Lire les Actes des Apôtres - 7

Méditer - Les adieux aux anciens d’Éphèse (Actes 20,17-35)

Comme la première partie le faisait pour Pierre, la seconde partie des Actes donne à entendre plusieurs discours de Paul : discours aux Juifs dans la synagogue d’Antioche de Pisidie (13,16s) ; discours aux Grecs devant l’Aréopage d’Athènes (17,22s). Mais, en ce chapitre 20, il s’agit de l’unique discours dans les Actes prononcé à l’intention d’une communauté chrétienne et, plus précisément, de ses pasteurs.


Paroles d’exhortation adressées par le missionnaire à l’Église d’Éphèse et, à travers elle, à toutes les jeunes communautés qu’il a fondées ; mais aussi paroles d’adieu de celui qui, comme Jésus, monte à Jérusalem pour y être emprisonné. L’évangélisateur des nations ayant accompli sa mission, c’est son testament pastoral qu’il laisse ici, traçant du même coup, à partir de son propre exemple, le portrait du bon pasteur, attentif, désintéressé et charitable, digne de paître le troupeau de Dieu.

 

Actes 20 [17] De Milet, Paul envoya chercher à Éphèse les anciens de cette Église. [18] Quand ils furent arrivés auprès de lui, il leur dit : «Vous savez vous-mêmes de quelle façon, depuis le premier jour où j’ai mis le pied en Asie, je n’ai cessé de me comporter avec vous, [19] servant le Seigneur en toute humilité, dans les larmes et au milieu des épreuves que m’ont occasionnées les machinations des Juifs. [20] Vous savez comment, en rien de ce qui vous était avantageux, je ne me suis dérobé quand il fallait vous prêcher et vous instruire, en public et en privé, [21] adjurant Juifs et Grecs de se repentir envers Dieu et de croire en Jésus, notre Seigneur.
[22] «Et maintenant voici qu’enchaîné par l’Esprit je me rends à Jérusalem, sans savoir ce qui m’y adviendra, [23] sinon que, de ville en ville, l’Esprit Saint m’avertit que chaînes et tribulations m’attendent. [24] Mais je n’attache aucun prix à ma propre vie, pourvu que je mène à bonne fin ma course et le ministère que j’ai reçu du Seigneur Jésus : rendre témoignage à l’Évangile de la grâce de Dieu.
[25] «Et maintenant voici que, je le sais, vous ne reverrez plus mon visage, vous tous au milieu de qui j’ai passé en proclamant le Royaume. [26] C’est pourquoi je l’atteste aujourd’hui devant vous : je suis pur du sang de tous. [27] Car je ne me suis pas dérobé quand il fallait vous annoncer toute la volonté de Dieu.
[28] «Soyez attentifs à vous-mêmes, et à tout le troupeau dont l’Esprit Saint vous a établis gardiens pour paître l’Église de Dieu, qu’il s’est acquise par le sang de son propre Fils.
[29] «Je sais, moi, qu’après mon départ il s’introduira parmi vous des loups redoutables qui ne ménageront pas le troupeau, [30] et que du milieu même de vous se lèveront des hommes tenant des discours pervers dans le but d’entraîner les disciples à leur suite. [31] C’est pourquoi soyez vigilants, vous souvenant que, trois années durant, nuit et jour, je n’ai cessé de reprendre avec larmes chacun d’entre vous.
[32] «Et à présent je vous confie à Dieu et à la parole de sa grâce, qui a le pouvoir de bâtir l’édifice et de procurer l’héritage parmi tous les sanctifiés.
[33] «Argent, or, vêtements, je n’en ai convoité de personne : [34] vous savez vous-mêmes qu’à mes besoins et à ceux de mes compagnons ont pourvu les mains que voilà. [35] De toutes manières je vous l’ai montré : c’est en peinant ainsi qu’il faut venir en aide aux faibles et se souvenir des paroles du Seigneur Jésus, qui a dit lui-même : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir.»

 

 

«Milet» : Paul, voulant «gagner Jérusalem» (19,29), entreprend depuis la Grèce son dernier voyage missionnaire, d’abord par la terre en traversant la Macédoine (20,3), puis par la mer (20,6) : de Philippes, il atteint la côte asiatique à Troas (20,6) d’où, en quelques jours de cabotage, il parvient à Milet. Ce port avait eu une certaine importance économique et culturelle (le fameux Thalès !) aux VIe et Ve siècles AC, avant d’être supplanté par Éphèse, toute proche. Il n’est pas précisé qu’il ait abrité une communauté chrétienne.

 


 

«Éphèse» : cette ville, la plus importante de la région, au carrefour des principales routes reliant Orient et Occident et devenue capitale de la province d’Asie proconsulaire, a été le lieu d’une nouvelle Pentecôte destinée aux Asiates (19,1-7) ; et c’est, selon les Actes, la dernière communauté fondée par Paul (19,8-10). Il y a séjourné longtemps – plus de deux ans selon 19,10 ; trois ans, selon 20,31. Luc semble accorder à cette ville une importance particulière en y situant des épisodes fondateurs, telle la décision d’enseigner non plus dans les synagogues, mais en un lieu païen (l’école de Tyrannos : 19,9) et en montrant longuement comment les puissances économiques et religieuses peuvent se liguer pour refuser la Bonne Nouvelle (cf. l’émeute des orfèvres en 19,23-40).

 


 

«anciens» : les Actes ont déjà montré, dès le premier voyage missionnaire de Paul, comment celui-ci, repassant dans les villes déjà évangélisées, organisait les communautés en «désignant des anciens dans chaque Église» (14,23). Les anciens (presbuteroi) à la tête de la communauté remplissaient des fonctions juridiques, mais aussi liturgiques. Il est à noter que le terme de prêtre (hiereus) n’est pas utilisé, alors que, paradoxalement, le mot grec presbuteros («ancien») a précisément donné en français… «prêtre». Si les anciens de l’Église d’Éphèse sont les premiers auditeurs du testament pastoral de Paul, à travers eux, c’est à tous les responsables d’Églises qu’il est adressé.

 


 

«dit» : plusieurs plans ont été proposés pour ce discours soigneusement composé par l’auteur des Actes. Si la première partie globalement concerne Paul et la seconde, les anciens, on peut remarquer qu’il suit les règles de la rhétorique classique : un exorde pour interpeller les auditeurs (20,18b‑19) ; un récit exposant l’action de Paul au service de l’Évangile et les conséquences de son témoignage (20,20-27) ; une démonstration destinée à inciter les anciens à adopter le même comportement que lui pour remplir au mieux leur tâche de pasteur (20,28-34) ; une conclusion qui fonde tout ce qui précède sur la parole de Jésus (20,35). On peut aussi considérer qu’il comporte deux parties articulées autour du verset 28, central puisqu’il confirme les anciens dans leur service : la première partie considérant le travail évangélique de Paul dans le passé (20,18‑21), sa montée actuelle à Jérusalem (20, 21‑24) et les perspectives futures (20,25-27) ; tandis que, symétriquement, la seconde partie envisage l’avenir de la communauté et les dangers qu’elle va courir (20,29-31), la prière présente de Paul pour les anciens (20,32) et le rappel des exemples qu’il leur a donnés dans le passé (20,33-35).

 


 

«vous-mêmes» : Paul, dans son retour sur ses activités passées, prend les anciens à témoin : leur observation personnelle est le garant de la véracité de ses propos. La même formule («vous savez vous-mêmes»), avec la même finalité, se retrouve dans le dernier paragraphe du discours (20,34), en une belle inclusion.

 


 

«Asie» : ce raccourci désigne la province romaine d’Asie proconsulaire (partie occidentale de l’Asie mineure, dans l’actuelle Turquie) dont la capitale était Éphèse.

 


 

«comporter» : pour évoquer les années de labeur apostolique de Paul à Éphèse, Luc rappelle d’abord ses actes (20,19), puis sa prédication (20,20), en un vocabulaire proche de celui des épîtres (cf. par exemple 1 Thessaloniciens 1,5 : «Vous savez comment nous nous sommes comportés au milieu de vous pour votre service»).

 


 

«servant» : Paul s’est comporté en serviteur (doulos) du Seigneur, selon le commandement de Jésus : «Que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert» (Luc 22,26). Le début de ce discours d’adieu d’ailleurs présente de nombreux rapprochements avec celui de Jésus avant sa Passion : de la même façon, celui-ci demandait aux apôtres de suivre son exemple : «Je suis au milieu de vous comme celui qui sert» (Luc 22,27), et il rappelait les difficultés qu’il avait dû affronter : «Vous êtes, vous, de ceux qui sont demeurés constamment avec moi dans mes épreuves» (22,28).

 


 

«humilité» : encore une notation montrant que le serviteur veut agir comme son Maître. Cf. Philippiens 2,5s : «Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus (…) S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore…» Les humiliations pour Paul proviennent à la fois du comportement des chrétiens, provoquant ses «larmes», et des «machinations» des Juifs, représentant ses «épreuves».

 


 

«larmes» : notation reprise en 20,31 et fréquente dans les épîtres pauliniennes pour exprimer son souci pastoral (cf. 2 Corinthiens 2,4 : «C’est dans une grande tribulation et angoisse de cœur que je vous ai écrit, parmi bien des larmes…» ; Philippiens 3,1 : «Il en est beaucoup, je vous l’ai dit souvent et je le redis aujourd’hui avec larmes, qui se conduisent en ennemis de la croix du Christ»…)

 


 

«épreuves» : les épîtres énumèrent à plusieurs reprises les «épreuves» traversées par Paul (cf. en particulier 2 Corinthiens 11,23-29, parmi lesquelles il relève les «dangers» venant de ses «compatriotes»), et l’on sait qu’elles ont été particulièrement vives à Éphèse (1 Corinthiens 15,32 : «j’ai livré combat contre les bêtes à Éphèse» ; 2 Corinthiens 1,8‑10 : «la tribulation qui nous est survenue en Asie nous a accablés à l’excès…»). Les Actes, pour leur part, font allusion, à plusieurs reprises, à des «complots» de Juifs redoutant l’influence de Paul, et ce dès sa première prédication dans la synagogue de Damas (Actes 9,20-24), à tel point qu’on dut lui faire quitter la ville en le faisant descendre «dans une corbeille, le long de la muraille» (Actes 9,25 ; et aussi 2 Corinthiens 11,32-33). C’est aussi un «complot fomenté par les Juifs» (20,2), vient de rapporter Luc sans plus de précisions, qui a obligé Paul à retraverser la Macédoine au lieu de prendre directement un bateau depuis la Grèce pour la Syrie.

 


 

«prêcher» : l’humilité de Paul ne l’empêche pas de remplir la mission qui lui a été confiée («je ne me suis pas dérobé» : ici et en 20,27). C’est un ministère de la parole qui lui a été donné et qui le conduit à «prêcher» et à enseigner (cf. 1 Corinthiens 1,17 : «Le Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais annoncer l’Évangile…»).

 


 

«Juifs et Grecs» : l’universalité de la mission de Paul à Éphèse a déjà été soulignée au chapitre précédent : «Chaque jour il les entretenait en sorte que tous les habitants de l’Asie, Juifs et Grecs, purent entendre la parole du Seigneur» (19,910).

 


 

«se repentir» : depuis le premier discours de Pierre à la Pentecôte, les deux mouvements sont associés dans les Actes : le repentir et la confession de foi (cf. 2,38) ; ils se retrouvent de même dans la prédication de Paul (cf. 17,30-31 et 26,20).

 


 

«Et maintenant» : le rappel du labeur passé de Paul laisse place à l’explication de sa situation actuelle. Le vocabulaire présente toujours des points de contact avec celui du discours d’adieu de Jésus en Luc : «Le Fils de l’homme va son chemin selon ce qui a été arrêté…» (22,22). Le disciple qui veut imiter son Maître et le suivre ne peut pas connaître un sort différent du sien.

 


 

«enchaîné» : en se laissant conduire par l’Esprit, comme il l’a fait durant tout son ministère (cf. par exemple Actes 16,6-7), Paul a entrepris un voyage qui doit s’achever par son emprisonnement : il est donc, d’une certaine manière, prisonnier de l’Esprit Saint. Mais il ne faudrait pas voir là un mépris de sa liberté. Il marche à la suite de Jésus et, comme lui, «va son chemin selon ce qui a été arrêté» (Luc 22,22), mais en ayant choisi de suivre son Maître jusqu’au bout et de partager son sort.

 


 

«à Jérusalem» : cette identification, ou plutôt ce choix de la même destinée que le Christ, conduit Paul à monter, comme lui, à Jérusalem (cf. Luc 9,51 ; 18,31-32 : «Voici que nous montons à Jérusalem et que s’accomplira tout ce qui a été écrit par les prophètes pour le Fils de l’homme. Il sera en effet livré aux païens…»). Paul va effectivement être arrêté et remis à la juridiction romaine (Actes 21,31s).

 


 

«m’avertit» : les notations se multiplient en effet au chapitre suivant. Ce sont d’abord des disciples, à Tyr, «poussés par l’Esprit Saint» qui disent à Paul «de ne pas monter à Jérusalem» (21,4) ; puis le prophète Agabus qui, à Césarée, accomplit un geste à la façon des prophètes de l’Ancienne Alliance (cf. par exemple Jérémie 13,1-11 ; Ézéchiel 12,1-7) en se liant les mains et les pieds avec la ceinture de Paul : «Voici ce que dit l’Esprit Saint : l’homme auquel appartient cette ceinture, les Juifs le lieront comme ceci à Jérusalem et ils le livreront aux mains des païens» (21,11 ; cf. Luc 18,32). En fait, Paul a déjà été éclairé sur son sort par l’Esprit et c’est lui qui ici en avertit les anciens.

 


 

«ma propre vie» : les apôtres et les anciens de Jérusalem avaient déjà dit de Paul qu’il avait «voué sa vie au nom de notre Seigneur Jésus Christ» (Actes 15,26) ; celui-ci affirme effectivement, au chapitre suivant, qu’il est «prêt non seulement à (se) laisser lier, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur» (21,13). Luc ne fait ici que prêter à Paul un désir qui transparaît à plusieurs reprises dans ses épîtres : cf. par exemple Philippiens 1,20‑21 : «… cette fois-ci le Christ sera glorifié dans mon corps, soit que je vive, soit que je meure. Pour moi certes, la vie c’est le Christ et mourir représente un gain…»


 

«ma course» : les épîtres montrent cette même disposition d’esprit, que ce soient les lettres écrites alors que Paul était encore en pleine activité (cf. Philippiens 3,12 : «… non que je sois au bout ni déjà devenu parfait ; mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant été saisi moi-même par le Christ Jésus»), ou celles qui lui sont prêtées au soir de sa vie : «J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi…» (2 Timothée 4,7).

 


 

«témoignage» : Paul a toujours à porter témoignage, mais son témoignage va à présent changer de forme : il ne va plus s’exercer seulement par la prédication (cf. 20,20-21), mais en choisissant de se laisser emprisonner, d’être comme son Maître «livré aux mains des païens» (21,11 ; cf. Luc 18,32). De manière non seulement à participer aux souffrances du Christ (cf. Philippiens 3,10), mais encore à être associé à sa mission rédemptrice : «En ce moment je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps qui est l’Église» (Colossiens 1,24).

 


 

«l’Évangile de la grâce» : c’est paradoxalement par son emprisonnement que Paul peut témoigner de «la grâce de Dieu». Luc présentait en effet, au début de sa vie publique, Jésus comme venu dans la chair «porter la Bonne Nouvelle (euangelion, «l’évangile») aux pauvres… annoncer aux captifs la délivrance, proclamer une année de grâce du Seigneur» (4,18). En ce sens, l’emprisonnement des missionnaires à Philippes et leur délivrance miraculeuse, qui débouchait non sur leur évasion mais sur la conversion du geôlier et de sa famille (Actes 16,25-34), était comme une parabole de leur destinée (cf. Atelier biblique n°6 du 10 juillet 2011).

 


 

«je le sais» : l’annonce de la montée à Jérusalem est suivie d’une prophétie. Paul ne veut pas attrister les anciens en leur communiquant un pressentiment ; ce qu’il leur dit est pour lui une certitude venant de l’Esprit, et il désire, en toute connaissance de cause, leur laisser son testament.

 


 

«mon visage» : l’expression utilisée par Luc semble typiquement paulinienne : cf. par exemple 1 Thessaloniciens 2,17 : «nous nous sommes sentis pressés de revoir votre visage» ; 3,10 : «Nuit et jour, nous lui demandions de revoir votre visage», etc. Mais elle fait écho aussi à l’attitude de Jésus «prenant résolument le chemin de Jérusalem», littéralement : «durcissant son visage» (Luc 9,51).

 


 

«j’ai passé» : la mission de Paul poursuit celle de Jésus qui «a passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable» (Actes 10,38). De même que Jésus ressuscité apparaissant à ses apôtres «les avait entretenu du Royaume de Dieu» (1,3), de même Paul a proclamé à tous le Royaume.

 


 

«pur du sang» : l’expression signifie que l’on est dégagé de toute responsabilité envers quelqu’un ou quelque chose (cf. le cri de Daniel se désolidarisant du jugement condamnant Suzanne : «Je suis pur du sang de cette femme», Daniel 13,46 ; ou l’attitude de Pilate se lavant les mains devant la foule demandant la crucifixion de Jésus : «Je ne suis pas responsable de ce sang», Matthieu 27,25). Paul affirme donc s’être pleinement acquitté de la tâche qui lui avait été confiée et qu’il remet maintenant aux anciens.

 


 

«pas dérobé» : l’expression revient pour la seconde fois (cf. 20,20). Paul a rempli sa mission qui était de prêcher ; il l’accomplit maintenant jusqu’au bout en «annonçant la volonté de Dieu», c’est-à-dire en prophétisant sa mort prochaine et en laissant aux anciens la charge de poursuivre l’œuvre d’annoncer le Royaume.

 


 

«attentifs» : ce verset charnière, très dense, présente tout le mystère de l’Église. Il ne s’agit plus, à partir de là, de Paul, mais des anciens : il évoque leur tâche et les qualités qu’ils doivent revêtir pour la remplir. L’expression «soyez attentifs…», littéralement «prenez garde à vous-mêmes», revient à plusieurs reprises en Luc (12,1 ; 17,3 ; 21,34 où elle introduit le dernier appel de Jésus à la vigilance). La vigilance doit d’abord s’exercer sur soi-même afin que le pasteur soit irréprochable pour pouvoir remplir correctement son rôle (cf. 1 Thessaloniciens 4,16 : «Veille sur ta personne et sur ton enseignement»).

 


 

«troupeau» : l’expression est courante dans le Premier Testament pour désigner le peuple élu par Dieu, ainsi que l’appellation de berger pour désigner celui qu’il a placé à la tête de ce peuple (cf. par exemple Psaume 77,21 ; 95,7 ; Jérémie 23,1-6 ; Ezéchiel 34…) L’image, ainsi que le conseil, sont repris dans la 1ère épître de Pierre : «Paissez le troupeau qui vous est confié… en devenant le modèle du troupeau» (1 Pierre 5,1-4).

 


 

«l’Esprit Saint» : on sait l’importance du rôle de l’Esprit dans les Actes. Ici la formule peut être rapprochée de celle de Jésus, dans son discours après la Cène (dont on a déjà souligné de nombreux points de contact avec ce passage) : Jésus avait «disposé du Royaume» pour ses apôtres, jugeant les douze tribus d’Israël (Luc 22,19-30) ; ici l’Esprit «établit» (littéralement : «pose» les anciens pour «paître l’Église de Dieu». L’Esprit en somme continue l’œuvre de Jésus en assignant des «gardiens» au troupeau. Cf. Luc 12,32 : «Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père s’est complu à vous donner le Royaume».

 


 

«gardiens» : en grec episkopos, «épiscope», ce qui a donné en français le mot «évêque» ; littéralement : «celui qui veille sur». C’est l’unique emploi dans l’œuvre de Luc de ce terme qui, quelques générations plus tard, désignera le responsable d’une Église locale. Ici il n’a pas encore de sens technique, mais il souligne la responsabilité des pasteurs vis-à-vis du troupeau.

 


 

«acquise» : la 1ère lettre de Pierre parle du «peuple que Dieu s’est acquis» (1 P 2,9), en citant Isaïe 43,21 : «Le peuple que je me suis formé publiera mes louanges» (cf. aussi Actes 15,14 : «Dieu a tiré d’entre les païens un peuple réservé à son nom»). Ici il est précisé que le peuple est constitué en «Église» (étymologiquement : «assemblée», terme qui qualifiait déjà dans la Première Alliance le rassemblement du peuple de Dieu). «L’Église» désigne d’abord la communauté des croyants de Jérusalem (Actes 5,11), puis l’expression est étendue aux communautés implantées en divers lieux, avant de prendre un sens théologique, amorcé ici et amplement développé dans les lettres de Paul (Colossiens 1,18 ; Éphésiens 1,23 ; 5,23s).

 


 

«sang» : le passage de l’assemblée du peuple élu à l’Église de Dieu est la conséquence de la «nouvelle alliance» que Jésus a définie pour ses apôtres comme «l’Alliance en mon sang versé pour vous». Voici un nouveau point de contact avec le discours après la Cène et une raison supplémentaire d’insister sur la responsabilité des pasteurs qui doivent, eux aussi, être prêts à verser leur sang pour le troupeau.
On peut noter aussi la dimension trinitaire du verset qui se réfère à l’Esprit Saint, à l’Église de Dieu (le Père) et au sang du Fils.

 


 

«Je sais» : seconde prophétie de Paul (qui reprend la même formule qu’en 20,25) ; elle concerne cette fois-ci, non l’avenir de Paul, mais celui de la communauté qu’il voit menacée par des dangers venus à la fois de l’extérieur et de l’intérieur.

 


 

«loups redoutables» : on pense à la mise en garde de Matthieu 7,15 : «Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces». Mais quels sont ces faux prophètes qui vont attaquer le troupeau et quelles idées ou pratiques nocives tentent-il de répandre ? La formulation de Luc reste trop vague pour permettre de répondre à cette question.

 


 

«du milieu de vous» : un second danger, peut-être plus redoutable, consiste dans des déviances apparues au sein même de la communauté. La 2ème lettre de Pierre met de la même manière en garde : «Il y a eu de faux prophètes dans le peuple, comme il y aura aussi parmi vous de faux docteurs qui introduiront des sectes pernicieuses et qui, reniant le Maître qui les a rachetés, attireront sur eux une prompte perdition» (2 Pierre 2,1).

 


 

«discours pervers» : l’avertissement vaut d’abord pour les anciens qui risquent eux-mêmes de devenir de mauvais gardiens dévoyant le troupeau. On peut penser aux «judaïsants» – «certaines gens du parti des Pharisiens qui étaient devenus croyants» (Actes 15,5) – dont l’assemblée de Jérusalem avait condamné les positions (cf. 15,1-28 ; Atelier biblique n°5 du 17 juin 2011). La lettre aux Galates nous apprend qu’ils n’avaient pas désarmé : «Il y a des gens en train de jeter le trouble parmi vous et qui veulent bouleverser l’Évangile du Christ» (Galates 1,7), eux que Paul nomme encore «ces faux frères qui se sont glissés pour espionner la liberté que nous avons dans le Christ Jésus» (2,4).

 


 

«vigilants» : la vigilance est une qualité proprement chrétienne qui fait l’objet de la dernière recommandation de Jésus, en Luc, dans la finale du discours eschatologique, juste avant le récit de la Passion : «Tenez-vous sur vos gardes… Veillez donc et priez en tout temps…» (Luc 21,34-36). C’est la qualité propre au bon serviteur dans l’attente du retour de son Maître (cf. Luc 12,31).

 


 

«souvenant» : le souvenir est une dimension essentielle de la foi biblique : le peuple est sans cesse appelé à se souvenir de l’alliance (Deutéronome 4,23…), des hauts faits du Seigneur (Exode 14,8-9.14 ; Psaume 77,12-13 ; 78…), de sa sollicitude (Deutéronome 8,2-4 ; Psaume 105,5s…), pour continuer à marcher dans la voie qu’il lui a tracée. Ici la fidélité des anciens est invitée à s’appuyer sur l’enseignement de Paul (cf. 19,9-10) et sur sa prière d’intercession pour eux (dont les «larmes» font écho à celles de 20,19).

 


 

«confie» : l’affirmation se réfère à la pratique habituelle de Paul, attestée dès la fin de son premier voyage missionnaire en compagnie de Barnabé. Repassant par les villes qu’ils ont évangélisées, ils en organisent les communautés en les confiant à Dieu : «Ils leur désignèrent des anciens dans chaque Église et, après avoir fait des prières accompagnées de jeûne, ils les confièrent au Seigneur en qui ils avaient mis leur foi» (Actes 14,23). Il est remarquable que Paul ne confie pas la Parole aux anciens, pour qu’ils la conservent, mais qu’il les confie eux-mêmes à «la parole de grâce» : ils ont moins à transmettre la littéralité d’un enseignement qu’à se remettre et à remettre constamment leur communauté à la Parole vivante, le Verbe de Dieu, qui l’a suscitée et saura en prendre soin. Comme au verset 28, on peut voir, surtout dans l’original grec, une allusion trinitaire, les anciens étant confiés à Dieu (le Père), à la «parole de la grâce» (le Fils) et à «celui qui a la puissance» (l’Esprit Saint).

 


 

«bâtir» : en ce temps d’après Pentecôte, l’œuvre du Saint-Esprit est la plus visible. Elle s’exprime ici au moyen de deux images : l’édifice et l’héritage. L’image de la construction est souvent reprise dans les épîtres pauliniennes ; cf. par exemple en Éphésiens 2,20-22 : «La construction que vous êtes a pour fondations les apôtres et les prophètes et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même. En lui toute construction s’ajuste et grandit en un temple saint dans le Seigneur ; en lui, vous aussi, vous êtes intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu dans l’Esprit.»

 


 

«héritage» : la notion était déjà bien présente dans le Premier Testament, depuis la promesse faite à Abraham (Genèse 12,7). Cf. les bénédictions de Moïse en Deutéronome 33,3-4 : «Toi qui aimes les ancêtres, tous les saints sont dans ta main… L’assemblée de Jacob entre en ton héritage». L’Église (littéralement : «l’assemblée») est appelé à entrer dans l’héritage du Père, non parce qu’elle est composée de «saints», mais parce que les croyants ont été «sanctifiés» par le sang du Fils et la puissance de l’Esprit. C’est ce que Paul explique aux Galates : «Si vous appartenez au Christ, vous êtes donc la descendance d’Abraham, héritiers selon la promesse» (3,29) ; «aussi n’es-tu plus esclave mais fils, fils et donc héritier de par Dieu» (4,7).

 


 

«convoité» : après la vigilance, la deuxième qualité attendue des anciens est le désintéressement, à l’exemple de Paul lui-même. Ainsi que de Pierre qui déclarait au boiteux de la Belle Porte : «De l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne» (Actes 3,6). On se souvient que cette question de l’argent était posée dès la première communauté de Jérusalem à partir de deux exemples antagonistes : la générosité de Barnabé qui «vendit son champ, apporta l’argent et le déposa aux pieds des apôtres» (4,37), et la fraude d’Ananie et Saphire, punis pour avoir «détourné une partie du prix» de leur propriété, mais surtout pour avoir «menti à l’Esprit Saint» (5,2-3). Cet exemple du premier péché de la communauté, ainsi que les termes ici employés (argent, or, vêtement), évoque le péché commis, juste après l’entrée en Terre Promise, par Akân qui avait pris dans le butin un manteau, de l’argent et de l’or (Josué 7,16-26). Sur ce «péché originel» de la communauté, que ne doit surtout pas reproduire l’Église d’Éphèse, voir l’Atelier biblique n°2 du 10 février 2011.

 


 

«mains» : Luc a déjà expliqué comment Paul s’était lié à Aquila et Priscille, au moment de la fondation de l’Église de Corinthe : «comme ils étaient du même métier, il demeura chez eux et y travailla. Ils étaient de leur état fabricants de tentes» (Actes 18,3). Paul a donc effectivement eu l’habitude de travailler de ses mains. S’il affirme que les missionnaires accomplissent un véritable travail qui mérite salaire (cf. Luc 10,7) et que les communautés doivent donc les assister (cf. 1 Corinthiens 9,4-11 : «Si nous avons semé en vous les biens spirituels, est-ce extraordinaire que nous récoltions vos biens temporels ?»), lui-même a toujours voulu travailler afin de «n’être à la charge de personne» (1 Thessaloniciens 2,9 ; 2 Thessaloniciens 3,8) et pour «annoncer gratuitement l’Évangile de Dieu» (2 Corinthiens 11,7), de façon à répondre à la gratuité du don de Dieu (1 Corinthiens 9,15-18). De la même manière, il demande aux «frères» de travailler pour «n’avoir besoin de personne» (1 Thessaloniciens 4,11) et «manger le pain qu’ils ont eux-mêmes gagné» (2 Thessaloniciens 3,10‑12), mais aussi pour pouvoir «secourir les nécessiteux» (Éphésiens 4,28).

 


 

«faibles» : le terme peut renvoyer à un état de déficience physique (maladie) ou économique (pauvreté). De même que le travail ne suffit pas seulement à garantir l’autonomie de chacun, mais doit surtout être mis au service de la communauté en aidant à secourir les pauvres, de même les anciens ne doivent pas seulement être désintéressés, mais aussi charitables. La première communauté de Jérusalem a tout de suite compris et appliqué cette conséquence concrète du commandement de l’amour laissé par Jésus : «Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun… Aussi parmi eux nul n’était dans le besoin, car tous ceux qui possédaient des terres ou des maisons les vendaient, apportaient le prix de la vente et le déposaient aux pieds des apôtres. On distribuait alors à chacun suivant ses besoins» (4,32.34-35). La doctrine sociale de l’Église ne date pas des temps modernes !

 


 

«parole du Seigneur» : qu’en dernier recours les recommandations de Paul se fondent sur «la parole du Seigneur» n’a rien de surprenant. On peut en revanche être étonné par cette maxime qui ne se trouve pas dans les évangiles et n’est connue que par cette citation. Le quatrième Évangile nous avertit bien cependant que «Jésus a fait (et dit !) sous les yeux de ses disciples beaucoup d’autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre» (Jean 20,30). On peut néanmoins constater la proximité entre cette maxime et certaines formules du discours des béatitudes en Luc : «Faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour… Donnez et l’on vous donnera…» (6,35.38) ; ou encore : «Lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles : heureux seras-tu alors de ce qu’ils n’ont pas de quoi te rendre» (14,13-14).

 


 

«donner» : la maxime se présente comme une béatitude qui se situe bien dans la logique du Royaume. Elle place dans le droit fil de l’imitation de celui qui «est venu en aide à Israël son serviteur, se souvenant de sa miséricorde» (Luc 1,54) et «a fait miséricorde à nos pères» en se souvenant de son alliance (1,72) ; et elle fonde tout le discours qui met l’accent sur le don gratuit de Dieu (verset 24 : «l’Évangile de la grâce» ; verset 32 : «la parole de la grâce»…) Ainsi, par-delà l’exemple de Paul, les anciens sont-ils conviés à se référer en dernier lieu à la Parole de Dieu, qui est Dieu lui-même, et à qui ils ont été remis (20,32).