Lire les Actes des Apôtres - 5

Méditer - L'assemblée de Jérusalem (15,5-21)

À l’exact milieu du livre des Actes des Apôtres, l’épisode que nous méditons ce mois-ci en constitue aussi le cœur. À partir de ce chapitre 15, le personnage de Pierre, qui a dominé toute la première partie s’efface, et celui de Paul va peu à peu prendre toute la place. Les Actes de Pierre deviennent les Actes de Paul.


Tout se noue autour de l’événement que l’on a coutume d’appeler «l’assemblée de Jérusalem» – ou même parfois, un peu abusivement, «le concile de Jérusalem» –, qui rassemble ces deux grandes figures, et bien d’autres, pour examiner une question, pour nous tout à fait dépassée dans son objet immédiat – faut-il ou non que les convertis venus du paganisme passent par la circoncision ? –, mais dont l’enjeu se révèle crucial pour l’avenir de l’Église : faut-il, en effet, pour suivre Celui qui est venu accomplir la Loi et non l’abolir, en conserver toutes les prescriptions ? ou ne faut-il pas plutôt n’obéir qu’au commandement nouveau de l’amour qui résume toute la Loi ? À travers les discours de Pierre, puis de Jacques, c’est l’ouverture même de l’Église qui se joue : ouverture du peuple élu aux nations païennes, ouverture des communautés organisées à l’étranger, ouverture de chacun à la nouveauté de l’Esprit.

 

Actes 15 [5] Certaines gens du parti des Pharisiens qui étaient devenus croyants intervinrent pour déclarer qu’il fallait circoncire les païens et leur enjoindre d’observer la Loi de Moïse. [6] Alors les apôtres et les anciens se réunirent pour examiner cette question. [7] Après une longue discussion, Pierre se leva et dit :
«Frères, vous le savez : dès les premiers jours, Dieu m’a choisi parmi vous pour que les païens entendent de ma bouche la parole de la Bonne Nouvelle et embrassent la foi. [8] Et Dieu, qui connaît les cœurs, a témoigné en leur faveur, en leur donnant l’Esprit Saint tout comme à nous. [9] Et il n’a fait aucune distinction entre eux et nous, puisqu’il a purifié leur cœur par la foi. [10] Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu en voulant imposer aux disciples un joug que ni nos pères ni nous-mêmes n’avons eu la force de porter ? [11] D’ailleurs, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés, exactement comme eux.»
[12] Alors toute l’assemblée fit silence. On écoutait Barnabé et Paul exposer tout ce que Dieu avait accompli par eux de signes et prodiges parmi les païens.
[13] Quand ils eurent cessé de parler, Jacques prit la parole et dit : «Frères, écoutez-moi. [14] Syméon a exposé comment, dès le début, Dieu a pris soin de tirer d’entre les païens un peuple réservé à son Nom. [15] Ce qui concorde avec les paroles des Prophètes, puisqu’il est écrit :
[16] Après cela je reviendrai et je relèverai la tente de David qui était tombée ; je relèverai ses ruines et je la redresserai, [17] afin que le reste des hommes cherchent le Seigneur, ainsi que toutes les nations qui ont été consacrées à mon Nom, dit le Seigneur qui fait [18] connaître ces choses depuis des siècles.
[19] «C’est pourquoi je juge, moi, qu’il ne faut pas tracasser ceux des païens qui se convertissent à Dieu. [20] Qu’on leur mande seulement de s’abstenir de ce qui a été souillé par les idoles, des unions illégitimes, des chairs étouffées et du sang. [21] Car depuis les temps anciens Moïse a dans chaque ville ses prédicateurs, qui le lisent dans les synagogues tous les jours de sabbat.»

 


 

«devenus croyants» : par cette expression curieuse, Luc veut désigner des Juifs pieux (puisqu’ils appartenaient au courant pharisien), réputé pour son observance rigoureuse de la Loi) qui ont reconnu Jésus comme le Messie attendu par Israël et ont donc reçu le baptême. Le terme de «parti» montre que les premières Églises ont eu tendance dès le début à créer des groupes selon l’origine (cf. en 6,1 déjà, l’opposition entre «Hébreux» et «Hellénistes» ; et, en 1 Corinthiens 1,10-13, les reproches qu’adresse Paul aux Corinthiens au sujet des divisions dans leur Église).

 


 

«intervinrent» : les discussions qui éclatent à Jérusalem ne sont en fait que les conséquences du différend qui, à Antioche, a opposé «certaines gens descendus de Judée» (15,1) – ces mêmes Pharisiens ou d’autres chrétiens de même origine – à Paul et Barnabé ; ceux-ci revenaient de leur premier voyage missionnaire à Antioche de Pisidie où, après l’échec de leur prédication à la synagogue, ils avaient déclaré «se tourner vers les païens» (13,26), puis à Iconium, Lystres, Derbé où, selon leurs propos, Dieu «avait ouvert aux païens la porte de la foi» (14,27). C’est pour régler ce différend qu’ils sont «montés à Jérusalem» (15,2).

 


 

«la Loi de Moïse» : la question posée a en fait deux aspects : faut-il d’abord imposer aux païens d’être agrégés au peuple élu par la circoncision avant de les baptiser ? La circoncision dont l’obligation est rappelée en Lévitiques 12,3, avait été demandée par le Seigneur à Abraham pour qu’il «soit parfait» (Genèse 17,1) et présentée comme une obligation pour faire partie du peuple de l’alliance («Mon alliance sera marquée dans toute chair comme une alliance perpétuelle. L’incirconcis, cette vie-là, sera retranchée de sa parenté : il a violé mon alliance» : Genèse 17,13-14). Faut-il ensuite les obliger à suivre les différents préceptes de la Loi, en particulier en ce qui concerne les interdits alimentaires ? L’enjeu est important car un Juifs ne pouvant prendre ses repas avec un païen (cf. Actes 10,28), cela mettait gravement en péril la communion entre les membres d’une même communauté d’origines différentes. Les prescriptions de la Loi s’étant alourdies au cours du temps, elle comportait alors 613 commandements, dont 365 négatifs, de manière à obéir à Dieu chaque jour de l’année : on voit donc la difficulté qu’il y avait à les suivre, qu’on soit ou non circoncis.
Selon l’épître aux Galates, où Paul rapporte un peu différemment ces événements que Luc, semble-t-il, a synthétisé en une seule assemblée à Jérusalem, c’est Tite, un de ses compagnons, non mentionné par Luc, mais, selon Paul, monté lui aussi à Jérusalem, qui était plus particulièrement visé par ces exigences (Galates 2,1-5). Quoi qu’il en soit, l’enjeu est donc double : il s’agit à la fois de la possibilité pour les non-circoncis d’être sauvés, et de la manière d’assurer l’unité des croyants.

 


 

«les anciens» : alors que les apôtres semblent de plus en plus exercer un ministère itinérant d’évangélisation, la communauté restée à Jérusalem est maintenant dirigée par des «anciens» (presbuteroi, d’où vient le terme «prêtre»), tous venus du judaïsme. Ils sont les représentants de l’Église-mère vers qui on se tourne pour exercer un discernement (cf. 12,22). On peut remarquer l’évolution depuis le premier incident survenu à Jérusalem où ce sont les douze qui convoquent «l’assemblée des disciples» pour leur faire part de leur décision (6,2). Ici la décision sera prise collégialement, après l’écoute des arguments des uns et des autres.

 


 

«Pierre» : Pierre prend la parole au nom des apôtres, comme Luc l’a déjà montré à plusieurs reprises depuis la Pentecôte (2,14s ; 3,12s ; 4,8s…). Son discours ici est assez bref (v.7b-11) : il évoque l’œuvre que la grâce de Dieu a déjà accomplie pour les païens (v. 7-9) pour appuyer son discernement (v. 10-11) : seule la grâce par la méditation du Christ peut sauver (et non la circoncision).

 


 

«vous le savez» : allusion aux explications que Pierre avait déjà dû fournir aux «circoncis» (les judéo-chrétiens de Jérusalem), après le baptême du centurion Corneille (11,2-3). L’argumentation de Pierre va reposer sur cette expérience de Césarée qui lui a montré que «Dieu ne fait pas acception des personnes mais qu’en toute nation celui qui le craint et pratique la justice lui est agréable» (10,34).

 


 

«m’a choisi» : allusion à la vision qu’a eue Pierre à Joppé (une nappe avec des animaux impurs qu’on lui ordonnait de manger), à trois reprises, pour lui faire comprendre le message : «Ce que Dieu a purifié, toi ne le dis pas souillé» (10,15). D’autres signes du ciel ont été nécessaires pour venir à bout de ses réticences : une autre vision accordée à Corneille (10,30-33), et surtout la manifestation du don de l’Esprit à ces païens (10,44-47).

 


 

«de ma bouche» : selon les termes du début des Actes, Pierre a rempli son rôle de «témoin» (1,8) et exercé son «ministère apostolique» (2,15) en catéchisant Corneille et sa famille, en «leur annonçant la Bonne Nouvelle de la paix» (10,36) et «la rémission des péchés» (10,43). Mais l’expression implique aussi que Pierre s’exprime comme un prophète (cf. Exode 4,11 où le Seigneur dit à Moïse : «Va, je serai avec ta bouche et je t’indiquerai ce que tu devras dire»).

 


 

«connaît les cœurs» : c’était déjà une notation fréquente dans la Première Alliance (cf. 1 Samuel 16,7 : «L’homme regarde à l’apparence, le Seigneur regarde le cœur» ; et aussi ; 1 Rois 8,39 ; Psaume 7,10 ; 44,22 ; Proverbes 15,11 ; Sagesse 1,6 ; Jérémie 11,20 ; 10,12…), Corneille est présenté comme «pieux et craignant Dieu», faisant l’aumône et «priant sans cesse» : le portrait en somme du juste à la foi droite et aux œuvres bonnes.

 


 

«témoigné» : le témoignage de Dieu en faveur de Corneille et sa famille s’est manifesté de façon éclatante : «Ils les entendirent parler en langues et glorifier Dieu» (10,46). Ce qui signifie qu’ils ont reçu le don de l’Esprit directement, sans la médiation de l’imposition des mains des apôtres (à comparer par exemple avec les Samaritains sur qui «l’Esprit n’était pas encore tombé», bien qu’ils aient reçu le baptême, en 8,15-17).

 


 

«comme à nous» : cette «Pentecôte» des païens à Césarée est mise par Pierre en relation avec la Pentecôte de Jérusalem où l’Esprit Saint est venu sur les apôtres avec les mêmes manifestations extérieures de parler en langues. Ce signe devient dès lors une sorte de confirmation que l’Esprit Saint a bien été reçu.

 


 

«purifié» : de même que dans l’évangile, on voit que la foi est requise pour obtenir le salut manifesté par la guérison ou le pardon des péchés (cf. «Ta foi t’a sauvée» : à la femme pécheresse en Luc 7,50 ; à l’hémorroïsse en 8,48), de même ici la foi permet à Dieu de «purifier le cœur», sans qu’il soit plus nécessaire de pratiquer les purifications rituelles. C’est ce que la vision a fait comprendre à Pierre (cf. Actes 10,15 ; 11,9) : «Dieu vient de me montrer à moi qu’il ne faut appeler aucun homme souillé ou impur» (10,19). Ainsi les événements de Césarée ont montré que, s’ils adhèrent au Christ, les païens ont désormais part aux mêmes promesses que les Juifs. Ce qui avait d’ailleurs été confirmé immédiatement lorsque Pierre avait justifié sa décision de baptiser des païens, devant la communauté de Jérusalem : «Ils glorifièrent Dieu en disant : ‘Ainsi donc aux païens aussi Dieu a donné la repentance qui conduit à la vie !’» (11,18).

 


 

«la foi» : pour les païens, la foi ouvre au salut, puisqu’elle leur obtient le pardon des péchés (cf. 2,38) et le don de l’Esprit. La grâce ayant placé sur le même plan Juifs et païens, ils n’ont donc aucune raison de vivre séparés.

 


 

«tentez-vous» : c’est le péché commis par le peuple dès le passage de la mer Rouge : mettre Dieu à l’épreuve en exigeant de sa part un signe ou une intervention (cf. Exode 17,2.7 : «Les Israélites mirent le Seigneur à l’épreuve en disant : ‘Le Seigneur est-il au milieu de nous ?’» ; et Deutéronome 6,16 ; Psaume 78,18-19 ; 95,9 ; 106,34…) Ici il s’agit plus précisément de ne pas assez tenir compte des signes nombreux qu’a déjà donnés Dieu, en imposant aux païens des exigences inutiles.

 


 

«joug» : expression fréquente dans l’Écriture (Jérémie 5,5 ; Lamentations 3,27 ; Osée 10,11…), pour désigner les commandements de la Loi de Moïse, même si le peuple a bien souvent été blâmé pour sa «nuque raide» (Exode 33,3-5 ; Deutéronome 9,6.13…), comme l’a rappelé Étienne devant le Sanhédrin (Actes 7,51).

 


 

«porter» : le raisonnement de Pierre ne veut pas discréditer la Loi : elle est une grâce donnée à Israël, même s’il s’est révélé incapable de l’observer. Mais ce serait aller à l’encontre du dessein de Dieu que de l’imposer aussi aux païens puisque l’Esprit a abondamment montré qu’un autre chemin leur était ouvert par la foi. Le raisonnement est proche de celui que Paul développe longuement dans ses épîtres aux Romains et aux Galates (cf. Galates 2,15-21 ; 3,19-26 : «La Loi nous servit de pédagogue jusqu’au Christ pour que nous obtenions de la foi notre justification»).

 


 

«par la grâce» : Israël a en effet une claire conscience d’être sauvé par la grâce de Dieu puisque c’est dans la délivrance de l’esclavage de l’Égypte et le passage de la mer Rouge que Dieu s’est révélé à lui. Mais ce Dieu qui sauve, il le rejoint désormais par la voie privilégiée de l’observance de la Loi. Pierre, en mettant sur le même plan «eux» (les païens) et «nous» (les Juifs), indique à la fois que les païens reçoivent la grâce par d’autres moyens que la Loi, et que les Juifs doivent reconnaître en Jésus l’accomplissement de cette Loi. En un raisonnement semblable, mais au ton plus polémique, Paul explique aux Romains que «la Loi est sainte» (7,11), mais que l’homme étant incapable de l’accomplir («La Loi est spirituelle, mais moi je suis un être de chair vendu au pouvoir du péché» : 7,14), le salut ne peut alors nous venir que par la médiation du Christ. «Car, explique-t-il encore, nous estimons que l’homme est justifié par la foi sans la pratique de la Loi. Ou alors Dieu est-il le Dieu des Juifs seulement, et non point des païens ? Certes, également des païens ; puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu, qui justifiera les circoncis en vertu de la foi comme les incirconcis par le moyen de cette foi. Alors, par la foi nous privons la Loi de sa valeur ? Certes non ! Nous la lui conférons» (3,28-31).

 


 

«Barnabé et Paul» : ce sont eux qui ont été délégués par l’Église d’Antioche pour la première mission d’évangélisation (13,2-3), «envoyés en mission par le Saint-Esprit» (13,4) ; tous deux d’origine juive, ils ont spontanément commencé à annoncer la Bonne Nouvelle dans les synagogues à Salamine (13,5), Antioche de Pisidie (13,14) et Iconium (14,1). C’est devant le refus (13,44) et les persécutions (14,2.5.19) des Juifs qu’ils se «tournent vers les païens» (13,46). C’est donc leur ministère qui est à l’origine du différend examiné par l’assemblée.

 


 

«signes et prodiges» : Paul et Barnabé ont déjà rendu compte du résultat de leur mission à la communauté d’Antioche qui les avait envoyés : «À leur arrivée, ils réunirent l’Église...» (14,27). Ils ont fait un second exposé en arrivant à Jérusalem : «Ils furent accueillis par l’Église, les apôtres et les anciens, et ils rapportèrent tout ce que Dieu avait fait avec eux» (15,4). Mais ici il ne s’agit plus seulement d’exposer les faits. Pierre, avec son autorité apostolique, vient de donner une interprétation prophétique de l’œuvre du Saint-Esprit parmi les païens : ils peuvent donc se livrer à une relecture de ce qu’ils ont vécu, qui est moins le récit des événements qu’une interprétation de ce qui s’est passé, à partir de l’origine divine qui en a été reconnue. D’où l’utilisation de cette expression «signes et prodiges» qui qualifie, dans la Première Alliance, les hauts faits du Seigneur (cf. par exemple Psaume 135,9 : «Il envoya signes et prodiges, au milieu de toi Égypte, sur Pharaon et tous ses serviteurs»).

 


 

«Jacques» : ce Jacques qualifié souvent de «frère du Seigneur», ne doit pas être confondu avec les deux apôtres qui portent le même prénom : Jacques, frère de Jean et fils de Zébédée, qu’Hérode a déjà «fait périr par le glaive» (Actes 12,2), et Jacques fils d’Alphée, dont les Actes ne disent rien de particulier. Il est donc de la parenté de Jésus, sans doute son cousin (cf. Matthieu 13,55 ; et Marc 6,3 : «N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ?») ; celui dont la mère est restée parmi les saintes femmes à la crucifixion (cf. Mt 27,55 : «entre autres Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée» ; et Marc 15,40). À partir du moment où les apôtres quittent Jérusalem, il apparaît comme le chef de la communauté judéo-chrétienne qui y demeure. Son rôle est à plusieurs reprises souligné dans les Actes : par exemple en 12,17 lorsque Pierre, miraculeusement libéré de sa prison, demande, avant de partir de Jérusalem : «Annoncez-le à Jacques et aux frères» ; mais aussi dans le récit que fait Paul de sa première visite à Jérusalem, après sa conversion : «…je montai à Jérusalem rendre visite à Céphas et demeurai auprès de lui quinze jours : je n’ai pas vu d’autre apôtre, mais seulement Jacques, le frère du Seigneur» (Galates 1,18-19), et par sa mention d’une apparition particulière du Ressuscité dont Jacques a été favorisé (1 Corinthiens 15,7). Jacques était connu pour continuer à pratiquer strictement les observances juives (cf. Galates 2,11) ; la position qu’il prend ici en est d’autant plus remarquable.

 


 

«écoutez-moi» : de même que Pierre s’était exprimé, pour les apôtres, Jacques prend ici la parole au nom des anciens. Le discours de Pierre apparaissait comme celui d’un prophète ; le discours de Jacques se présente comme celui d’un pasteur : il va traduire en directives concrètes l’orientation théologique donnée par Pierre. Leurs deux interventions sont d’ailleurs composées de la même manière : un retour sur des faits passés montrant Dieu à l’œuvre (v. 7-9 et 14-17) et la déduction qu’ils en tirent pour résoudre le problème présent (c. 1-11 et 18-21).

 


 

«Syméon» : forme sémitique du nom de Simon-Pierre. Jacques est présenté comme un authentique représentant des «Hébreux» (cf. 6,1), des judéo-chrétiens s’exprimant en araméen.

 


 

«un peuple» : s’appuyant sur l’expérience de Césarée faite par Pierre, Jacques l’interprète comme une nouvelle élection qui ne supprime pas la première, mais la complète. De même que le Seigneur avait tiré les Hébreux d’Égypte pour en faire son peuple, de même d’entre les nations, il a «tiré un peuple». Non un second peuple, mais des personnes agrégées à «son peuple», le terme étant utilisé dans le sens de l’appartenance au Seigneur comme en 18,10 : «J’ai à moi un peuple nombreux dans cette ville». L’usage que fait Jacques du mot «Nom» qui, depuis la révélation du Nom de Dieu à Moïse (Exode 3,14), désigne souvent Dieu lui-même, montre bien que, dans sa perspective, il s’agit de continuité plus que de rupture. Les païens convertis appartiennent donc au peuple élu et consacré tout comme Israël (cf. déjà la prophétie de Zacharie 2,15 : «Des nations nombreuses s’attacheront au Seigneur en ce jour : elles seront pour lui un peuple»).

 


 

«Prophètes» : Jacques ne s’appuie pas comme Pierre sur une manifestation de l’Esprit Saint, mais, de manière significative, sur une citation de l’Écriture, ce qui affirme encore avec plus de force la continuité du dessein de Dieu. La phrase est tirée du prophète Amos (9,11-12), mais elle est citée d’après la version de la Septante qu’utilise habituellement Luc – c’est-à-dire la Bible hébraïque traduite en grec dans la diaspora juive qui ne comprenait plus bien l’hébreu classique. Il est peu vraisemblable qu’un «Hébreu» cite l’Écriture en grec, mais l’idée et le vocabulaire sont, dans cette version, plus propices à sa démonstration (ou à celle de Luc !).

 


 

«la tente de David» : il s’agit en Amos d’un oracle de restauration du royaume de David, dont il ne reste plus qu’une «tente» fragile, puisqu’il a été divisé en deux royaumes rivaux, Israël et Juda, et se trouve menacé par la puissance assyrienne. Dans le texte hébraïque, l’expression caractéristique «en ce jour-là» (remplacée ici par : «après cela») donne à l’oracle une portée eschatologique.

 


 

«ainsi que toutes les nations» : la version de la Septante diffère ici de celle de la Bible hébraïque. Le texte dit : «afin qu’ils possèdent le reste d’Édom et toutes les nations qui furent appelées de mon nom», c’est-à-dire qui me sont consacrées. Il s’agit du seul passage de la Première Alliance où le nom de Dieu est appliqué aux nations païennes. La traduction grecque lui donne une portée encore plus universaliste : «le reste», c’est-à-dire la part d’Israël resté fidèle, et les païens y sont placés sur un pied d’égalité («ainsi que»). Dans la perspective de Jacques – comme plus haut celle de Pierre –, cela signifie que tous forment un seul peuple appartenant au Seigneur, même si cette appartenance se réalise par des voies différentes.

 


 

«fait connaître» : déjà par les prophètes de la Première Alliance, Dieu a révélé qu’il voulait attirer tous les hommes à lui, par pure grâce, selon les modalités qu’il a choisies.

 


 

«moi» : la formule confirme l’autorité que Jacques exerce à cette époque sur la communauté de Jérusalem (cf. aussi Galates 2,9 où il est nommé en premier, avant Pierre et Jean). Il met fin au débat en fixant, au nom des anciens, des dispositions pratiques qui seront adoptées dans leur communauté. Ces normes vont être ensuite entérinées par «les apôtres, les anciens et l’Église tout entière» (15,22) et reprises dans la lettre que Paul et Barnabé vont être chargés de communiquer à la communauté d’Antioche (15,22-29).

 


 

«ne pas tracasser» : il s’agit d’une véritable disposition juridique («je juge») qui donne aux païens agrégés au peuple de Dieu un statut propre et une place particulière dans l’histoire du salut (cf. Josué 24,25 : «Ce jour-là, Josué conclut une alliance pour le peuple, il lui fixa un statut et un droit»).

 


 

«mande seulement» : à première lecture, il pourrait sembler qu’il y ait opposition avec le discours de Pierre – qui concluait qu’il ne fallait faire peser aucune obligation sur les convertis venus du paganisme – et contradiction interne dans le discours de Jacques lui-même, puisqu’il a commencé par approuver la position de «Syméon» : comment peut-il alors énumérer maintenant les règles auxquelles doivent se soumettre les païens ? Mais la contradiction disparaît lorsqu’on se rend compte que ces règles renvoient à ce que le judaïsme appelle les commandements noachiques, c’est-à-dire une sorte de loi naturelle qui s’impose à tous les fils de Noé – donc à tous les hommes – avec qui Dieu a passé, après le déluge, une alliance symbolisée par l’arc-en-ciel (Genèse 9,12-13). Il s’agit de dispositions très générales, touchant à l’idolâtrie et aux fautes sexuelles, que reprennent les chapitres 17 et 18 du Lévitique, en précisant qu’elles s’appliquent à «l’Israélite et à l’étranger qui réside parmi vous» (Lévitique 17,13). Ces lois noachiques ont donc été reprises par la Loi de Moïse pour permettre la coexistence de Juifs et des païens, ce qui est bien le but pratique visé par la position de Jacques.

 


 

«souillé par les idoles» : ce sont les viandes offertes en sacrifice dans les temples païens, dont le surplus se retrouvait sur les marchés et qu’on pouvait donc être amené à consommer. Le problème devait être récurrent puisque Paul mène pour les Corinthiens une longue discussion sur ces «idolothytes» (1 Corinthiens 8-10) ; il conclut dans le sens de la liberté («Tout ce qui se vend au marché, mangez-le sans poser de questions pour motif de conscience» : 10,28), mais aussi de la charité en veillant à ne pas scandaliser ceux «qui n’ont pas la science» : «Si un aliment doit causer la chute de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais pour ne pas causer la chute de mon frère» (8,13).

 


 

«du sang» : cela peut se comprendre de deux manières : ne pas verser le sang, c’est-à-dire ne pas tuer, ce qui est bien sûr un principe noachique (en même temps qu’un article du Décalogue) ; ou, plus vraisemblablement dans cette discussion qui part d’une question de pureté rituelle : ne pas manger de la viande non saignée, selon l’interdit  fait d’abord à Noé – «Tu ne mangeras pas la chair avec son âme, c’est-à-dire le sang» (Genèse 9,4s) –, et repris aussi dans la Loi de Moïse.

 


 

«Moïse» : on perçoit dans ce dernier verset du discours, plus que dans les restrictions légères imposées, que la position de Jacques reste en retrait par rapport à celle de Pierre (et surtout de Paul), sur la question du rapport au judaïsme. Tout en respectant la spécificité des convertis venus des nations et en proposant des dispositions permettant de rester en communion avec eux, il affirme en effet la pérennité des usages et de la liturgie juive (symbolisée par la lecture de la Loi à l’office du sabbat). Le peuple juif garde donc sa place particulière dans le plan divin de salut du monde. On peut penser que si Jacques avait été plus écouté des communautés d’origine païenne, rapidement devenues majoritaires dans l’Église, peut-être se serait-on épargné des siècles d’incompréhension et de violences !
La position de Paul – qui reconnaît cependant que «les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance» (Romains 11,29) – est beaucoup plus radicale (cf. Romains 9-11), et il se fait, dans l’épître aux Galates, l’écho de difficultés persistantes à propos de rites alimentaires, l’ayant opposé à Pierre, bien après, semble-t-il, l’assemblée de Jérusalem (Galates 2,11-16). Malgré la position de conciliation dont Luc se fait ici l’écho, les difficultés entre judaïsme et christianisme ont bien perduré au cours des siècles !