Lire les Actes des Apôtres - 8

Méditer - Paul devant le Sanhédrin (Actes 23,1-11)

On s’attendrait à un nouveau discours. Paul, arrêté devant le Temple, avait déjà longuement harangué la foule hostile qui l’entourait. Conduit le lendemain devant le Sanhédrin, par le tribun romain, il tient là l’occasion d’un discours plus enflammé encore devant cette assemblée choisie. Mais le discours attendu se réduit à deux phrases et la comparution se résume à deux altercations qui ne laissent apparaître que violence et divisions.


C’est que Paul, identifié à Jésus, est soumis au jugement des hommes, mais déjà situé au-delà, collaborant de toute sa liberté au dessein de Dieu. La Loi a montré ses limites et la Ville sainte, son refus ; c’est plus loin, à Rome, que Paul doit à présent porter son témoignage.

 

Actes 23 [1] Fixant du regard le Sanhédrin, Paul dit : «Frères, c’est tout à fait en bonne conscience que je me suis conduit devant Dieu jusqu’à ce jour.» [2] Mais le grand prêtre Ananie ordonna à ses assistants de le frapper sur la bouche. [3] Alors Paul lui dit : «C’est Dieu qui te frappera, toi, muraille blanchie ! Eh quoi ! Tu sièges pour me juger d’après la Loi, et, au mépris de la Loi, tu ordonnes de me frapper !» [4] Les assistants lui dirent : «C’est le grand prêtre de Dieu que tu insultes ?» [5] Paul répondit : «Je ne savais pas, frères, que ce fût le grand prêtre. Car il est écrit : Tu ne maudiras pas le chef de ton peuple.»
[6] Paul savait qu’il y avait là d’un côté le parti des Sadducéens, de l’autre celui des Pharisiens. Il s’écria donc dans le Sanhédrin : «Frères, je suis, moi, Pharisien, fils de Pharisiens. C’est pour notre espérance, la résurrection des morts, que je suis mis en jugement.» [7] À peine eut-il dit cela qu’un conflit se produisit entre Pharisiens et Sadducéens, et l’assemblée se divisa. [8] Les Sadducéens disent en effet qu’il n’y a ni résurrection, ni ange, ni esprit, tandis que les Pharisiens professent l’un et l’autre. [9] Il se fit donc une grande clameur. Quelques scribes du parti des Pharisiens se levèrent et protestèrent énergiquement : «Nous ne trouvons rien de mal en cet homme. Et si un esprit lui avait parlé ? Ou un ange ?» [10] La dispute devenait de plus en plus vive. Le tribun, craignant qu’ils ne missent Paul en pièces, fit descendre la troupe pour l’enlever du milieu d’eux et le ramener à la forteresse.
[11] La nuit suivante, le Seigneur vint le trouver et lui dit : «Courage ! De même que tu as rendu témoignage de moi à Jérusalem, ainsi faut-il encore que tu témoignes à Rome

 

 

«Fixant» : Paul, à la demande du tribun qui l’a conduit devant le Sanhédrin pour qu’il s’explique, semble commencer un nouveau discours ; mais celui-ci, qui démarre abruptement, sans les préambules habituels, s’interrompt au bout d’une phrase. Le passage comporte en fait deux scènes successives : l’altercation entre Paul et le grand prêtre (24,1-5) ; puis celle entre Pharisiens et Sadducéens (24,6-10), avant un verset conclusif rapportant une vision (24,11). Ce qui est en cause est finalement le refus d’écouter (on fait taire immédiatement Paul) et les conséquences de division et de violence que produit cette non-écoute.

 


 

«Sanhédrin» : tribunal compétent pour les affaires religieuses, qu’il juge en interprétant la Loi, et composé des plus hautes autorités juives – grands prêtres, scribes et anciens du peuple. Jésus avait été, lui aussi, traduit devant le Sanhédrin (Luc 23,66s) et avait annoncé à ses disciples qu’ils seraient eux-mêmes «livrés aux synagogues et aux prisons, traduits devant des rois et des gouverneurs» (21,12) : c’est bien ce qui arrive à Paul qui, après sa comparution devant le Sanhédrin, devra s’expliquer devant le gouverneur romain Félix (Actes 24,10-21) et devant le roi Agrippa (26,1-29).

 


 

«Frères» : la formule surprend par sa familiarité. Pierre, convoqué lui aussi au Sanhédrin, s’était adressé aux «chefs du peuple et anciens» (Actes 4,9) ; Étienne, aux «pères et frères» (7,21), formule utilisée aussi par Paul devant les Juifs de Jérusalem, au moment de son arrestation (22,1). Ici, il s’adresse à ces hautes autorités avec une certaine désinvolture, car il va montrer, par ses paroles, qu’ils ne sont pas aptes à juger.

 


 

«bonne conscience» : cette qualité (syneidèsis) est souvent évoquée par Paul dans ses lettres (cf. 1 Corinthiens 4,1 : «ma conscience ne me reproche rien» ; 2 Corinthiens 1,12 : «Ce qui fait notre fierté, c’est le témoignage de notre conscience…» ; 1 Timothée 1,5.19 ; 2 Timothée 1,3…). Paul est resté un bon pharisien qui cherche à garder une conscience pure, mais, pour ce faire, à présent, il soumet à la liberté de son jugement les coutumes, même si celles-ci sont traditionnellement rapportées à Moïse (cf. Actes 21,21).

 


 

«je me suis conduit devant Dieu» : littéralement : «je suis citoyen (politeuomai) pour Dieu». Paul situe d’emblée sa responsabilité face à Dieu seul, comme un bon citoyen est responsable devant César. Tout à la fois cela relativise le pouvoir de jugement que l’assemblée a sur lui, et place sa responsabilité personnelle à un niveau plus universel et plus profond que celui de la simple obéissance à la Loi.

 


 

«Ananie» : il fut grand prêtre de 47 à 52 ou 59 ; réputé collaborateur des Romains, il fut assassiné en 66, lors de la guerre juive. Ce grand prêtre porte le même nom (qui signifie : «Le Seigneur fait grâce») que le disciple qui avait été chargé d’accueillir Paul dans l’Église et de le baptiser (9,10-19). Ainsi, aux prémisses de son ministère comme à la fin, la présence de la grâce de Dieu est symboliquement rappelée.

 


 

«frapper» : le grand prêtre se disqualifie lui-même en imposant à ses subordonnés un acte contraire à la Loi qui voulait que l’on entende un accusé avant tout jugement (cf. Jean 7,50 où un Pharisien rappelle à ses pairs : «Notre Loi juge-t-elle un homme sans d’abord l’entendre et savoir ce qu’il fait !») et qu’on ne lui fasse pas subir de violence (cf. Lévitique 19,15 : «Vous ne commettrez point d’injustice en jugeant...» ; Deutéronome 1,60…).

 


 

«la bouche» : le grand prêtre a été irrité par l’assurance et la familiarité du ton de Paul. Une scène semblable est rapportée pendant la Passion de Jésus, non comme on pourrait s’y attendre par Luc, mais par Jean : «Jésus lui répondit : ‘…Pourquoi m’interroges-tu ? Demande à ceux qui ont entendu ce que je leur ai enseigné ; eux, ils savent ce que j’ai dit.’ À ces mots, l’un des gardes, qui se tenait là, donna une gifle à Jésus en disant : ‘C’est ainsi que tu réponds au grand prêtre ?’» (18,20-22).
Mais il y a plus ici qu’une violence inique, rappel de celle qu’a subie Jésus : en frappant Paul sur la bouche, le grand prêtre, symboliquement, refuse la parole prophétique que celui-ci porte de la part du Seigneur (cf. Exode 4,12 ; Deutéronome 18,18‑19 : «Je leur susciterai, du milieu de leurs frères, un prophète semblable à toi, je mettrai mes paroles dans sa bouche et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. Si un homme n’écoute pas mes paroles, que ce prophète aura prononcées en mon nom, alors c’est moi-même qui en demanderai compte à cet homme.»)

 


 

«muraille blanchie» : c’est bien en prophète que s’exprime Paul. Non seulement il annonce la mort violente d’Ananie, mais il le fait en termes proches de ceux qu’Ézéchiel employait contre les faux prophètes comparés à des hommes qui, au lieu de rebâtir la muraille protégeant la ville, se contentent de «la couvrir de crépi» : «Ils égarent mon peuple en disant : ‘Paix !’ alors qu’il n’y a pas de paix. Tandis qu’il bâtit une muraille, les voici qui la couvrent de crépi. (…) Eh bien, ainsi parle le Seigneur : ‘J’abattrai le mur que vous aurez couvert de crépi, je le jetterai à terre, et ses fondations seront mises à nu. Il tombera et vous périrez sous lui, et vous saurez que je suis le Seigneur’» (Ézéchiel 13,10.13). Le même type de vocabulaire est appliqué par Jésus aux «scribes et Pharisiens hypocrites qui ressemblent à des sépulcres blanchis : au-dehors ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d’ossements de morts et de toute pourriture» : «Vous de même, au-dehors vous offrez aux yeux des hommes l’apparence de justes, mais au-dedans vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité» (Matthieu 23,27-28).

 


 

«au mépris de la Loi» : première mise en évidence de l’incapacité des juges à juger avec justice Le grand prêtre viole la Loi qu’il est censé défendre et appliquer ; il se montre ainsi indigne de conduire le peuple.

 


 

«je ne savais pas» : la réponse de Paul est à la fois ironique et profondément vraie. Il a certes reconnu celui qui préside le tribunal et l’a identifié comme grand prêtre ; mais, en même temps, il a montré que l’homme qui remplit cette fonction de grand prêtre n’agit pas comme tel et outrage la Loi : il n’est donc pas réellement grand prêtre ni pour Paul, ni aux yeux de Dieu qui, par la bouche de Paul, a dévoilé son péché et annoncé son châtiment.

 


 

«maudira» : citation d’Exode 22,27. Ce verset du Code de l’alliance interdit, dans la même phrase, le blasphème contre Dieu et la malédiction contre le chef du peuple qui en est le représentant sur terre. On rappelait aux condamnés par ce verset que, malgré leur colère ou leur déception devant la sentence, ils ne devaient pas s’en prendre au chef du tribunal qui ne faisait qu’exprimer la volonté de Dieu. En recourant à cette citation de façon un peu polémique, Paul veut montrer que lui, au moins, obéit à la Loi et qu’il l’accomplit mieux que ceux qui sont censés la défendre.

 


 

«savait» : après avoir disqualifié le grand prêtre, c’est à toute l’assemblée du Sanhédrin que Paul va adresser une seconde parole prophétique pour mettre en évidence l’infidélité de ses membres à leur mission. De même qu’il s’est montré plus fidèle à la Loi que le grand prêtre, il veut maintenant montrer qu’il est plus fidèle qu’eux tous à la foi pharisienne en l’avènement du Messie accompagné du signe de la résurrection des morts.

 


 

«Sadducéens» : ils sont présentés par Luc, dans son évangile, comme «ceux qui ne nient qu’il y ait une résurrection» (20,27) et viennent poser à Jésus la question absurde de la femme ayant épousé tour à tour sept frères : «Cette femme, à la résurrection, duquel d’entre eux va-t-elle devenir la femme ? Car les sept l’auront eue pour femme» (20,33). De fait, les Sadducéens, très conservateurs, ne reconnaissaient que l’autorité des cinq premiers livres de la Bible (la Torah, c’est-à-dire la Loi) – qui ne font effectivement pas état de l’espérance en la résurrection –, et ils récusaient toutes les traditions ultérieures. Particulièrement nombreux dans l’aristocratie sacerdotale, ils passaient pour plus préoccupés par la politique que par la religion et se satisfaisaient de leur statut et des privilèges concédés par le pouvoir romain.

 


 

«Pharisiens» : l’espérance en la résurrection, qui apparaît timidement dans les psaumes et les livres prophétiques, et ne s’exprime réellement que dans des écrits de sagesse assez tardifs, est au contraire soutenue par les Pharisiens. Ce terme qui étymologiquement signifie «séparé», définit un courant rassemblant des Juifs pieux, observateurs zélés de la Loi qui, au contraire des Sadducéens, sont très attachés à la tradition orale qui interprète et complète la Loi de Moïse. D’où le risque, noté par les évangiles, de sombrer dans la casuistique (cf. Matthieu 23,16-24 : «Malheur à vous, guides aveugles, qui dites : ‘Si l’on jure par le sanctuaire, cela ne compte pas ; mais si l’on jure par l’or du sanctuaire, on est tenu.’…» ; et dans l’affectation (cf. Matthieu 6,2.5 ; 23,5-7 : «En tout ils agissent pour se faire remarquer des hommes. C’est ainsi qu’ils font bien larges leurs phylactères et bien longues leurs franges. Ils aiment à occuper le premier divan dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues, à recevoir les salutations sur les places publiques et à s’entendre appeler ‘Rabbi’ par les gens.»). Il ne faudrait cependant pas les envisager seulement à partir de ces caricatures qui reflètent surtout des querelles plus tardives, entre le parti pharisien, seul subsistant après la chute de Jérusalem, et les premières communautés chrétiennes. Jésus lui-même a eu parfois des relations d’estime ou d’amitié avec eux (cf. Luc 7,36 où il est «invité à manger» chez un Pharisien) et plusieurs ont pu être tentés de le suivre, tels Nicodème (cf. Jean 3,1s ; 19,30), ou cet anonyme à qui sa réponse sur «le plus grand commandement» vaut ce beau compliment : «Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu» (Marc 12,34).

 


 

«fils de Pharisiens» : Paul revendique comme un honneur d’être «quant à la Loi, un Pharisien» (Philippiens 3,5), c’est-à-dire de «vivre selon le parti le plus strict de notre religion» (Actes 26,5). Devant le tribun Lysias, il a fait état de sa citoyenneté romaine (22,28), mais il ne récuse pas pour autant son identité juive (21,31 ; 22,3) ni l’éducation religieuse qu’il a reçue : «C’est aux pieds de Gamaliel – célèbre docteur pharisien qui apparaît en Actes 5,34-39 – que j’ai été formé à l’exacte observance de la Loi de nos pères» (22,3).

 


 

«notre espérance» : Paul tente, par habileté à plaider sa cause, mais aussi par désir d’entraîner ses frères à la plénitude de la foi, d’associer, voire de confondre les théologies pharisienne et chrétienne. Mais ce qu’il appelle à plusieurs reprises «l’espérance d’Israël» (24,15 ; 26,6 ; 28,20) n’avait pas pour objet principal la résurrection des morts ; elle portait d’abord sur l’avènement du Royaume de Dieu que devait annoncer le Messie, et ce n’est que comme conséquence de l’alliance que les prophètes ont commencé à envisager la résurrection du peuple (Isaïe 26,18-19 ; Ézéchiel 37,1-14 : «Souffle sur ces morts et qu’ils vivent…») et les textes plus tardifs, la résurrection individuelle. Dans un contexte de persécutions, il s’agissait surtout de faire droit à la nécessité de la juste rétribution de ceux qui étaient morts en martyrs pour ne pas renier le Dieu unique. Cf. Daniel 12,2-3 ; 2 Maccabées 7,9 : «Au moment de rendre le dernier soupir : ‘Scélérat que tu es, dit-il, tu nous exclus de cette vie présente, mais le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle, nous qui mourons pour ses lois’.»

 


 

«se divisa» : la conséquence du refus de la Parole de Dieu, portée par Paul, se fait sentir. Le désaccord s’installe parmi les représentants du peuple élu. Comme son Maître, Paul devient un «signe de contradiction» (Luc 1,74 ; cf. 12,51-52).

 


 

«ni ange ni esprit» : par respect pour la transcendance de Dieu, les Pharisiens attribuaient son action dans le monde à des anges (mot signifiant «messagers») ou des esprits (on en trouve encore trace dans le vocabulaire de l’épisode des Actes racontant le baptême de l’eunuque éthiopien par le diacre Philippe : «L’Ange du Seigneur s’adressa à Philippe et lui dit : ‘Pars…’» (8,26) ; «L’Esprit dit à Philippe : ‘Avance…’» (8,29).) Les Pharisiens leur accordaient un rôle prépondérant comme expression des attributs de la puissance divine, en particulier dans leur manifestation à l’avènement des temps messianiques. Cf. Malachie 3,1-3 : «Voici que je vais envoyer mon messager, pour qu’il fraye un chemin devant moi. Et soudain il entrera dans son sanctuaire, le Seigneur que vous cherchez ; et l’Ange de l’alliance que vous désirez, le voici qui vient !»

 


 

«clameur» : au cri de Paul (23,6) répond la «grande clameur». Mais si le cri exprimait l’innocence de celui qu’on voulait condamner, la clameur ne manifeste que la division et l’opposition, et convainc le Sanhédrin d’infidélité à sa mission Ils sont bien ces «guides aveugles» que fustigeait Jésus en Matthieu 23,16. Cf. Luc 6,31 : «Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ?»

 


 

«rien de mal» : non seulement l’opposition des Sadducéens à l’affirmation de Paul pousse les Pharisiens à affirmer plus clairement leur foi, mais celle-ci devient pour eux comme un signe de l’accomplissement de cette foi. Aussi spontanément défendent-ils Paul, comme Gamaliel, aux tout débuts de la communauté de Jérusalem, l’avait fait pour Pierre et Jean, interrogés eux aussi par le Sanhédrin (Actes 5,21-39) : «Ne risquez pas, avait-il mis en garde, de vous trouver en guerre contre Dieu» (5,39).

 


 

«avait parlé» : les Pharisiens en viennent même à admettre la possibilité – presque la réalité – de la révélation reçue par Paul sur la route de Damas, que celui-ci a racontée dans son premier discours après son arrestation (22,-11). Ils sont tout près d’accepter la mission qui lui a été confiée : «Le Dieu de nos pères t’a prédestiné à connaître sa volonté, à voir le Juste et à entendre la voix sortie de sa bouche ; car pour lui tu dois être témoin devant tous les hommes de ce que tu as vu et entendu» (22,14‑15).

 


 

«craignant» : pour la troisième fois en trois chapitres, Paul est sauvé de la foule qui veut l’écharper, par la force romaine (21,34-36 ; 22,22-24 ; 23,10) On est toujours dans le registre de l’ironie : ce sont les païens qui sauvent le porteur de la Parole de Dieu des mains des Juifs et lui permettent de continuer à parler.

 


 

«l’enlever» : le même verbe était employé à propos de Philippe «enlevé» par l’Esprit après avoir baptisé l’eunuque (8,39). Plus généralement, Luc a vraiment voulu montrer, dans cette séquence, la continuité entre l’accusation de Jésus devant le Sanhédrin (22,66) et, à sa suite, celle de ses témoins : Pierre et Jean (Actes 4,5-7), les apôtres (5,21), Étienne (6,12)…

 


 

«la nuit» : comme dans la Première Alliance (cf. par exemple le songe de Jacob en Genèse 28,11-16), dans les Actes, c’est au cours de la nuit qu’ont lieu les apparitions d’anges (comme aux apôtres, en 5,19, ou à Pierre emprisonné, en 12,7s) et les songes exprimant symboliquement la volonté de Dieu, comme «la vision» qu’a Paul d’un Macédonien l’appelant au secours (16,9-10). Ici c’est «le Seigneur» lui-même qui vient le réconforter en un songe qui est en même temps une apparition ; de même que Jésus, sur la route de Damas, avait provoqué et guidé sa conversion et le début de sa mission (9,3-6), de même qu’à Corinthe, il l’avait confirmé dans cette mission (18,9-10), de même il vient ici lui montrer l’élargissement qui doit lui être donné.

 


 

«témoignage de moi» : Paul est un véritable témoin (martus, «martyr»), prêt à aller jusqu’à la mort pour son Seigneur. Mais a-t-il témoigné «de lui» ? Si, dans son discours aux Juifs le jour de son arrestation, il a effectivement raconté comment «Jésus le Nazôréen» lui était apparu (22,8), il n’a, devant le Sanhédrin, parlé que de «résurrection des morts» (23,6). On comprend par là que la foi dont témoigne Paul n’est pas tant foi à la résurrection que dans le Ressuscité. Là est bien l’accent principal de ses lettres : «Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi» (Galates 2,20).

 


 

«Rome» : l’œuvre de Luc est remarquablement composée : tout son évangile était tendu vers la montée de Jésus à Jérusalem ; puis le programme annoncé aux débuts des Actes devait conduire les disciples à être «témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie – ce qui est raconté dans les premiers chapitres –, et jusqu’aux confins de la terre» (1,8). Au début de la dernière partie, et alors que l’évangile a été prêché autour de la Méditerranée, l’ultime étape est précisée : Paul «forme le projet» de retourner à Jérusalem et «après avoir été là, disait-il, il me faut voir également Rome» (19,21). Ainsi la mission, en atteignant le cœur de l’Empire, va devenir vraiment universelle. Mais cela signifie aussi un déplacement symbolique important : de même que Pierre avait quitté Jérusalem «pour un autre endroit» (12,18), de même Paul ne revient dans la Ville sainte que pour bientôt repartir vers la capitale païenne, figure de l’humanité en l’attente de la Révélation faite d’abord au peuple élu et maintenant accomplie et portée à tous.