Lire les Actes des Apôtres - 4

Méditer - La vocation de Saül (9,1-19)

Le récit, bien connu, de la conversion de Saul sur le chemin de Damas, marque une étape importante du récit des Actes des Apôtres qui, peu à peu, va faire de l’apôtre Paul son personnage principal. L’événement en lui-même paraît à Luc si fondateur pour le devenir de l’Église qu’il est relaté à trois reprises : sous la forme d’un récit de l’événement, au chapitre 9 que nous allons méditer ce mois-ci ; et en deux discours de Paul lui-même : au chapitre 22, devant les Juifs de Jérusalem, et au chapitre 26, au tribunal, en présence du roi Agrippa.


Il s’agit bien d’une conversion, au sens d’un retournement, le pharisien zélé pour la Loi et persécuteur des chrétiens, devenant un disciple brûlant d’amour pour le Christ qu’il reconnaît comme Seigneur. Mais plus encore, il s’agit là d’un récit de vocation dont la structure et les termes rappellent ceux de la Première Alliance, de la vocation de Moïse à celle des prophètes Isaïe et Jérémie. Car Saul reçoit vocation à devenir, selon le thème de la lumière et de l’aveuglement qui court au long du récit, l’instrument de la grâce qui apporte aux nations la lumière de l’Évangile.

 

Actes 9 [1] Cependant Saul, ne respirant toujours que menaces et carnage à l’égard des disciples du Seigneur, alla trouver le grand prêtre [2] et lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas, afin que, s’il y trouvait quelques adeptes de la Voie, hommes ou femmes, il les amenât enchaînés à Jérusalem. [3] Il faisait route et approchait de Damas, quand soudain une lumière venue du ciel l’enveloppa de sa clarté. [4] Tombant à terre, il entendit une voix qui lui disait : «Saoul, Saoul, pourquoi me persécutes-tu ?» - [5] «Qui es-tu, Seigneur ?» demanda-t-il. Et lui : «Je suis Jésus que tu persécutes. [6] Mais relève-toi, entre dans la ville, et l’on te dira ce que tu dois faire.» [7] Ses compagnons de route s’étaient arrêtés, muets de stupeur : ils entendaient bien la voix, mais sans voir personne. [8] Saul se releva de terre, mais, quoiqu’il eût les yeux ouverts, il ne voyait rien. On le conduisit par la main pour le faire entrer à Damas. [9] Trois jours durant, il resta sans voir, ne mangeant et ne buvant rien.
[10] Il y avait à Damas un disciple du nom d’Ananie. Le Seigneur l’appela dans une vision : «Ananie !» - «Me voici, Seigneur», répondit-il. - [11] «Pars, reprit le Seigneur, va dans la rue Droite et demande, dans la maison de Judas, un nommé Saul de Tarse. Car le voilà qui prie [12] et qui a vu un homme du nom d’Ananie entrer et lui imposer les mains pour lui rendre la vue.» [13] Ananie répondit : «Seigneur, j’ai entendu beaucoup de monde parler de cet homme et dire tout le mal qu’il a fait à tes saints à Jérusalem. [14] Et il est ici avec pleins pouvoirs des grands prêtres pour enchaîner tous ceux qui invoquent ton nom.» [15] Mais le Seigneur lui dit : «Va, car cet homme m’est un instrument de choix pour porter mon nom devant les nations païennes, les rois et les Israélites. [16] Moi-même, en effet, je lui montrerai tout ce qu’il lui faudra souffrir pour mon nom.» [17] Alors Ananie partit, entra dans la maison, imposa les mains à Saul et lui dit : «Saoul, mon frère, celui qui m’envoie, c’est le Seigneur, ce Jésus qui t’est apparu sur le chemin par où tu venais ; et c’est afin que tu recouvres la vue et sois rempli de l’Esprit Saint.» [18] Aussitôt il lui tomba des yeux comme des écailles, et il recouvra la vue. Sur-le-champ il fut baptisé ; [19] puis il prit de la nourriture, et les forces lui revinrent.

 


 

«Saul» : le personnage a été introduit dans les chapitres précédents où il est présenté comme «un jeune homme» gardant les vêtements de ceux qui lapidaient Étienne (7,5.8). S’il n’a pas pris directement part à la lapidation, Luc précise qu’il «approuvait ce meurtre» (8,1).

 



«menaces et carnages» : nulle trace historique n’a été conservée des entreprises menées par Saul contre la première communauté de Jérusalem. Il se présente lui-même comme plein de zèle, «persécuteur de l’Église» (Philippiens 3,6), et décrit sa «conduite dans le judaïsme» comme «une persécution effrénée contre l’Église de Dieu», lui causant «des ravages» (Galates 1,13). Luc a donc repris sur ce point le vocabulaire qu’il a dû entendre de la bouche même de Paul. Il s’inscrit là dans une tradition biblique de violences sanglantes exercées pour l’honneur de Dieu, depuis Pinhas, meurtrier par «jalousie pour son Dieu» (Nombres 25,13), jusqu’à Mattathias, animé du même «zèle pour la Loi» (1 Maccabées 2,25‑26). Cependant Paul parle aussi ses «progrès dans le judaïsme où il surpassait bien des compatriotes de son âge» (Galates 1,14) et dit être venu à Jérusalem étudier «aux pieds de Gamaliel» (Actes 22,3). Ce Gamaliel connu historiquement pour ses interprétations peu rigoristes de la Loi et qui, précisément, dans les Actes conseille aux Sanhédrites de relâcher Pierre et Jean pour «ne pas risquer de se trouver en guerre contre Dieu» (5,3-4.19) : tout le contraire donc d’un fanatique ! Bien qu’il avoue à plusieurs reprises avoir «persécuté l’Église de Dieu» (1 Corinthiens 15,9 ; cf. aussi 1 Timothée 1,13), Saul semble avoir davantage le profil d’un docteur de la Loi pharisien que d’un homme de main.

 


 

«lettres» : les disciples de Jésus étant, aux yeux de l’occupant romain, des Juifs comme les autres, ils relèvent de la juridiction religieuse qui leur a été concédée. C‘est donc avec l’autorisation expresse du Sanhédrin, la plus haute autorité juridique du judaïsme, que Saul peut opérer des arrestations, muni de ces «lettres», sorte de mandat d’arrêt. Cette situation a perduré encore des années, jusqu’à l’exclusion totale des synagogues. Paul lui-même a été soumis à ce droit religieux : «cinq fois j’ai reçu les 39 coups de fouet» – châtiment juif distingué de la flagellation romaine (2 Corinthiens 11,24 ; cf. Deutéronome 25,2-3).

 


 

«Damas» : une des villes du territoire de la Décapole, qui appartenait à la vaste province romaine de Syrie, mais jouissait d’une certaine autonomie. Il s’agit pour Saul d’aller y traquer les disciples qui ont fui Jérusalem après le meurtre d’Étienne et les premières persécutions (cf. Actes 8,1).

 


 

«la Voie» : l’expression d’«adeptes de la Voie» (le terme étant employé de façon absolue) est propre aux Actes (18,25-26 ; 19,9.23 ; 22,4 ; 24,14.22). Mais le thème en est ancien : il définit, dans la Première Alliance, la conduite de l’homme qui obéit à la loi de Dieu (cf. par exemple Psaume 119,1) ; dans la Nouvelle Alliance, il devient la conformité au Christ qui s’est dit lui-même «Voie» (Jean 14,6) et dont l’imitation règle la conduite (cf. Matthieu 7,13-14 ; 1 Corinthiens 12,31 ; Hébreux 10,19 ; 2 Pierre 2,2…)

 


 

«à Jérusalem» : le pouvoir romain laissait quelque latitude à la juridiction religieuse juive. Le droit d’extradition est attesté en 1 Maccabées 15,21 : «Si donc des gens pernicieux se sont enfuis de leur pays pour se réfugier chez vous, livrez-les au grand prêtre Simon pour qu’il les punisse suivant leurs lois» (dans une lettre du consul romain Lucius, au roi d’Égypte Ptolémée).

 


 

«lumière» : l’événement survenu sur la route de Damas est raconté à l’aide de motifs bibliques traditionnels : la lumière caractérise toutes les théophanies, depuis l’apparition du Sinaï (Exode 34,16-17) jusqu’à la Transfiguration (Matthieu 17,12). D’après ce récit, il ne s’agit pas à proprement parler d’une apparition du Ressuscité, mais d’une manifestation de Dieu comparable à celles de la Première Alliance. Ce qui d’ailleurs était adapté à la personne de ce Juif fervent qu’était Saul, invité à reconnaître en Jésus le Dieu de ses pères. Cependant Paul, dans ses récits ou allusions à cet événement, utilise par la suite le vocabulaire des apparitions : «En tout dernier lieu, il m’est apparu (littéralement : il fut vu) à moi aussi; comme à l’avorton» (1 Corinthiens 15,8).

 


 

«Tombant à terre» : réaction d’adoration et de crainte caractéristique de passages bibliques à tonalité apocalyptique (cf. par exemple Daniel 8,7 ; 10,9). On voit qu’il n’est pas question de cheval – bien que la plupart des peintres en aient doté Saul –… mais que Luc a repris littéralement les constructions et le vocabulaire bibliques. Le parallèle le plus frappant est avec la théophanie d’Ézéchiel 1,28 où on retrouve la lumière, la voix et la chute, et qui se présente aussi comme un récit de vocation : «Je vis quelque chose comme du feu et une lueur tout autour ; l’aspect de cette lueur, tout autour, était comme l’aspect de l’arc qui apparaît dans les nuages, les jours de pluie. C’était quelque chose qui ressemblait à la gloire de YHWH. Je regardai, et je tombai la face contre terre ; et j’entendis la voix de quelqu’un qui me parlait.»

 


 

«une voix» : après la lumière, la voix est le second élément caractéristique des théophanies. Cf. Deutéronome 4,12 : «YHWH vous parla alors du milieu du feu ; vous entendiez le son des paroles, mais vous n’aperceviez aucune forme, rien qu’une voix.»

 


 

«Saoul» : forme araméenne du nom de Saul dont la racine signifie «demander», «questionner». C’était le nom du premier roi que le peuple avait «demandé» au prophète Samuel (1 Samuel 8,5 ; 9,17). Ici c’est plutôt le Seigneur qui «questionne» Saul. La double interpellation qui ouvre le dialogue est aussi reprise des apparitions bibliques : Abraham est ainsi appelé en Genèse 22,1 ; Jacob en Genèse 46,2 ; Moïse en Exode 3,4 ; Samuel en 1 Samuel 3,4. Dans tous les cas, il s’agit d’annonces d’épreuves (la ligature d’Isaac, le départ de Jacob pour l’Égypte, l’envoi de Moïse à Pharaon, l’envoi de Samuel au du prêtre Eli pour lui signifier la condamnation de sa maison…) ; mais d’épreuves qui vont déboucher sur le salut. L’appel de Saul est donc fermement inscrit par Luc dans les traditions des patriarches et des prophètes, et annonce une mission difficile mais féconde pour l’Église.

 


 

«me» : voilà dans ce dialogue, à la tonalité vétéro-testamentaire, l’irruption de la nouveauté absolue. Celui qui se manifeste à Saul avec les attributs de la divinité s’identifie aux persécutés (cf. Matthieu 25,40 : «En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.»)

 


 

«Qui» : la question fait écho à celles de Jacob au torrent du Yabboq (Genèse 32,23), de Moise face au buisson ardent (Exode 3,13) ou de Manoah devant l’ange apparu à sa femme pour annoncer la naissance de Samuel (Juges 13,17) : «Quel est ton nom ?» On retrouve donc là l’inspiration biblique. Le caractère personnel de l’apparition – qui n’est pas confondue avec un quelconque phénomène surnaturel – est d’emblée reconnu.

 


 

«Jésus» : l’énoncé de ce simple nom – qui n’est associé à aucun titre – a plusieurs significations. Conformément à l’affirmation évangélique, Jésus s’identifie à ses disciples de telle manière que le sort qu’on leur réserve est aussi le sien : «Qui vous écoute m’écoute ; qui vous rejette me rejette» (Luc 10,18). Il est donc présent en ceux que Saul veut arrêter, comme il l’était en Étienne en son martyre. Bien plus, Celui qui parle ainsi se présente comme un vivant qui fait corps avec ses disciples ; sans doute est-ce cette expérience qui a permis plus tard à l’apôtre Paul de développer la comparaison du corps pour expliquer les relations entre Jésus et ses disciples (cf. Romains 12,4-5 ; 1 Corinthiens 12,12-30 : «Vous êtes, vous, le corps du Christ, et membres chacun pour sa part»). Enfin, ce vivant se présente en reprenant le Nom de Dieu révélé à Moïse : «Je Suis» (Exode 3,14) : il s’identifie donc, en un écart vertigineux, à la fois au Dieu Très-Haut qui s’est révélé aux pères, et aux plus petits souffrants (cf. Matthieu 25,31-43).

 


 

«relève-toi» : comme dans les autres récits bibliques de vocation, l’apparition se termine par un envoi en mission. Ainsi en est-il pour Moïse : «Maintenant va, je t’envoie auprès de Pharaon pour faire sortir d’Égypte mon peuple» (Exode 3,11) ; ou pour Jérémie : «Vers ceux à qui je t’enverrai tu iras, et tout ce que je t’ordonnerai tu le diras» (Jérémie 1,7). Et plus encore pour Ézéchiel : «Il me dit : ‘Fils d’homme, tiens-toi debout… Je t’envoie vers les Israélites, vers les rebelles qui se sont rebellés contre moi’» (Ézéchiel 12,1.3). Mais l’originalité ici est dans la médiation humaine qui est annoncée : «on te dira ce que tu dois faire».

 


 

«compagnons» : ceux qui accompagnent Saul restent en dehors de l’événement. Dans ce passage, ils entendent sans voir ; dans le récit que Paul fait de l’événement bien plus tard à Jérusalem, au contraire «ils voient bien la lumière, mais n’entendent pas la voix» (Actes 22,9). Ils se rendent compte que quelque chose d’inhabituel se produit – comme les compagnons de Daniel : «Seul, moi Daniel, je contemplais cette apparition; les hommes qui étaient avec moi ne voyaient pas la vision, mais un grand tremblement s’abattit sur eux et ils s’enfuirent pour se cacher» (Daniel 10,7) – ; mais ils ne sont pas concernés par le phénomène. De la même manière le livre de la Sagesse commentant l’Exode oppose «les saints» pour qui «il y avait une très grande lumière» et les Égyptiens qui «entendaient leur voix sans voir leur figure» (Sagesse 18,1 ; cf. Exode 10,23).

 


 

«ne voyait rien» : le thème de l’aveuglement est dans l’Écriture fréquemment associé à l’endurcissement du cœur. Ainsi Isaïe est envoyé à un peuple qui ne l’écoutera pas et restera aveugle : «Regardez, regardez et ne discernez pas» (Isaïe 6,9 ; cité en Actes 28,26). Mais l’aveuglement de Saul ici est moins un châtiment infligé au persécuteur qu’une grâce offerte à celui qui va désormais porter la parole de Dieu. C’est l’occasion pour lui d’expérimenter qu’il a besoin d’abord d’être guéri et renouvelé pour remplir sa mission. Isaïe l’avait déjà pressenti : «Je conduirai les aveugles par un chemin qu’ils ne connaissent pas, par des sentiers qu’ils ne connaissent pas je les ferai cheminer, devant eux je changerai l’obscurité en lumière et les fondrières en surface unie» (Isaïe 42,16). Saul revit ici personnellement quelque chose de la repentance qui était demandée à Israël (Isaïe 42,18-25 ; 43,8-12).

 


 

«par la main» : Saul le persécuteur doit faire cette expérience de l’humiliation et de la dépendance, lui qui va devenir «instrument de choix» du Seigneur.

 


 

«Trois jours durant» : 3 est, dans l’Écriture, le nombre correspondant à un temps d’épreuve débouchant sur le salut. Cf. Genèse 22,4 où Abraham marche trois jours vers le lieu où il va sacrifier Isaac. Cf. Osée 6,1-2 : «Venez, retournons vers le Seigneur. Il a déchiré, il nous guérira ; il a frappé, il pansera nos plaies ; après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons en sa présence.» Cf. Jonas «dans les entrailles du poisson trois jours et trois nuits» (Jonas 1,17) que Matthieu cite comme «signe» prophétisant l’ensevelissement du «Fils de l’homme, trois jours et trois nuits dans le sein de la terre» (Matthieu 12,40). Trois jours, Saul est donc comme mort – sans manger ni boire – : il vit un temps de pénitence, mais surtout il revit le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus.

 


 

«Ananie» : après Saul, voici l’entrée en scène, bien soulignée sur le plan narratif, du second personnage important de ce passage. Lui aussi porte un nom significatif : «Dieu fait grâce». Ainsi la grâce du Seigneur en faveur du persécuteur passe par les disciples pourchassés.

 


 

«vision» : deux visions parallèles sont en fait nécessaires pour que le persécuteur devienne disciple. Le procédé est destiné à montrer la cohérence et la force du dessein de Dieu : ces deux expériences spirituelles, vécues dans des cadres différents et par des personnages bien distincts, voire opposés (le disciple et le persécuteur), n’en sont pas moins ordonnées l’une à l’autre en vue d’un but bien précis déterminé par le Seigneur. Le même procédé est utilisé au chapitre suivant pour les visions parallèles de Corneille (Actes 10,3s) et de Pierre (10,10s) qui permettent, pour la première fois, l’entrée officielle des païens dans l’Église. Dans les deux cas, l’Esprit Saint est donc à l’œuvre pour permettre l’avancée de l’Église.

 


 

«Me voici» : on retrouve le cadre littéraire des théophanies de la Première Alliance : à l’appel du Seigneur – qui avait été adressé de la même façon à Abraham (Genèse 22,1), Jacob (46,2), Moïse (Exode 3,4), Samuel (1 Samuel 3,4.6.10) –, Ananie, comme eux, répond par l’affirmation de sa disponibilité. Il se situe donc dans la lignée de ceux qui sont appelés à collaborer au plan divin de salut, lui qui est effectivement présenté par Paul, dans son discours de Jérusalem, comme «un homme dévot selon la Loi et jouissant du bon témoignage de tous les Juifs de la ville» (Actes 22,12).

 


 

«Pars…» : la mission qui est confiée à Ananie demande un certain courage, comme le montrent ses objections : il est invité à accueillir dans la communauté celui qui cherchait à la détruire – d’où l’importance de la vision parallèle accordée à Saul, lui montrant qu’à cet ennemi aussi, le Seigneur parle. Pierre devra faire preuve du même courage pour entrer, en violant la lettre de la Loi, chez un païen, et il lui faudra aussi la confirmation de la vision reçue par Corneille pour qu’il entreprenne cette démarche (cf. Actes 10,22).

 


 

«a vu» : cette seconde vision de Saul, rapportée beaucoup plus sobrement que la première sur la route, n’est pas une théophanie, mais une prophétie répondant à sa prière et lui annonçant la guérison qui va lui être octroyée par le ministère d’Ananie. Paul relate ainsi fréquemment les visions, le plus souvent nocturnes, qui lui sont accordées pour aider à son discernement (cf. par exemple Actes 16,9 ; 18,9-10 ; 23,11 ; 27,24).

 


 

«répondit» : comme dans les envois en mission bibliques, Ananie commence par exposer ses réticences. Mais alors que souvent les objections portent sur la personne même de l’envoyé – ainsi Moïse dit qu’il n’est «pas doué pour la parole» (Exode 4,10), Jérémie se plaint de n’être «qu’un enfant» (Jérémie 1,6) –, elle concerne plutôt ici l’objet de la mission. De même que Moïse risquait de se heurter au scepticisme du peuple (Exode 3,13 ; 4,1) et qu’Isaïe était envoyé à un peuple impur et rebelle (Isaïe 6,4.9-10), de même Ananie ne croit pas à la conversion du persécuteur.

 


 

«tes saints» : Dieu étant le Saint (Isaïe 6,3), ceux qui lui appartiennent participent à sa sainteté. Dans la Première Alliance, le peuple est saint (cf. Exode 19,6) et fermement invité à agir comme tel : «Soyez saints car moi YHWH votre Dieu, je suis saint» (Lévitique 19,1). Le terme prend chez les prophètes un caractère eschatologique : «Ceux qui verront le Royaume sont les saints» (Daniel 7,18 ; cf. Isaïe 4,3). Aussi dans les écrits apostoliques, cette appellation est-elle appliquée aux disciples du Christ, «saints par vocation» (Romains 1,7), formant le nouveau peuple saint (1 Pierre 2,9) ; elle devient une façon habituelle de nommer les chrétiens de Palestine (Actes 9,32 ; Romains 15,26 ; 1 Corinthiens 4,1…), puis de toutes les Églises (Romains 8,27 ; 16,2.15 ; 1 Corinthiens 6,1 ; 14,33 ; 2 Corinthiens 1,1…)

 


 

«ceux qui invoquent ton nom» : autre périphrase pour désigner les croyants, en relation avec le premier discours de Pierre à la Pentecôte : «Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé» (Actes 2,21, citant Joël 3,5). L’expression est reprise en Actes 14,21 ; 1 Corinthiens 1,2 ; 2 Thessaloniciens 2,12…

 


 

«instrument de choix» : plus littéralement, «objet d’élection». Le verbe au présent montre que ce choix gratuit vient de Dieu sans que Saul ait encore fait quoi que ce soit pour le mériter. De la même façon Jérémie est «consacré dès le sein maternel» (Jérémie 1,5), encore que son appel ait été différent. Paul reprend cette formule de Jérémie, en la modifiant pour l’appliquer à son propre cas et faire ressortir la grâce particulière dont il a été l’objet : «Quand Celui qui dès le sein maternel m’a mis à part et appelé par sa grâce, daigna révéler en moi son Fils pour que je l’annonce parmi les païens…» (Galates 1,15). L’élection – comme celle du peuple d’Israël – est toujours gratuite, mais elle implique un surcroît de responsabilité (cf. 1 Corinthiens 15,2-10).

 


 

«porter mon nom» : la grâce est aussi une charge. L’expression définit la mission qui va revenir à Paul, d’annoncer le Christ, puisque dans la culture sémite, le nom s’identifie à la personne. Mais le verbe «porter» est celui qu’on utilise aussi pour les fardeaux. Là encore un rapprochement peut être fait avec Jérémie qui, à la demande de Dieu, se fait un joug et le met sur sa nuque pour symboliser l’esclavage futur d’Israël (Jérémie 27,2), mais aussi sa propre charge de prophète qu’il supporte difficilement (cf. Jérémie 15,10-18, où l’on retrouve l’expression : «C’est ton Nom que je portais»).

 


 

«nations païennes» : encore un rappel de Jérémie 1,10. Les deux autres récits de la conversion de Saul dans les Actes insistent sur l’universalité de la mission de Paul (Actes 22,15 ; 26,17 où le discours est prononcé devant un «roi») ; et lui-même explicite de la même manière sa vocation (cf. Galates 1,16, et surtout 2,7-9 : «Voyant que l’évangélisation des incirconcis m’était confiée comme à Pierre celle des circoncis – car Celui qui avait agi en Pierre pour faire de lui un apôtre des circoncis, avait pareillement agi en moi en faveur des païens – et reconnaissant la grâce qui m’avait été départie, Jacques, Céphas et Jean, ces notables, ces colonnes, nous tendirent la main, à moi et à Barnabé, en signe de communion : nous irions, nous aux païens, eux à la Circoncision.»)

 


 

«souffrir pour mon nom» : comme encore Jérémie, Paul revient à plusieurs reprises dans ses lettres sur les souffrances de son ministère (cf. par exemple 2 Corinthiens 11,23-29). Mais la formulation de sa vocation dans le troisième passage rapportant sa conversion met en lumière un aspect différent : «Soutenu par la protection de Dieu, j’ai continué jusqu’à ce jour à rendre mon témoignage devant petits et grands, sans jamais rien dire en dehors de ce que les prophètes et Moïse avaient déclaré devoir arriver : que le Christ souffrirait et que, ressuscité le premier d’entre les morts, il annoncerait la lumière au peuple et aux nations païennes» (Actes 26,22-23). La formule montre clairement que c’est la mission même et la souffrance du Christ que son disciple est appelé à prolonger (cf. aussi Colossiens 1,24 : «Je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Église.»)

 


 

«imposa les mains» : rappel du geste que Jésus faisait sur les malades (Luc 4,40 ; 13,13). Ce geste a été repris dans les premières communautés chrétiennes pour guérir (Actes 28,8), mais aussi conférer l’Esprit Saint après le baptême (8,17 ; 19,6…), pour confier les frères à la grâce de Dieu lors de leur départ en mission (13,3 : cf. 15,40) et, de façon plus solennelle, pour marquer la consécration en vue d’un ministère particulier (Actes 6,6 ; 1 Timothée 4,14 : «Ne néglige pas le don spirituel qui est en toi, qui t’a été conféré par une intervention prophétique accompagnée de l’imposition des mains du collège des presbytres» ; 2 Timothée 1,6).

 


 

«celui qui m’envoie» : par le ministère d’Ananie est confirmée l’authenticité de l’apparition sur le chemin et l’élection de Saul, désormais appelé «frère», c’est-à-dire reconnu comme membre de la communauté des croyants (cf. Rm 8,29-30 : «Ceux que d’avance il a discernés, il les a aussi prédestinés à reproduire l’image de son Fils, afin qu’il soit l’aîné d’une multitude de frères ; et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés»).

 


 

«tu recouvres la vue» : Saul est guéri de sa cécité physique, symbole de son aveuglement. Ce thème est amplifié dans la dernière recension de cet événement où il est mis en relation avec la mission de Paul envoyé vers les nations païennes «pour leur ouvrir les yeux afin qu’elles reviennent des ténèbres à la lumière» (Actes 26,18). Il sera développé dans les épîtres de Paul (Éphésiens 5,8s ; Colossiens 1,13 ; 1 Thessaloniciens 5,4-6)…), en relation avec l’un des noms donnés par les premiers chrétiens au baptême : «l’illumination».

 


 

«rempli d’Esprit Saint» : l’expression, si fréquente chez Luc (Luc 1,15.41.67 ; Actes 2,4 ; 4,8.31…), prend dans ce contexte une portée particulière. Comme Jésus, au début de sa vie publique (Luc 4,18, citant Isaïe 61,1), Paul reçoit le charisme qui le rend capable d’accomplir sa mission.

 


 

«des écailles» : elles matérialisent en quelque sorte les obstacles qui empêchaient Saul de reconnaître en Jésus le Seigneur. Mais la guérison est aussi racontée comme celle de Tobit (Tobie 11,12), qui prophétise la restauration de Jérusalem et le salut apporté aux nations (Tobie 14,5-7), ce qui précisément est l’objet de la vocation de Saul.

 


 

«baptisé» : aucune indication n’est donnée sur le rituel d’eau qui a dû suivre le don de l’Esprit. Mais par là Saul, après l’avoir été directement par l’intervention divine, est sacramentellement introduit dans la communauté des croyants.

 


 

«nourriture» : s’agit-il simplement d’une indication matérielle pour manifester sa vitalité retrouvée, comme dans le cas de la petite fille de Jaïre pour qui Jésus ordonne, après l’avoir guérie, de «lui donner à manger» (Luc 8,55) ? Ou ne faut-il pas voir dans cette notation une allusion à l’Eucharistie ? Déjà en Actes 2,46, sont associés dans le même verset la nourriture et «la fraction du pain» (expression qui désigne chez Luc l’Eucharistie : cf. Luc 24,35) ; ainsi qu’en Actes 20,11, lors d’une eucharistie à Troas, et en Actes 27,33-36, pendant la tempête. Signe sans doute que, dans la communauté de Luc, les agapes (le repas fraternel) étaient encore reliées au rite eucharistique. Même si cela n’est que suggéré, il semble cohérent que Saul, désormais appelé à vivre de la vie même du Christ, se nourrisse du «pain de vie» et y trouve les «forces» pour sa mission.