Lire les Actes des Apôtres - 5

Qu'en dit Théophile ?


Théophile, au nom grec, s’était senti fort concerné par la formation de la communauté d’Antioche, la ville où est sans doute né son ami Luc ; il avait été rempli de joie en apprenant que l’Esprit Saint avait répandu ses dons sur la famille de Corneille le centurion, obligeant en quelque sorte Pierre à les baptiser. Comment à présent n’aurait-il le cœur gonflé d’espérance, à l’image de la voile du bateau qui emporte les premiers missionnaires vers l’île de Chypre ? Voici que la Parole atteint de nouveaux rivages, voici qu’elle vient toucher un magistrat romain aussi bien que des Juifs asiates, les habitants des villes de Galatie comme les paysans lycaoniens, et que, par la grâce du Seigneur, à la parole des envoyés, des hommes, des femmes embrassent la foi au Christ, des communautés nouvelles se forment et s’organisent par le ministère de ces envoyés.


«Ces hommes inspirés et vraiment dignes de Dieu que sont les apôtres du Christ ont été extrêmement purifiés dans leur vie, la grâce ornant leur âme de toutes les vertus. C’est par la puissance divine, seule capable de réaliser des prodiges qu’ils étaient forts. Ce n’est pas par la persuasion et l’art du discours qu’ils savaient expliquer les enseignements de leur Maître ; ils ne l’essayaient même pas. Seules, la démonstration de l’Esprit divin qui collaborait avec eux, et la puissance thaumaturgique du Christ qui agissait par eux leur étaient utiles. Ils annonçaient la connaissance du Royaume des cieux à toute la terre habitée, sans se soucier d’écrire des livres ! Ils agissaient ainsi parce qu’ils étaient requis pour un service qui est plus grand, au-dessus de l’homme.» (Eusèbe de Césarée, IVe s.)

Mais Théophile a bien entendu aussi l’enseignement de Paul : «Il faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le Royaume de Dieu» (14,22). Il se souvient : Jésus redressant la femme courbée et suscitant l’indignation dans la synagogue (Luc 13,10-14) ; Pierre, relevant le boiteux devant la Belle Porte (Actes 3,4-8), et emprisonné (4,1-4) ; et maintenant Paul guérissant un impotent (14,8-10) et lapidé (14,19). Partout les disciples expérimentent en leur chair le passage par la mort, à la suite du Christ, vers la résurrection. Partout l’annonce de la Bonne Nouvelle suscite la contradiction ; les signes même du salut font lever l’opposition. «Pensez-vous que je sois apparu pour établir la paix sur la terre ? avait prévenu Jésus. Non, je vous le dis, mais bien la division» (Luc 12,51).


«Tout ce que le Fils de Dieu a fait et enseigné pour la réconciliation du monde, nous ne le connaissons pas seulement, par l’histoire du passé, mais nous l’expérimentons aussi par la puissance de ses œuvres présentes. C’est avec lui que souffre non seulement le courage glorieux des martyrs, mais aussi la foi de tous ceux qui renaissent au bain de la régénération. Lorsqu’en effet on renonce au diable pour croire en Dieu, lorsqu’on passe de la vétusté au renouvellement lorsqu’on dépose l’image de l’homme terrestre pour revêtir la forme céleste, il se produit comme une sorte de mort et comme une espèce de résurrection ; si bien que celui qui est reçu par le Christ et qui reçoit le Christ n’est plus, après le bain du baptême, ce qu’il était avant, mais le corps du régénéré devient la chair du Crucifié.» (S. Léon le Grand, Ve s.)

Cette division, qui nous conforme au Crucifié, songe Théophile, ne passe pas seulement entre ceux qui l’acceptent ou le rejettent, entre ceux qui se laissent toucher par la Parole et ceux qui préfèrent écouter les faux prophètes, tel Elymas de Paphos (13,6s), entre ceux qui s’ouvrent à la nouveauté de l’Esprit et ceux qui ne veulent en rien voir remis en cause leurs croyances ou leurs privilèges. Syméon l’avait prophétisé dans le Temple : «Cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction (…) afin que se révèlent les pensées intimes de bien des cœurs» (Luc 2,34-35). Cette division, si visible extérieurement, passe aussi à l’intérieur de chacun et révèle nos déchirements intérieurs, nos réticences et nos refus ; elle suppose qu’en nous se poursuive l’œuvre de discernement de l’Esprit.


«C’est une lumière de vraie connaissance que de discerner sans erreur le bien du mal ; car alors le chemin de la justice, qui mène l’esprit vers le soleil de justice, l’introduit dans l’illumination infinie de la connaissance, parce qu’il cherche désormais résolument la charité (…) C’est seulement au Saint-Esprit qu’il appartient de purifier l’esprit. Il faut donc par tous les moyens, et spécialement par la paix de l’âme, lui offrir un gîte, afin d’avoir la lampe de la connaissance toujours brillante en nous ; car si elle rayonne sans cesse dans les replis de l’âme, non seulement toutes ces dures et sombres insinuations des démons deviennent évidentes, mais encore elles s’affaiblissent considérablement, confondues par cette sainte et glorieuse lumière. Aussi l’Apôtre dit-il : ‘N’éteignez pas l’Esprit’, c’est-à-dire : N’allez pas par vos mauvaises actions et vos mauvaises pensées, contrister la bonté du Saint-Esprit, afin de ne pas vous priver du secours de cette clarté. Car celui qui est éternel et vivifiant ne s’éteint pas, mais sa tristesse, c’est-à-dire son éloignement, abandonne l’esprit dans l’obscurité, sans la lumière de la connaissance.» (Diadoque de Photicé, Ve s.)


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Mais voilà que la division se fait douloureusement présente entre ceux qui ont suivi le long cheminement de la fidélité à la Loi de Moïse, pour reconnaître en Jésus le Messie tant attendu, et ceux qui, comme Théophile, ont d’un coup été éblouis par la lumière du Ressuscité. Faudrait-il qu’en sa chair il reçoive le signe de l’alliance, lui qui déjà se sent uni par son baptême à «la chair du Crucifié» ? Faudrait-il que, pour être sauvé par la grâce du Christ, il revive d’abord les étapes de l’histoire du peuple élu ? L’Esprit n’a-t-il pas montré en Corneille et en bien d’autres, qu’il ne s’embarrassait guère d’interdits et savait bousculer formes et rites ? Certes Théophile éprouve un immense respect pour ce peuple fidèle et obstiné qui, si souvent maltraité, déporté, exilé, a gardé au cœur l’amour du Dieu unique qui s’était révélé à lui. Qui a veillé jalousement, comme on garde un trésor, sur son élection, au prix d’un peu de fierté et d’innombrables souffrances. Qui a traversé les douleurs de l’histoire, porté par «l’amour des premiers jours» (Jérémie 2,2) et par l’attente invincible de l’accomplissement des promesses. Mais comme il est soulagé et heureux d’entendre Pierre l’apôtre et Jacques l’ancien rappeler, chacun à sa manière, qu’aux païens aussi est «ouverte la porte de la foi» (Actes 14,27), qu’avant l’alliance du Sinaï, une autre alliance, plus large et plus légère à la fois, avait été passé par Dieu, aux temps immémoriaux du déluge, avec tout homme désirant, comme Noé, «marcher avec lui» (Genèse 6,9). Comme il est joyeux, de la joie de l’Esprit, d’entendre que la communion est possible, que ses frères venus du judaïsme ou convertis du paganisme, tous deviennent un en Christ.


«Hommes, femmes, enfants, profondément divisés sous le rapport de la race, de la nation, de la langue, du genre de vie, du travail de la science, de la dignité de la fortune, tous, l’Église les recrée dans l’Esprit. À tous également elle imprime une force divine. Tous reçoivent d’elle une nature unique, impossible à rompre une nature qui ne permet plus qu’on ait désormais égard aux multiples et profondes différences qui les affectent. En elle, nul n’est le moins du monde séparé de la communauté, tous se fondent, pour ainsi dire, les uns dans les autres par la force simple et indivisible de la foi. Le Christ est aussi tout en tous, lui qui enferme tout en lui selon la puissance unique, infinie, où convergent les lignes. C’est pourquoi les créatures du Dieu unique ne demeurent point étrangères ou ennemies les unes par rapport aux autres, ce qui serait si elles n’avaient pas de lieu commun où manifester leur amitié et leur paix.» (Maxime le Confesseur, VIIe s.)

Cette perspective a de quoi dilater le cœur ! Mais Théophile songe aussi à la parabole que son ami Luc est le seul à rapporter : celle du Père si aimant et de ses deux fils qui, chacun à leur façon, ne savent pas aimer (Luc 15,11-32). Il se sent, lui, comme le cadet parti bien loin en ignorant son Père, mais qui a su revenir et a reçu d’un coup la tunique et l’anneau, le festin et les baisers, signes de la miséricorde surabondante de Dieu. Et il prie pour son frère juif, le fils aîné, si obéissant, qui ne comprend pas la générosité insensée de son Père et qui, pour un peu, se sentirait lésé, alors qu’il lui est tendrement dit : «Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi» (15,31). Il prie pour qu’aîné et cadet, le raisonnable devenu fou de la folie de Dieu, et l’insensé accueilli par la sagesse de Dieu, oubliant injustices et rancunes, entrent ensemble pour festoyer dans la demeure du Père.