Lire les Actes des Apôtres - 4

Introduction à l'étape


Le mouvement d’ouverture, que nous avions vu s’initier à partir du chapitre 6 et conduire les premières missions, s’accentue en ces chapitres 9 à 12 qui relatent quelques événements décisifs : conversion de Saul qui deviendra l’Apôtre des nations ; baptême à Césarée des premiers païens, qui, pour être conféré par Pierre lui-même, n’en entraîne pas moins des discussions sur les conditions nécessaires pour devenir chrétien ; fondation de l’Église d’Antioche, la première communauté établie hors de Terre Sainte, qui va devenir un grand centre liturgique et missionnaire.


La Parole de Dieu, selon le refrain, déjà plusieurs fois mentionné, qui clôt cette section, «la parole de Dieu croît et se multiplie» (Actes 12,24). De Jérusalem, la ville choisie par Dieu pour y faire habiter son nom (Deutéronome 12,5), elle est parvenue jusqu’à Césarée, la ville de César symbolisant les nations païennes et plus loin encore…

Le chapitre 9 fait intervenir un nouveau protagoniste qui va acquérir, au fil des chapitres, un statut de plus en plus important : celui qui s’appelle encore Saul et dont la conversion-vocation va être relatée pour la première fois (9,1-19a), ainsi que ses tentatives pour intégrer la communauté de Damas (9,19b‑25), puis celle de Jérusalem (9,24-30).

Mais il s’agit d’un chapitre charnière qui, après une pause au verset 31 – un constat rappelant les sommaires de la première partie –, enchaîne sur le récit de l’activité missionnaire de Pierre, opérant des miracles de guérison (9,33-35) et même de résurrection (9,36-42), à Lydda et à Joppé. Manière de dire qu’il est bien le chef de l’Église, qui agit avec la puissance du Seigneur, et aussi de montrer que le champ de l’Église s’étend maintenant à toute la Judée et la Galilée.

Sans revenir sur l’épisode de la conversion de Saul, qui fait l’objet de la méditation de ce mois, on peut noter qu’à Damas, puis à Jérusalem, les versets suivants donnent déjà la tonalité de ce que sera le ministère de l’apôtre Paul : il proclame la divinité de Jésus (9,20) ; il prêche à partir des Écritures, devant les Juifs de Damas (9,23) comme devant les Hellénistes de Jérusalem (9,29) ; déjà il est en butte à la persécution, puisqu’on doit lui faire quitter Damas où on cherche à le tuer (9,23-24), puis Jérusalem où on «machine sa perte» (9,29). Après quelques hésitations, et grâce à Barnabé qui joue ici pleinement son rôle de «fils d’encouragement» (9,27 ; cf. 4,36), il est reconnu par les apôtres comme l’un des leurs puisque lui aussi «prêche avec assurance au nom du Seigneur» (9,27-28 ; cf. 4,13.30).

Saul étant reparti pour sa ville natale de Tarse (9,30) d’où, si l’on suit les données de la lettre aux Galates, il part en mission en Syrie et en Silicie pendant trois années (Galates 1,21), la seconde partie du chapitre (9,32-43) se consacre de nouveau aux gestes de Pierre. L’Église est en paix, non que les persécutions aient cessé, mais parce qu’elle vit du don de l’Esprit qui affermit sa fécondité. C’est dans cette fécondité que s’inscrivent les deux miracles de vie opérés par Pierre qui guérit un paralytique à Lydda (9,31) et ressuscite une femme à Joppé (9,41). Ces miracles, outre qu’ils rappellent certains traits de la geste d’Élie et de son disciple Élisée (cf. 1 Rois 17,17-24 ; 2 Rois 14,18-37), se placent dans la continuité de l’œuvre de Jésus, annonçant la venue des temps messianiques. C’est la puissance du Ressuscité qui agit par son disciple (cf. 9,32 : «Énée, Jésus Christ te guérit» ; en 9,41, le geste de prendre la main qui rappelle celui de Jésus en Luc 8,52…) ; et les signes accomplis poussent les habitants de ces confins de la Galilée à se tourner vers le Seigneur (9,35.42), intégrant ainsi la communauté messianique.

Mais c’est au chapitre 10 qu’est longuement montrée l’avancée décisive de l’Église qui s’accomplit par la rencontre de Pierre et du centurion Corneille. On peut remarquer que déjà dans l’évangile de Luc la figure de Pierre, l’un des Douze choisis par le Messie d’Israël, présentée en 5,1-11, était confrontée à la figure d’un centurion apparaissant en 7,1-10 comme représentant des étrangers se tournant vers Israël pour recevoir la vie.
Sur le plan formel, ce chapitre se compose d’abord d’un récit qui croise – comme dans le cas de Saul et d’Ananie – deux visions, celle de Corneille à Césarée (10,1-8) et celle de Pierre à Joppé (10,10‑16) ; puis relate la rencontre de Pierre avec les envoyés de Corneille (10,17-23) et sa venue chez Corneille lui-même (10,24-33). Le chapitre se poursuit par un discours de Pierre (10,34-43) comparable à ceux qui ponctuent les premiers chapitres des Actes, et se conclut après cette longue préparation, par le baptême des premiers païens (10,44-48) après que l’Esprit Saint a encore donné un signe clair de sa volonté.

L’Esprit apparaît bien comme celui qui, de bout en bout, conduit toute l’action : il inspire à Corneille, présenté comme «pieux et craignant Dieu» (10,1), le désir de faire venir à lui «Simon surnommé Pierre» (10,5) ; il fait comprendre à Pierre, par l’image des animaux impurs selon la Loi qu’il lui est demandé de manger, (10,11-13), que la conception de la pureté rituelle doit être dépassée : «Ce que Dieu a purifié, toi ne le dis pas impur» (10,15). L’Esprit prépare ainsi les cœurs à la rencontre et autorise d’une certaine façon Pierre à entrer chez un païen, contrairement aux usages imposés par la Loi (10,28).

C’est encore l’Esprit Saint qui inspire à Pierre son discours catéchétique, rappelant à Corneille et aux siens «la Bonne Nouvelle» (10,34) dont il est le témoin, Bonne Nouvelle de la résurrection du Christ et de la rémission des péchés qu’elle procure, qui atteint maintenant «quiconque croit en lui» (10,43). C’est enfin l’Esprit qui appose son sceau, pourrait-on dire, sur cette démarche en «tombant» (10,44) sur Corneille et sa famille, qui se mettent à parler en langues, comme les disciples au matin de Pentecôte (10,46 ; cf. 2,4). Pierre ne peut que prendre acte du fait que ces incirconcis sont bien entrés dans la communauté messianique des croyants : le baptême d’eau qu’il leur confère n’en est qu’une confirmation (10,47).

Le chapitre 11 peut alors déployer les conséquences de cet événement fondateur. Elles concernent  d’abord, à l’intérieur, la communauté des apôtres et des «frères de Judée», à laquelle Pierre doit apporter des explications (11,1-18) ; et, à l’extérieur pourrait-on dire, le développement de nouvelles communautés qui ne comportent plus uniquement des Juifs et à qui l’Église fondée à Antioche sert de prototype (11,19-26). Communautés nouvelles mais restant liées à l’Église-mère de Jérusalem, comme le montre en conclusion l’envoi de secours qui lui est fait (11,27-30).

L’événement qui vient de se dérouler à Césarée paraît si nouveau, si extraordinaire, que «les circoncis» (11,2) ne peuvent que demander à Pierre de justifier sa conduite. Moins d’ailleurs parce qu’il a administré le baptême à des païens que parce qu’il a enfreint les lois juives de pureté (11,3). Ceci permet au rédacteur de reprendre pour la deuxième – voire la troisième – fois le récit des circonstances qui ont permis ce baptême. La relecture qu’en fait Pierre (11,5-17) met l’accent sur son propre désir d’observance de la Loi (11,8) et l’intervention puissante de l’Esprit (11,12.15) auquel il n’a pu s’opposer (11,17). Cette relecture de l’événement en donne en même temps le sens : de même que l’Esprit est descendu sur Jésus à son baptême au commencement de sa vie publique, de même il est venu sur les apôtres «au début» (11,15) : il s’agit donc ici d’un nouveau commencement, du «début» pour les païens.

Ce «début» se trouve concrétisé par le récit de la fondation de l’Église d’Antioche qui suit (11,19‑24), récit placé ici intentionnellement après l’entrée «officielle» des païens dans l’Église, alors qu’il est rattaché chronologiquement à la dispersion ayant suivi le martyre d’Étienne, racontée trois chapitres plus haut (8,1). La communauté qui se forme à Antioche s’affirme d’emblée composite, à l’image de cette grande ville de Syrie, où Juifs d’abord (11,19), puis Grecs (11,20) accueillent la Bonne Nouvelle. Non sans que cela suppose un discernement de la part de l’Église de Jérusalem (11,22) qui, bien que décimée par la persécution, reste l’Église mère. Le délégué qu’elle envoie à Antioche, Barnabé, reconnaît dans cette situation inédite la grâce de Dieu à l’œuvre – comme le montre le signe messianique de la joie (11,23) – et transforme sa mission en campagne d’évangélisation qu’il mène avec l’aide de Saul (11,26). Celui qui avait été un modèle de communion fraternelle dans la première communauté (cf. 4,16-17) montre là encore sa capacité à entrer en communion, même avec les plus éloignés.
L’expérience est si nouvelle qu’elle suscite un mot nouveau : ces Grecs et ces Juifs devenus frères, adoptant des usages communs au nom du Christ, deviennent pour ceux qui les observent des «chrétiens» (11,26).

Le va-et-vient entre Jérusalem et Antioche va se poursuivre de ce chapitre 11 jusqu’à la fin du chapitre 12, signe des liens qui se tissent entre les Églises, symbole aussi du double mouvement définissant l’évangélisation, qui porte la Parole le plus loin possible, puis revient vérifier ses intuitions et se ressourcer auprès de la communauté des apôtres.

C’est le prétexte matériel d’une aide à apporter à Jérusalem, menacée par la famine, qui justifie le retour de Barnabé accompagné de Saul, à la Ville Sainte (11,27-30) : ce «service» (diakonia) rendu aux «frères de Judée» (11,29) vérifie l’authenticité de la communion ecclésiale (koinonia).

Le chapitre 12 se situe donc à nouveau à Jérusalem : manière inclusive de clore la deuxième section des Actes relatant les premières missions (ch. 6-12), là même où celles-ci avaient débuté, Luc ordonnant les événements selon la logique de sa démonstration plus qu’en suivant une chronologie précise.

Les persécutions qui avaient provoqué la première dispersion n’ont pas cessé et se sont même aggravées avec l’arrivée au pouvoir d’Hérode Agrippa Ier. Elles sont rapidement évoquées dans la première partie du chapitre (12,1-2) qui se concentre surtout sur l’arrestation et la délivrance miraculeuse de Pierre (12,3-19) ; puis conte, dans un style qui rappelle le livre des Martyrs d’Israël (2 Maccabées 9,5-28), la mort du roi Hérode (12,20-23), avant que la conclusion-charnière ne ramène à Antioche (12,24-25).

Hérode, pour plaire aux Juifs, paraît vouloir détruire la communauté de Jérusalem en s’en prenant à des personnages importants : Jacques «frère de Jean» qu’il fait décapiter (12,2), et Pierre, emprisonné «les jours des Azymes» (12,3). Mais Pierre, arrêté le même jour que Jésus, va, à la suite de son maître, vivre sa pâque : l’ange du Seigneur le réveille, la nuit pascale, et lui dit de se ceindre, comme les Hébreux pendant la nuit de leur libération d’Égypte (12,7-8 ; cf. Exode 12). Comme eux, Pierre est libéré des chaînes de l’esclavage et mis en route (12,10). Et, s’il va en porter la nouvelle dans une maison amie, celle de la mère de Jean Marc, où se célèbre la liturgie pascale (12,12), s’il se montre libre à la grande stupéfaction de tous et demande qu’on en informe les autorités de l’Église, dont Jacques «frère du Seigneur» (12,16‑17), c’est pour ensuite reprendre la route (12,17). Pierre accomplit sa pâque, mais contrairement aux Hébreux qui se dirigeaient vers la Terre Promise, lui, comprenant que les attentes messianiques traditionnelles sont maintenant dépassées (12,11), quitte Jérusalem : c’est plus loin que doit le porter son ministère. C’est à la suite de Jésus – plus encore que du peuple hébreu – qu’il a vécu cette délivrance et, comme le Ressuscité, il part «en un autre lieu» (12,17).

Le récit de la mort d’Hérode, dans la deuxième partie du chapitre (12,20-23), opposé au premier, en confirme le sens : un ange est toujours à l’œuvre (12,23), mais pour une œuvre de mort, et non de vie ; il ne s’agit plus du prisonnier, dévêtu au fond de son cachot, mais du roi qui l’a fait arrêter, paré de ses plus beaux habits, monté sur une tribune (12,21), et qui veut, au lieu de rendre gloire à Dieu, en usurper la gloire (12,22-23). Le premier est parti vers la vie ; le second trouve la mort.

Les deux derniers versets (12,24-25) représentent à la fois une conclusion et une ouverture. Conclusion qui clôt les premières sections des Actes par le refrain indiquant la «croissance»  de la Parole (12,24 ; déjà en 6,7). Mais ouverture à une croissance plus étonnante encore, puisque Pierre a déjà quitté Jérusalem (12,17) et qu’est là mentionné le retour de Barnabé et Saul à Antioche (12,25) : leur «service» à Jérusalem est terminé (le dernier verset de ce chapitre 12 forme ainsi une inclusion avec le dernier verset du chapitre 11) et, avec Jean Marc le jérusalémite – comme un témoin de la première communauté –, ils vont bientôt partir pour de nouvelles missions d’une toute autre ampleur. C’est ce qui sera narré dans la section suivante qui s’ouvre au chapitre 13.