Lire les Actes des Apôtres - 7

Introduction à l'étape

Nous voici presque arrivés au terme des missions de Paul. L’Église d’Éphèse, la dernière qu’il ait fondée, n’est pas – loin s’en faut – la plus éloignée d’Antioche, son point de départ, mais peut-être la plus emblématique par l’importance de la ville, capitale de la province d’Asie, et ses résistances à l’œuvre d’évangélisation, tant du côté des Juifs que des païens. C’est à partir de cette métropole que Luc fait débuter le voyage de Paul vers Jérusalem, qui représente aussi sa dernière mission, à travers la Macédoine, l’Achaïe, à nouveau la Macédoine et la Syrie (19,21-21,14). Voyage qui, comme il l’avait annoncé, s’achève, presque dès son  arrivée dans la Ville sainte, par son arrestation dans le Temple et un discours aux Juifs de Jérusalem qui n’a d’autre résultat que de le faire enfermer dans la forteresse Antonia sous garde romaine (21,15-22,29). On est donc là dans une section charnière, difficile d’ailleurs à délimiter tant Luc utilise un procédé de tuilage entre les épisodes qu’il raconte où Paul le missionnaire devient Paul le prisonnier.


La première partie (19,21-21,14) relate donc le voyage de Paul vers Jérusalem à partir d’Éphèse. Deux versets d’introduction (19,21-22) indiquent ses projets, d’une façon solennelle qui rappelle le début de la grande section de l’Évangile de Luc sur la montée de Jésus à Jérusalem (Luc 9,51s). Sur les pas de Jésus, Paul part, comme lui, vers la Ville sainte pour y être emprisonné et «livré aux mains des païens» (cf. Luc 18,31-33) ; et comme Jésus, il envoie des disciples en avant (19,27 ; Luc 9,52). La montée est d’ailleurs ponctuée d’allusions au mystère pascal qui en découpent la chronologie : «le jour des Azymes» (20,6), «le premier jour de la semaine» (20,7), «le jour de Pentecôte» (20,11).

Mais, avant la mise en route, un épisode longuement raconté (19,23-40) clôt son séjour à Éphèse, ainsi que le chapitre 19. Paul n’apparaît pas directement mêlé à cette émeute fomentée par les orfèvres craignant que la foi qu’il prêche détourne leurs citoyens des idoles et «jette le discrédit sur leur profession» (19,27) ; Paul n’apparaît pas car «les disciples l’en empêchèrent» (19,30), comme si déjà sa liberté d’action et de parole était entravée. L’incident est raconté en trois points : un discours du chef des orfèvres qui provoque le désordre (19,24-27) ; une description de la confusion et du tumulte qui s’établissent dans la ville (19,28-34) ; un second discours, celui d’un magistrat, qui ramène le calme (19,35-40). On peut voir, dans cette histoire apparemment anecdotique, comme un contrepoint au ministère de Paul, tel qu’il a été exposé plus haut : «la grande déesse Artémis» (19,27), que veulent défendre les orfèvres, est opposée à la puissance du «Nom du Seigneur Jésus» (19,17) ; contre la croissance de la parole du Seigneur (19,20) s’élèvent les clameurs confuses des émeutiers païens (19,32). Mais alors que la prédication de Paul amenait la guérison (19,11-12) et la paix, l’idolâtrie ne fait qu’attiser l’appât du gain (19,24-27) et la violence aveugle (19,32.40). Indirectement il est donc montré que les disciples «ne sont pas coupables de sacrilège» (19,37) et qu’au contraire la parole qu’ils portent libère des liens pervers qui entremêlent l’argent et le sacré. Bien que Paul ne se montre pas, c’est bien là déjà aussi une anticipation des cris et de la confusion, de la collusion entre Juifs et Romains qui marqueront son arrestation à Jérusalem.

Au chapitre 20 commence véritablement le voyage vers Jérusalem, mais il prend au début un tour assez curieux puisque, désireux de revoir les communautés qu’il a fondées, Paul, depuis Éphèse, prend d’abord la route exactement opposée et repart vers la Macédoine et la Grèce.

Les étapes de ce voyage un peu chaotique sont brièvement énumérées (20,1-6 et 13-16) ; et deux d’entre elles plus précisément évoquées : celle de Troas où Paul participe à une liturgie et opère une résurrection (20,7-12), et celle de Milet où il convoque les anciens de l’Église d’Éphèse pour leur faire ses adieux (20,17-38).

Ce voyage, qui représente pourtant près de 3.500 km, se résume à quelques noms de lieux ; mais il explicite surtout, à chaque étape, le sens de ce retour à Jérusalem, en renvoyant constamment au récit que fait l’Évangile de Luc de la montée de Jésus vers la ville de sa Passion. Dans ses premières étapes (20,1-6) qui le ramène, à travers la Macédoine, vers les communautés les plus occidentales qu’il ait fondées, (Athènes, Corinthe), Paul est accompagné, comme Jésus l’était de ses apôtres, de sept compagnons originaires de ces différentes Églises (20,4).

La halte à Troas (20,7-12) présente une forte tonalité pascale : «le premier jour de la semaine» (20,7), il célèbre l’Eucharistie, dans «la chambre haute» (20,8) – autant d’allusions à la Cène (Luc 22,19s) et à la prière de la première communauté de Jérusalem (1,13 ; 2,46), ainsi qu’à la résurrection de Tabitha qu’avait opérée Pierre à Joppé (9,37). De fait un enfant, tombé par la fenêtre, est ramené à la vie par Paul (20,10), avant qu’il ne reprenne la liturgie, laissant ainsi à la communauté le mémorial de la mort et de la résurrection du Seigneur toujours présent parmi eux, pour leur «consolation» (20,12).

La seconde halte importante, à Milet (20,17-38), est marquée par le discours d’adieu (20,18-35) que tient Paul aux anciens de l’Église d’Éphèse qu’il a envoyé chercher. Ce discours qui trace pour les anciens le modèle du pasteur, fait l’objet de la méditation plus détaillée de ce mois-ci. Nous n’y reviendrons donc pas. Il se termine par une prière (20,36-38) et des pleurs qui rappellent la lamentation des femmes de Jérusalem sur le chemin du Calvaire (Luc 23,28) ; mais le baiser échangé n’est pas ici de trahison (Lc 22,48), mais de communion.

Le chapitre 21 décrit la fin du voyage (21,1-14), puis l’arrivée de Paul à Jérusalem (21,15-26) et son arrestation (21,27-40). Le voyage par mer est ponctué par des escales à Tyr (21,3-6) et à Césarée (21,8-14) où, inspirés par l’Esprit, «les disciples» (21,4), puis le prophète Agabus (21,10) dévoilent le sort qui attend Paul et tentent de le détourner de ses projets (21,4.12). Il est remarquable que l’Esprit qui pousse Paul à aller à Jérusalem (cf. 20,22), conduise ici les disciples à le supplier de ne pas s’y rendre : belle démonstration de la liberté que laisse l’Esprit à chacun d’interpréter ses motions selon sa situation et son appel !

À Césarée, c’est une histoire encore plus ancienne que celle des communautés fondées par Paul au cours de ses voyages, qui se referme : on y retrouve en effet le diacre Philippe, l’évangélisateur de la Samarie (Actes 8,5s), qui a «quatre filles vierges qui prophétisent» (21,9), signe que l’Esprit Saint a bien été reçu et qu’il a pris une dimension universelle. On y retrouve aussi, venu de Jérusalem, Agabus, le prophète qui déjà était allé jusqu’à Antioche prophétiser la famine prochaine et avait provoqué l’envoi de secours (11,29). Par une sorte de parabole mimée, comme le faisaient les prophètes de la Première Alliance (cf. par exemple Jérémie 13,1-11 ; Ézéchiel 12,1-7), il annonce l’emprisonnement de Paul, en des termes qui insistent sur son identification à Jésus (21,11 ; cf. Luc 9,44 ; 18,32). Mais ni à Tyr, ni à Césarée, les protestations des disciples ne parviennent à entamer la résolution de Paul (21,13 ; cf. Luc 22,33). Tout se résout cependant dans la prière (21,5) et, comme à Gethsémani, dans l’accueil de la volonté de Dieu (21,14 ; Luc 22,42).

La seconde grande partie (21,15-22,29) veut montrer, à travers les événements qui se succèdent, l’oblation que Paul fait de lui-même à Jérusalem. Elle rapporte d’abord l’arrivée dans la ville et l’accueil de la communauté (21,15-26). Le «nous» qui avait accompagné le récit du voyage depuis Philippes (20,5‑6) est utilisé une dernière fois (21,15-17), puis il s’efface, comme si Paul devait à Jérusalem entrer dans la même solitude que Jésus.

Jacques, à la tête de la communauté, et les anciens, accueillant Paul, se réjouissent de la fécondité de son ministère (21,18-20a), comme ils l’avaient fait, plusieurs années auparavant, avant l’assemblée de Jérusalem (Actes 15,4-12) qui avait réglé au mieux la question des obligations à imposer aux païens convertis. Mais ils sont à présent préoccupés davantage par la situation des Juifs «ayant embrassé la foi» (21,20b) et, de façon à ce que Paul n’apparaisse pas à nouveau comme un facteur de division dans la communauté, les anciens lui proposent de poser un acte rituel, destiné à montrer qu’il «se conduit aussi en observateur de la loi» (21,24). Il s’agit de prendre à sa charge les frais des cérémonies de purification de frères arrivant au terme d’un vœu – on se souvient que Paul lui-même s’était soumis à une telle célébration à Cenchrées (18,18) –, ce qui est, pour lui, aussi une manière de partager les offrandes dont les Églises l’avaient chargé pour Jérusalem (cf. Actes 24,17) et d’accomplir sa propre purification. Bien que le décret concernant les païens soit rappelé (21,25 ; cf. 15,19-21 et 23-29), il s’agit ici de dispositions ne s’appliquant qu’à des Juifs, ce qui peut expliquer l’acceptation tacite de Paul qui apporte son concours aux préparatifs de l’oblation (21,26).

Mais l’oblation dans le Temple va devenir l’occasion de son arrestation (21,27-40). Paradoxalement, ce sont des Juifs d’Éphèse (21,27) qui le reconnaissent et l’accusent de profanation, alors qu’il est à Jérusalem et accomplit une purification rituelle ; devant celui qui a «ouvert aux nations la porte de la foi» (cf. 14,27), on ferme les portes du Temple (21,30) ; alors qu’il apportait l’oblation, le voilà prêt d’être lui-même «mis à mort» (21,31) et, comble de l’ironie, ce sont des soldats romains qui l’arrachent aux coups de ceux qui, comme lui, sont des Juifs de la diaspora (21,32). Comme Jésus, Paul est enchaîné par les soldats (21,33) et conspué par la foule qui réclame sa mort (21,36 ; cf. Luc 23,18). Et, comme lors de la Passion de Jésus, l’occupant romain se soucie surtout de maintenir l’ordre et la légalité de la procédure : aussi le tribun, après s’être assuré que Paul n’était pas le bandit qu’il recherchait – son Barabbas à lui ! –, l’autorise-t-il à parler à la foule (21,37-40).

Le chapitre 22 commence donc par une longue harangue de Paul à l’intention des Juifs hostiles (22,1-21), premier des quatre discours qui vont jalonner son emprisonnement et son procès. Contrairement aux prédications que prononçait le missionnaire Paul, il ne s’agit plus d’une démonstration ni d’une annonce messianique : il témoigne à présent moins par sa parole que par sa vie. Il s’agit donc plutôt d’une apologie, d’un rappel de sa propre vie et de sa vocation, qui invite son peuple à se montrer fidèle à l’appel de Dieu et à devenir lui aussi témoin du «Juste» (22,14). Au cœur de son discours, le récit de l’événement survenu sur la route de Damas (22,6-16) : l’éblouissement et la révélation de Jésus (22,6-10), l’aide des frères et d’Ananie, et le baptême (21,11-16). C’est le second récit qui est donné, dans les Actes de la conversion de Saul, après celui plus dramatique qui en a été fait en 9,1-11 (voir Atelier biblique n°4 du 10 mai 2011), et avant l’évocation, plus théologique, qu’en fera Paul lui-même devant le roi Agrippa (26,12-18). Le récit de cet événement survenu à Damas est encadré par deux évocations de Jérusalem : la ville où Paul a été formé à l’école de Gamaliel et a persécuté les premiers disciples (22,3-5) ; et le lieu d’une extase – dans le Temple d’où on vient précisément de le chasser – où le Seigneur lui a révélé sa mission d’apôtre des nations (22,17-21). L’allusion au martyre d’Étienne, presque à la péroraison (22,20), illustre bien la visée de cette harangue : montrer à ces Juifs de Jérusalem que même le zélote le plus endurci peut être purifié par le sang des témoins – le sang de Jésus, par-delà celui d’Étienne – et devenir apôtre de celui qu’il persécutait ; c’est, à travers son propre cas, l’histoire possible de la conversion de son peuple que veut décrire Paul.

Et le peuple ne s’y trompe pas, qui interrompt le discours et réitère de plus belle ses menaces de mort (22,23). La prière d’intercession de Paul (22,19) n’a déclenché que cris de violence et gestes de deuil. L’invitation à la conversion – semblable à celles qu’avait prononcées le Seigneur Jésus (cf. Luc 13,14-15 ; 19,41-42) – provoque même rejet et même condamnation.

La dernière petite séquence du chapitre montre ainsi les réactions différentes au discours de Paul : refus de la part des Juifs (22,22-23) et interrogatoire de la part des Romains (22,24-29). Menacé de la torture, (22,24), Paul dévoile sa qualité de citoyen romain (22,25). Le centurion (22,26), puis le tribun (22,27-29) en éprouvent une crainte, bonne auxiliatrice du droit puisqu’ils décident de soumettre leur prisonnier à la procédure légale.

C’est ce que va relater la section suivante qui montre Paul traîné devant le Sanhédrin, puis le gouverneur romain, comme Jésus avait été renvoyé de la juridiction d’Hérode à celle de Pilate. À Jérusalem, sur les pas du Maître, la passion de Paul se poursuit.