Lire les Actes des Apôtres - 6

Introduction à l'étape


Après l’assemblée de Jérusalem qui a solennellement accepté que Juifs et païens, recevant la Bonne Nouvelle du salut, forment ensemble une même communauté de frères, et qui a promulgué quelques dispositions pratiques permettant la vie en commun, une nouvelle étape peut s’ouvrir dans l’œuvre d’évangélisation. Une nouvelle partie commence donc, dans le récit des Actes, centrée sur les missions de Paul. Celui-ci est désormais le protagoniste principal, accompagné de quelques disciples : Silas (15,40), Timothée (16,1-3), Aquilas et Priscille (18,2-3), et sans doute Luc lui-même puisqu’on trouve, en 16,10-15, le premier de ces «passages en ‘nous’», comme disent les exégètes, qui font penser que Luc a bien participé au voyage et a été le témoin direct des événements qu’il raconte.


Nouvelle ère aussi, car la mission se déroule maintenant dans un milieu presque exclusivement grec, où les liaisons sont surtout maritimes, l’évangélisation gagnant ainsi de port en port. Si l’on considère que la première mission de Paul, en compagnie de Barnabé, avait été celle qui l’avait conduit à partir d’Antioche vers Chypre, la Pamphilie et la Lycaonie (ch. 13-14), c’est une seconde mission qui commence ici et va le mener, toujours au départ d’Antioche, vers l’Europe (15,36-18,23) ; puis une troisième qui va le conduire d’abord à Éphèse (18,24-19,20). Il ne faut pas attendre un récit circonstancié de ces missions ; Luc se contente d’indiquer les villes étapes, en notant surtout les oppositions rencontrées, et résume la prédication de Paul en un grand discours adressé aux Athéniens sur l’Aréopage (17,22-31).

La deuxième mission de Paul constitue donc la part la plus importante des chapitres que nous lisons ce mois-ci (15,36-18,23). Après une longue introduction relatant le départ d’Antioche en compagnie de Silas (15,36-40), le passage par les cités d’Asie déjà évangélisées (15,41-16,5) et l’intervention décisive de l’Esprit Saint leur enjoignant d’aller en Macédoine (16,5-10), trois étapes principales structurent le voyage : Philippes où Paul, après avoir opéré quelques conversions et une délivrance, est emprisonné (16,11-40) ; Thessalonique, Bérée et Athènes où les difficultés avec les Juifs se précisent et où Paul s’essaie à un dialogue avec les philosophes (17,1-34) ; Corinthe enfin, où la prédication se heurte à l’opposition des Juifs et à l’indifférence du magistrat romain (18,1-17).

Ces trois étapes où la Parole est donc confrontée tour à tour à la religion juive, à la philosophie grecque et au droit romain, semblent déboucher sur des échecs et des départs forcés, bien que des conversions, parfois nombreuses, soient cependant signalées en chaque ville (16,14.34 ; 17,4.12.34 ; 18,8). Mais, selon le schéma des Actes, la Parole poursuit sa course en des terres de plus en plus éloignées géographiquement et culturellement de Jérusalem. Deux visions encadrent le voyage et montrent que Dieu est bien toujours à l’œuvre avec les missionnaires : au début, celle du Macédonien demandant de l’aide, qui détermine l’itinéraire par l’action de l’Esprit Saint (16,9-10) ; vers la fin, celle du Seigneur lui-même, venu conforter Paul dans la poursuite de sa mission (18,9-10).

Les débuts de la troisième mission sont plus flous : de Corinthe, Paul retourne à Antioche, avant de repartir en passant à nouveau – comme cela avait été le cas au début de son périple précédent (15,34-41) – par les villes déjà évangélisées (18,18-23). Le début de la mission proprement dite, qui conduit Paul cette fois en Asie, a pour cadre la grande ville d’Éphèse. Après une notice présentant le personnage d’Apollos ( 18,24-29), est relatée une nouvelle Pentecôte destinée aux Asiates (19,1-7) que l’on peut comparer à la «Pentecôte des païens» en 10,44-49. Elle précède la fondation de l’Église d’Éphèse (19,8-10) dont le commencement est marqué par des exorcismes délivrant la population des pratiques magiques (19,10-19).

Il serait fastidieux de détailler toutes les étapes de cet itinéraire. Arrêtons-nous seulement aux épisodes les plus significatifs.

 

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L’appel du Macédonien est le premier d’entre eux (16,9-10). Alors que le périple avait commencé par une visite des communautés fondées lors de la première mission et qu’il semblait s’agir, non plus de fonder, mais d’«affermir» les Églises (15,40 ; 16,5), on pouvait s’attendre à ce qu’il se poursuive vers la Phrygie et la Galatie, plus au nord. Mais Luc indique à deux reprises, sans plus de commentaire, que l’Esprit – «le Saint-Esprit» (16,6), «l’Esprit de Jésus» (16,7) – s’oppose à ces projets.
Au terme d’un long voyage qui tient en trois versets, mais représente quelques 1.500 kilomètres, c’est une vision de Paul qui indique plus positivement le dessein de Dieu. De même que Pierre avait été préparé par une vision au ministère qu’il devait accomplir auprès de Corneille et des siens (10,9-16), Paul est convié à passer en Europe par la vision d’un Macédonien l’appelant au secours (16,9). Alors qu’il s’est toujours jusque-là adressé d’abord aux Juifs dans les synagogues, c’est maintenant vers des peuples de religion et de culture différentes qu’il est envoyé. L’Esprit Saint, divers dans ses manifestations mais toujours efficace dans ses interventions, demeure bien l’acteur principal de l’œuvre d’évangélisation.


Il est remarquable que la première rencontre faite par Paul et ses compagnons à Philippes, la première ville de Macédoine qu’ils atteignent (16,12), soit celle de femmes en train de prier (16,13). Elles vont former, autour de Lydie qui «adorait Dieu» (16,14) le noyau de la communauté de Philippes, restée chère au cœur de Paul, comme le montre l’épître qui lui est adressée. De la même manière, autour de Marie, «quelques femmes» ont présidé dans la prière aux débuts de la communauté de Jérusalem (1,14).
Après l’emprisonnement de Paul et Silas, que nous méditons plus particulièrement ce mois-ci, deux autres épisodes importants se jouent l’un face aux docteurs juifs, à Thessalonique et Bérée (17,1-15), l’autre face aux philosophes grecs, à Athènes (17,26-32).


C’est la Parole de Dieu qui demeure, pour les Juifs de la diaspora, la pierre d’achoppement. Paul, Juif pieux parmi les autres, sanctifie le sabbat en discutant «d’après les Écritures» (17,2) ; mais il s’en sert pour établir que «le Christ, c’est ce Jésus (qu’il) annonce» (17,3). Sa prédication à Thessalonique suscite quelque intérêt (16,4), mais surtout beaucoup d’hostilité due à «la jalousie» (16,5). Le même schéma qu’à Antioche de Pisidie (13,14-51) se reproduit : la Parole est mieux accueillie par les Grecs que par les Juifs, et les missionnaires doivent quitter la cité. À Bérée en revanche, l’accueil est plus favorable : les Juifs étudient «chaque jour» avec Paul et «examinent les Écritures pour voir si tout était exact» (17,11) ; aussi les conversions sont-elles nombreuses (17,12), avant que n’éclatent de nouveaux troubles (17,13).


Pour les philosophes que rencontre ensuite Paul, parvenu seul à Athènes (17,16), autre est la pierre d’achoppement et autre la méthode pastorale de l’apôtre. La prédication se déplace de la synagogue à l’agora ; la démonstration ne se fait plus en s’appuyant sur l’Écriture, mais en partant de la sagesse profane pour essayer de trouver une nouvelle manière de dire la Révélation. À vrai dire, la réussite n’est pas plus manifeste qu’avec les Juifs, ce qui ne montre pas, comme on pourrait le conclure un peu vite, qu’il ne faut pas tenter de présenter au monde «le langage de la croix» (1 Corinthiens 1,18), mais ce qui confirme que le témoignage, à la suite de Jésus, passe nécessairement par l’humiliation de la croix : Paul est traité de «perroquet» (littéralement : «picoreur de graines», quolibet qui se retrouve chez des auteurs grecs : 17,14) et moqué lorsqu’il parle de résurrection (17,32).


Luc traite plus longuement cette séquence car il y donne un exemple de la prédication de Paul aux Grecs (17,22-31), comme il l’avait fait pour la prédication aux Juifs en 13,16-41. Balancé selon les règles de la rhétorique, le discours de Paul commence par une captatio benevolentiæ (17,22) qui flatte les auditeurs et pique leur intérêt pour ce «Dieu inconnu» que Paul dit annoncer (17,23). Il annonce effectivement un Dieu créateur de l’univers (17,24-25) et de l’homme, rendu ainsi capable de le chercher (17,26-29), avant d’appeler au repentir en vue du jugement (17,30-31). Le raisonnement laisse la place à la foi, ce qui ne suscite que moquerie ou dédain (17,32). Cet échec dans l’adaptation de la Révélation chrétienne à la pensée grecque a sans doute détourné Paul des discours de sagesse, comme il l’explique aux Corinthiens (1 Corinthiens 1,18-2,16) ; mais on assiste néanmoins ici à la première tentative d’inculturation de la foi, mouvement qui ne va plus cesser dans l’Église.


L’étape suivante de Corinthe où Paul rencontre Aquilas et Priscille, Juifs originaires du Pont mais venant de Rome (18,2), offre un visage contrasté : des Juifs, dont le chef de la synagogue, et des Grecs se convertissent et se font baptiser (18,8) ; mais l’hostilité de la plupart est telle qu’elle devient blasphématoire et provoque le geste, recommandé par Jésus aux missionnaires mal reçus (Luc 10,10-11), de secouer la poussière de ses vêtements (Actes 18,6). À Corinthe, Paul est conforté dans sa mission par une vision (18,9-10), et il peut séjourner un certain temps, sans être inquiété – un an et demi, est-il précisé (18,11), à comparer avec l’année passée à Antioche (11,26) et aux deux années d’Éphèse (19,10) – ; mais à Corinthe aussi, on le traîne une fois de plus devant le tribunal (18,12-13) où il ne doit sa libération qu’à l’absence de griefs juridiques fondés contre lui et à l’indifférence du proconsul Gallion (18,14-15).

Le début de la troisième mission se déroule à Éphèse où Paul aborde une première fois (18,19) – avant de repartir à Antioche pour clore  son second périple –, puis revient (19,1) pour y fonder la dernière Église mentionnée par les Actes (19,8-10). Entre ces deux passages, est présentée l’action d’Apollos (18,24-28), qui semble préparer la sienne, à la manière d’un Jean Baptiste, dont il a reçu d’ailleurs le baptême (18,25). Apollos, présenté comme un Juif d’Alexandrie, une des grandes métropoles culturelles de l’Empire, montre par son érudition et son éloquence «la Voie du Seigneur» (18,29), comme l’avait prêché Jean le Baptiste (Luc 3,4) ; et comme Jean l’avait fait pour Jésus, il prépare la mission de Paul. Bien qu’il soit plusieurs fois mentionné par Paul dans ses lettres (1 Corinthiens 1,12 ; 3,4-6.22 ; 16,12 ; Tite 3,13), le rédacteur lui fait quitter la scène au moment où Paul lui-même arrive à Éphèse, de la même manière que, dans l’évangile, il faisait sortir de l’histoire le personnage de Jean, en mentionnant brièvement son arrestation (Luc 3,20), avant de commencer à raconter les débuts du ministère de Jésus.

C’est peut-être Apollos qui a baptisé les «disciples» que Paul – contrairement à son habitude qui le conduit d’abord dans les synagogues – rencontre dès son arrivée à Éphèse (19,1). Ceux-ci en effet n’ont été baptisés que du baptême de Jean et n’ont pas reçu l’effusion de l’Esprit (19,2-3). Comme cela s’était passé lors des premières conversions en Samarie, où les apôtres Pierre et Jean étaient venus imposer les mains aux nouveaux baptisés (8,14-17), ils doivent recevoir l’imposition des mains de Paul pour que les promesses messianiques s’accomplissent pleinement pour eux et que le don de l’Esprit se manifeste par le signe habituel du charisme des langues (19,5-6). Il est précisé qu’ils sont «une douzaine» (19,7), lors de cette petite Pentecôte de l’Asie, référence appuyée aux Douze qui, ayant reçu l’Esprit de Pentecôte (2,1-4), ont formé la première communauté de Jérusalem. Ils sont bien en effet les prémisses de l’Église d’Éphèse ; celle-ci se forme dans la continuité, mais aussi dans la rupture puisque Paul, devant les critiques des Juifs, quitte la synagogue, au bout de trois mois, et prêche désormais dans un lieu public païen : «l’école de Tyrannos» (19,8-9).

C’est aussi un rappel de la puissance du Nom de Jésus, expérimentée par les apôtres à Jérusalem, dans la guérison du boiteux (3,6) et la parole de Pierre (4,10-12), qui se lit dans le dernier épisode (19,11-19). Paul, comme l’avait fait Pierre, accomplit lui aussi des actes de puissance, guérisons et délivrances (19,11-12 ; cf. 5,12.15-16) ; mais l’usage du Nom de Jésus suppose que l’on croit en lui et qu’on se laisse habiter tout entier par la Parole : c’est ce qu’apprennent à leurs dépens les «exorcistes juifs» qui avaient réduit ce Nom à une simple formule magique et sont malmenés par l’esprit mauvais qu’ils tentaient de chasser (19,16). Car, comme l’évangile l’avait déjà noté à plusieurs reprises (par exemple Luc 4,34.41), le démon «connaît» Jésus et «sait qui est» Paul qui a livré sa vie au Christ (19,15). La mésaventure sert finalement à la glorification du Nom de Jésus (19,17), dont le signe concret est l’abandon par tous des pratiques magiques (19,18-19), sa puissance de vie triomphant des forces de mort.

Luc ne dit finalement pas grand chose de ce long ministère de Paul à Éphèse, qui a duré deux ans (19,10). Mais le verset de conclusion (19,20) reprend la constatation qui scande, tel un refrain, les différentes étapes de la course de la Parole : non seulement elle croît, comme cela est dit dès le début des Actes, mais elle «s’affermit», ce qui est propre à cette section (16,5 ; 18,23 ; 19,20). Tout est en place pour la dernière et longue étape qui va mener Paul jusqu’au cœur de l’Empire, à Rome.