce n’est qu’en puisant à cette source que l’on peut vivre en frères «avec allégresse et simplicité de cœur». Et Théophile brûle, lui aussi, de participer à cette communion, de s’agréger à une communauté de louange et de partage qui l’aide à orienter sa vie vers Dieu et vers les autres, qui l’aide à apprendre à aimer. Il brûle de contribuer à construire cette communauté, toujours fragile et changeante, comme le cœur de l’homme, mais toujours solide et vivante, comme l’amour du Seigneur.

Puisse notre Théophile intérieur, cet «ami de Dieu» qui vit en nous, qu’il dorme ou qu’il veille, aspirer lui aussi à recevoir en plénitude le don de l’Esprit, et travailler à bâtir, en Église, la communauté fraternelle des hommes.