Lire les Actes des Apôtres - 6

Méditer - La délivrance de Paul et Silas (16,25-34)

Au cours de ses missions, Paul, comme tous les apôtres avant lui, rencontre l’opposition, l’hostilité, les sévices. Dans le passage que nous méditons ce mois-ci, nous le retrouvons, avec Silas son compagnon, dans la prison de Philippes. Mais, au milieu de la nuit, un tremblement de terre ouvre la porte et délivre les prisonniers. S’agit-il du récit d’une délivrance miraculeuse, comme celle qu’a connue Pierre à Jérusalem ? Luc a-t-il seulement voulu montrer que ce que le Seigneur avait fait pour Pierre, il l’accomplit pareillement pour Paul ?


Un détail cependant interdit d’assimiler ces deux récits l’un à l’autre : c’est qu’ici les prisonniers ne s’évadent pas, mais l’intérêt se porte sur le geôlier apeuré, puis repentant et converti. Ainsi la mission des apôtres ne s’interrompt pas, quelles que soient les difficultés, voire les persécutions rencontrées ; celles-ci, loin de les décourager, les configurent plus étroitement au Christ pascal et ravivent la grâce du baptême dans sa mort et sa résurrection. Dans sa tâche d’évangélisation, l’apôtre est assuré de la présence efficace du Seigneur qui construit son Église par les sacrements et ne cesse d’y appeler de nouveaux membres, jusqu’à ce que tous soient rassemblés pour festoyer dans la joie, dans la maison du Père.

 

Actes 16 [25] Vers minuit, Paul et Silas, en prière, chantaient les louanges de Dieu ; les prisonniers les écoutaient. [26] Tout à coup, il se produisit un si violent tremblement de terre que les fondements de la prison en furent ébranlés. À l'instant, toutes les portes s'ouvrirent, et les liens de tous les prisonniers se détachèrent. [27] Tiré de son sommeil et voyant ouvertes les portes de la prison, le geôlier sortit son glaive ; il allait se tuer, à l'idée que les prisonniers s'étaient évadés. [28] Mais Paul cria d'une voix forte : «Ne te fais aucun mal, car nous sommes tous ici
[29] Le geôlier demanda de la lumière, accourut et, tout tremblant, se jeta aux pieds de Paul et de Silas. [30] Puis il les fit sortir et dit : «Seigneurs, que me faut-il faire pour être sauvé ?» [31] Ils répondirent : «Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé, toi et les tiens.» [32] Et ils lui annoncèrent la parole du Seigneur, ainsi qu'à tous ceux qui étaient dans sa maison. [33] Le geôlier les prit avec lui à l'heure même, en pleine nuit, lava leurs plaies et sur-le-champ reçut le baptême, lui et tous les siens. [34] Il les fit alors monter dans sa maison, dressa la table, et il se réjouit avec tous les siens d'avoir cru en Dieu.

 

 


 

«minuit» : l’Écriture montre souvent les grands événements de libération et de salut se déroulant en pleine nuit, depuis le départ de l’Égypte vers la Terre promise (Exode 12,42), jusqu’à la nuit de la Nativité (Luc 2,7) et à celle de la Résurrection. C’est aussi au milieu de la nuit que le Seigneur reviendra : «Heureux ces serviteurs que le maître à son arrivée trouvera en train de veiller !» (Luc 12,27).

 


 

«Silas» : c’était l’un des hommes désignés par les apôtres et les anciens de Jérusalem pour porter le décret de l’assemblée à la communauté d’Antioche (Actes 15,22). Silas, appelé Silvain dans les épîtres (2 Corinthiens 1,19 ; 1 Thessaloniciens 1,1 ; 2 Thessaloniciens 1,1 ; 1 Pierre 5,12), est donc un Juif originaire de Jérusalem. Mais, une fois sa mission accomplie, il va rester à Antioche et, après la dispute entre Barnabé et Paul (15,36-39), devenir le compagnon de ce dernier au cours de ses missions (15,40). Selon les Actes, il va accompagner Paul jusqu’à Corinthe (18,5), c’est-à-dire pendant près de trois ans.

 


 

«louanges» : littéralement, des hymnes. Le même terme en Hébreux 12,2 introduit une citation du Psaume 22,13 : «J’annoncerai ton nom à mes frères, en pleine assemblée je te louerai». Il rappelle aussi l’attitude prêtée à David par le Psaume 119,62 : «Je me lève à minuit, te rendant grâce pour tes justes jugements». Mais, si le mot est rare, l’attitude qu’il exprime paraît constante chez Paul. Cf. par exemple Colossiens 3,16 : «Que la Parole du Christ réside chez vous en abondance : instruisez-vous en toute sagesse par des admonitions réciproques. Chantez à Dieu de tout votre cœur avec reconnaissance, par des psaumes, des hymnes et des cantiques inspirés.»

 


 

«prisonniers» : en grec, desmios. Le texte grec multiplie les termes (traduits par cachot, geôlier, liens) venant de la même racine qui signifie «lier». On est bien ici en présence d’un récit de délivrance. Paul et Silas, à leur arrivée à Philippes en Macédoine, ont d’abord cherché à annoncer la Bonne Nouvelle aux Juifs de la ville (16,13) ; mais, ayant délivré une servante d’un «esprit divinateur» (16,16), ils sont dénoncés par ses maîtres, qui en tiraient profit, aux autorités romaines, sous prétexte qu’ils «jettent le trouble dans notre ville» (16,20). C’est ainsi qu’après avoir été battu de verges, ils se retrouvent, au milieu d’autres prisonniers de droit commun, enfermés dans «le cachot intérieur» (16,24) et confiés au geôlier. On se souvient que, dans des circonstances semblables, Pierre et Jean avaient été emprisonnés après avoir guéri le boiteux qui se tenait devant la Belle Porte du Temple de Jérusalem (3,3-8 ; 4,1-3).

 


 

«Tout à coup» : le rapprochement s’impose avec Actes 2,2 : «Tout à coup vint du ciel un bruit tel que celui d’un violent coup de vent…» Après la Pentecôte de Jérusalem, c’est bien à une autre Pentecôte que l’on assiste maintenant, et elle touche l’Europe. L’Esprit qui a conduit Paul à y venir, par la vision du Macédonien demandant son  aide (16,9-10), manifeste clairement sa présence auprès des missionnaires et son action efficace pour les aider. On se souvient que la libération de Pierre et Jean, emprisonnés par le Sanhédrin, avait été aussi accompagnée d’une autre petite Pentecôte intervenue, comme ici, pendant la prière commune : «Tandis qu'ils priaient, l'endroit où ils se trouvaient réunis trembla ; tous furent alors remplis du Saint Esprit et se mirent à annoncer la parole de Dieu avec assurance» (4,31).

 


 

«tremblement de terre» : comme dans le récit de la Pentecôte, Luc n’accentue pas l’aspect de merveilleux et utilise un vocabulaire un peu distancié – ce n’étaient pas des langues de feu, mais «des langues qu’on eût dites de feu» (2,3) qui s’étaient posées sur les apôtres –, ou un vocabulaire tout à fait naturel : «un violent coup de vent» (2,2), et ici «un violent tremblement de terre» (dont on sait qu’ils sont fréquents dans cette région). Phénomène naturel ou surnaturel ? Luc laisse son lecteur libre d’en juger.
Mais on sait que ces phénomènes cosmologiques signalent, dans la Première Alliance, la présence de Dieu, depuis la théophanie dont Moïse a été le bénéficiaire lors de l’alliance passée au Sinaï (Exode 19,16s). Dans les livres prophétiques, ils annoncent la venue du Seigneur, au jour du Jugement (Isaïe 2,10 ; Joël 4,16 : Habaquq 3,6…). En lien avec la manifestation de la puissance de l’Esprit, le tremblement de terre semble donc, dans les Actes, une sorte de métaphore du jugement : il apporte aux uns «l’assurance» (4,31) qui leur permet d’évangéliser puisque le Seigneur est là, à leur côté ; il remplit les autres de crainte devant ce phénomène transcendant et les pousse à une attitude de conversion.

 


 

«s’ouvrirent» : les portes du cachot s’ouvrent comme la porte de la prison s’était ouverte devant Pierre, emprisonné par Hérode, au moment de la Pâque (Actes 12,10) ; et comme «les liens des prisonniers détachent», de même «les chaînes» étaient «tombées des mains» de Pierre (12,6-7). On est bien, comme au chapitre 12, dans le cas d’une délivrance miraculeuse.  Mais, malgré la similitude des situations, il ne s’agit pas de deux récits parallèles, ayant la même signification : il n’y a pas ici d’ange envoyé pour expliquer le phénomène et conduire l’apôtre vers la liberté (12,7-8) ; au contraire les prisonniers ne sortent pas et demeurent dans le cachot : leur libération est toute intérieure.

 


 

«se détachèrent» : la délivrance n’est pas due à l’intervention d’un ange – comme cela avait été le cas pour Pierre (12,7) –, mais elle est mise en relation avec la prière des prisonniers. On peut voir ici comme un accomplissement de la prophétie de Zacharie, au tout début de l’évangile (Luc 1,78-79) sur «l’Astre d’en haut venu nous visiter pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort» ; mais aussi une annonce de ce qui va suivre : la Parole qui a délivré les prisonniers qui la priaient, va être portée par les missionnaires de ville en ville, et partout elle va libérer les hommes aliénés.

 


 

«sommeil» : le geôlier est éveillé par le tremblement de terre et, voyant les portes ouvertes, croit évidemment à une évasion des prisonniers. La scène est à double titre différente de celle qui avait Pierre pour héros : car Pierre s’était bel et bien évadé, mais sa disparition n’avait été constatée par les gardes endormis qu’au matin (12,18-19).

 


 

«se tuer» : les gardiens de Pierre avaient bel et bien été exécutés sur les ordres d’Hérode (12,19). Les gardes étant responsables des prisonniers qui leur étaient confiés, devaient en effet subir, en cas d’évasion, la peine prévue pour ceux-ci (cf. aussi 27,42). Le geôlier de Paul préfère devancer le jugement et se donner lui-même la mort, pour échapper au déshonneur et aux tortures.

 


 

«aucun mal» : là encore, à la différence du récit de la délivrance de Pierre, le geôlier n’est pas présenté comme un soldat romain anonyme dont l’exécution n’est pas commentée, car elle se situe dans la logique de l’occupant et que seul Hérode en est responsable ; mais il est vu comme un être humain qui a droit, comme tout autre, à la compassion, et surtout à ce qu’on lui apporte la bonne nouvelle du salut. Car, comme l’explique Paul à Timothée, Dieu «veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité» (1 Tm 2,4).

 


 

«tous ici» : il faut croire que la veillée de prière a déjà manifesté la puissance de la Parole de Dieu puisque tous les prisonniers, à l’écoute de Paul et Silas, se sont convertis : aucun n’a cherché à s’évader !

 


 

«lumière» : Paul et Silas avaient été placés dans «le cachot intérieur» (16,24). Comment ne pas voir dans ce cachot sans lumière, image de l’enfermement, la réplique du tombeau taillé dans le roc et fermé par une grosse pierre où est descendu le corps de Jésus ? Et comment ne pas se souvenir du signe de Jonas donné par le Seigneur lui-même (Luc 11,29-30) ? Jonas, envoyé à Ninive prêcher la conversion et englouti dans les entrailles du poisson (Jonas 2,1), était revenu à la vie, et tous les Ninivites avec lui, puisqu’à l’écoute de sa prédication, ils s’étaient repentis et avaient échappé au châtiment (3,10). De même Jésus, l’Envoyé du Père, est sorti du tombeau dans la lumière de Pâques, remontant des ténèbres où la mort avait voulu l’emprisonner, pour apporter à tous les hommes le pardon et leur rouvrir le chemin de la Maison du Père. C’est bien le même parcours que suivent les disciples, du profond du cachot à la lumière, puis à la maison où les fait monter le geôlier. Devenus par leur baptême d’autres Christs, baptisés dans sa mort et sa résurrection (cf. Romains 6,3-4), ils peuvent, dans leur remontée à la lumière, accompagner le geôlier et les siens, dans leur conversion, vers leur propre baptême.

 


 

«tremblant» : il est peut-être tremblant de peur parce qu’il se rend compte qu’il a maltraité des personnages importants. Mais, plus encore, parce qu’il est saisi du même tremblement que Moïse devant le buisson ardent, s’il faut en croire le discours d’Étienne (Actes 7,32) ; tremblement qui manifeste la crainte qui étreint l’homme en présence de Dieu.

 


 

«se jeta aux pieds» : c’est la réaction de l’homme confronté soudain, par un phénomène extraordinaire, à la transcendance de Dieu. De même Pierre s’était «jeté aux genoux» de Jésus, après la pêche miraculeuse (Luc 5,8-9). C’est en somme l’expression physique de la «crainte de Dieu» qui est un des dons de l’Esprit (Isaïe 11,2).

 


 

«que faut-il faire» : c’est la question des convertis qui viennent, sans bien le comprendre encore, d’être touchés par la puissance de Dieu. C’était la question posée aux apôtres, au matin de Pentecôte, par ceux qui venaient d’être témoins du miracle des langues et d’entendre le discours de Pierre (Actes 2,37).
Ici la question précise : «pour être sauvé». Ce qui peut s’entendre à deux niveaux : matériellement, pour être sauvé du châtiment ; ou, plus fondamentalement, parce que cette approche de la divinité, que vient d’expérimenter le geôlier, a déjà changé ses valeurs. Quelques versets plus haut, une servante possédée d’un «esprit divinateur» avait prophétisé à propos de Paul et Silas : «ils vous annoncent la voie du salut» (16,17).

 


 

«Crois» : le salut est apporté par les missionnaires annonçant la Parole de Dieu, mais il ne peut devenir effectif que si chacun, par la foi, décide de l’accueillir. La foi est même parfois présentée comme un préalable appelant la grâce (cf. la guérison de l’impotent par Paul : «voyant qu’il avait la foi pour être guéri…», 14,9). La foi demandée comme condition du salut est ici accordée, non seulement à Dieu, mais plus précisément «au Seigneur Jésus» dont la divinité est ainsi clairement affirmée.

 


 

«annoncèrent» : contrairement aux convertis déjà rencontrés dans les Actes – l’eunuque qui allait prier à Jérusalem et lisait l’Écriture (8,27-28) ou Corneille présenté comme un «craignant Dieu» (10,2), déjà instruit donc dans la foi juive –, le geôlier est tout à fait ignorant du Dieu révélé. Une catéchèse rapide est donc nécessaire pour lui, ainsi que pour toute sa famille.

 


 

«prit avec lui» : le geôlier, lui aussi, comme ses prisonniers, connaissait un enfermement : celui des obligations de la vie sociale, de sa propre peur devant les autorités, devant les conséquences que pouvaient avoir ses manquements au règlement, pour sa situation et même sa vie. Et cette peur déshumanisait sa conduite, la rendait inutilement cruelle. Lui aussi sort du «cachot intérieur» (16,24) par le passage du Seigneur qui se révèle à travers les manifestations cosmiques, puis à travers la parole des envoyés. C’est Pâques pour lui. Il s’est cru perdu, il prend conscience qu’il est en manque de salut. Il a vu les signes, il est prêt à croire par la médiation de ceux que le Seigneur lui a envoyés.

 


 

«à l’heure même : ces adverbes de temps (un peu plus loin, on trouve aussi : «sur le champ») disent l’urgence de l’évangélisation. «Annoncer l’Évangile en effet, affirme Paul aux Corinthiens, n’est pas pour moi un titre de gloire ; c’est une nécessité qui m’incombe. Oui, malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile» (1 Corinthiens 9,15-16).

 


 

«lava leurs plaies» : le geôlier a déjà reçu l’Esprit de Jésus, de façon moins visible que Corneille et les siens (cf. Actes 10,44-45), mais tout aussi efficacement puisqu’il est déjà transformé de l’intérieur. Il n’a pas reçu de charismes éclatants, mais s’exprime en lui le premier fruit de l’Esprit qui est l’amour (cf. Galates 5,22). Il agit maintenant comme le Samaritain de la parabole de Luc qui, «pris de pitié», bande les plaies du blessé rencontré sur la route de Jéricho (Luc 10,33-34) ; ce Samaritain dont Jésus dit qu’il «s’est montré le prochain» de l’homme et qu’il conseille d’imiter (10,36-37). En ce Samaritain, les Pères ont vu la figure de Jésus lui-même, descendu relever et guérir l’homme blessé par le péché.

 


 

«le baptême» : le geôlier agit déjà comme un disciple : il peut donc, à son tour, être lavé de ses péchés et recevoir la vie nouvelle du Christ. Rien n’est dit ici du rituel de ce baptême, mais les exemples déjà rencontrés dans les Actes montrent qu’il est donné «dans l’eau et l’Esprit» (1,8) et «au nom de Jésus Christ» (2,38).

 


 

«la table» : tout le vocabulaire de ces versets a de fortes connotations sacramentelles. Il ne semble pas s’agir du banquet eucharistique, à proprement parler, mais le partage messianique de la vie nouvelle et de la fraternité retrouvée en est l’une des marques.

 


 

«se réjouit» : la joie, comme on l’a déjà noté à plusieurs reprises, est toujours dans les Actes, la marque de la foi : elle accompagne les conversions (8,8 ; 13,48), remplit les disciples (2,42), dans l’Esprit Saint (13,52). Car, dit Paul aux Galates, la joie, après l’amour, est «fruit de l’Esprit» (5,22).
Mais ici le verbe employé peut se traduire littéralement par «tressaillir d’allégresse» : il est utilisé par Luc pour décrire la joie de Marie chantant son Magnificat (Luc 2,47), la joie de Jean Baptiste dans le sein de sa mère (2,44), la joie de Jésus dans l’Esprit en constatant que le Père se révèle aux «tout-petits» (10,21). Et la joie que, selon le discours de Pierre à la Pentecôte, éprouvait David en prophétisant la résurrection (Actes 2,23, citant Psaume 16,9). Cette joie, éprouvée par le geôlier et toute sa famille, comme conséquence de leur foi (v. 31 et 34), le place, lui, le païen et le tortionnaire, au même rang que ces modèles des croyants que sont David ou Jean Baptiste ! «En vérité Dieu ne fait pas acception des personnes» (Actes 10,34) : c’est ce que démontrent tout du long les missions de Paul.