Lire les Actes des Apôtres - 9

Qu'en dit Théophile ?

L’attention de Théophile est suspendue aux péripéties du voyage de Paul vers Rome, à la succession de contretemps et d’épreuves qui s’abattent sur le navire, au vain déploiement de tout l’art des marins qui tentent d’en reprendre la maîtrise. Il a lu les récits grecs des grandes odyssées maritimes ; il connaît les mésaventures du prophète Jonas embarqué pour Troas ; il a prié les psaumes avec les voyageurs perdus dans les tempêtes : «Montant aux cieux, descendant aux gouffres, sous le mal leur âme fondait ; tournoyant, titubant comme un ivrogne, leur sagesse était toute engloutie. Et ils criaient vers le Seigneur dans la détresse, de leur angoisse il les a délivrés» (Psaume 107,26-28). Mais là, il pressent qu’il s’agit de tout autre chose. Il admire le calme de Paul, son abandon à l’Esprit de Dieu qui lui inspire une parole de consolation, sa foi dans le dessein providentiel de Dieu qui se poursuit, par-delà les obstacles posés par l’obstination et l’orgueil de l’homme. Mais soudain, dans ce récit plein de fracas et de dangers, où les hommes sans cesse basculent de la peur à la présomption, de l’intervention maladroite à l’abattement, il lit comme une image de la traversée de cette vie.

 

«Je marchais au bord de la mer, et tandis que j’avançais, je fixais mes regards sur les flots. Le spectacle qu’ils m’offraient n’avait pas le charme que l’on trouve lorsque le temps est serein et que la mer empourprée vient jouer sur le rivage d’une manière agréable et paisible. Qu’y avait-il donc ? Je me servirai volontiers, pour le dire, des paroles de l’Écriture : ‘Le vent soufflait avec force, la mer se soulevait’. Et comme il arrive dans de semblables agitations, les vagues se soulevaient au loin, puis s’abaissaient et envahissaient le rivage ou bien, heurtant les rochers voisins, se brisaient et se transformaient en écume et en fines gouttelettes.
Cette mer, me disais-je, n’est-ce pas notre vie et la condition humaine ? Là aussi se trouvent beaucoup d’amertume et d’instabilité ; et les vents ne sont-ils pas les tentations qui nous assaillent et tous les coups imprévus du sort ? C’est, je crois, ce que méditait David, cet homme si admirable, lorsqu’il s’écriait : ‘Sauve-moi, Seigneur, car les eaux me sont entrées jusqu’à l’âme’, ou bien : ‘Arrache-moi du fond des eaux !’, ou encore : ‘Je suis dans la haute mer et le flot me submerge’. Parmi ceux qui sont tentés, les uns me semblaient être comme ces objets légers et inanimés qui se laissent emporter sans opposer la moindre résistance aux attaques ; ils n’ont en eux aucune fermeté, ils n’ont pas le contrepoids d’une raison sage qui lutte contre les assauts. Les autres me semblaient des rochers, dignes de ce Roc sur lequel nous sommes établis et que nous adorons ; ce sont ceux qui, formés par les raisonnements de la vraie sagesse, s’élèvent au-dessus de la faiblesse ordinaire et supportent tout avec une inébranlable constance» (S. Grégoire de Nazianze, IVe s.).


Le monde cependant ne saurait être seulement une faible barque ballottée par des flots tempétueux et soumise au bon gré des vents. Le monde, tiré par Dieu du chaos et organisé par sa Parole aux premiers jours, ne peut être ainsi devenu un abîme sans repères et sans signification où les gesticulations de l’homme ne cachent pas son impuissance foncière et sa course à la mort. Le monde, surgi à la Parole de Dieu et visité par sa Parole venue dans la chair, est animé d’un dynamisme puissant qui le mène vers son accomplissement ; et tout l’enjeu de la liberté de l’homme, Théophile le comprend bien, est de travailler à concourir à ce grand mouvement de la grâce qui le sollicite, au long d’une histoire devenue sainte, d’entrer dans l’alliance donnée et redonnée incessamment par Dieu.

 

«Si un jour, nous sommes assaillis par d’inévitables épreuves, rappelons-nous que c’est Jésus qui nous a ordonné de nous embarquer et qu’il veut que nous le précédions sur la rive d’en face. Il est impossible en effet pour qui n’a pas supporté l’épreuve des vagues et du vent contraire de parvenir à ce rivage-là. Ainsi, lorsque nous nous verrons entourés par des difficultés multiples et pénibles, fatigués de naviguer au milieu d’elles avec la pauvreté de nos moyens, imaginons que notre barque est alors au milieu de la mer, secouée par les vagues qui voudraient nous voir faire naufrage dans la foi ou en quelque autre vertu. Et si nous voyons le souffle du malin s’acharner contre nos entreprises, représentons-nous qu’à ce moment le vent nous est contraire. Quand donc, parmi ces souffrances, nous aurons tenu bon durant les longues heures de la nuit obscure qui règne dans les moments d’épreuves, quand nous aurons lutté de notre mieux en prenant garde d’éviter le naufrage de la foi, soyons sûrs que vers la fin de la nuit, lorsque la nuit sera avancée et que poindra le jour, le Fils de Dieu viendra après de nous, en marchant sur les flots pour nous rendre la mer bienveillante. Lorsque nous verrons le Verbe nous apparaître, nous serons saisis de trouble jusqu’au moment où nous comprendrons clairement que c’est le Sauveur qui nous est présent. Croyant encore voir un fantôme, nous crierons de frayeur, mais lui nous dira aussitôt : ‘Ayez confiance, c’est moi, n’ayez pas peur’» (Origène, IIIe s.).


De ce sens du monde et des événements,  de ce dessein de salut soutenu par Dieu, révélé par son Fils et accompli en lui, Paul et tous les autres dont Théophile découvre l’histoire, Pierre et les Onze, les Hébreux à la suite de Jacques et les Hellénistes comme Étienne ou Philippe, les païens comme Corneille et les lévites comme Barnabé, les femmes comme Lydie et Priscille, et Silas, et Timothée, et tous les autres..., tous sont témoins. Et Luc lui-même, cet ami, ce frère, qui a eu, inspiré par l’Esprit, cette idée d’une portée si considérable de mettre tout cela par écrit. De l’envoyer comme une lettre adressée à lui, Théophile et, il le sent bien, à tous ceux qui après lui la liront, pour qu’ils soient eux aussi constitués comme témoins et qu’ils portent, jusqu’aux horizons indiqués par Jésus, «jusqu’aux extrémités de la terre» (Actes 1,8), cette nouvelle si simple et si grande : nous ne sommes pas perdus dans l’océan du monde ; Dieu, qui nous a créés, nous appelle à partager avec lui un bonheur d’éternité : il nous l’a dit et montré en son Fils.

 

«Les apôtres, fortifiés par l’Esprit Saint, furent envoyés par lui dans le monde entier, pour appeler les païens, pour montrer aux hommes le chemin de la Vie, pour les arracher à leurs idoles, pour purifier leurs âmes et leurs corps par le baptême de l’eau et de l’Esprit Saint. Les apôtres donc, après avoir communiqué aux croyants cet Esprit Saint qu’ils avaient eux-mêmes reçu du Seigneur, ont établi et organisé l’Église. En répandant la foi, la charité et l’espérance, ils ont réalisé ce qui avait été annoncé d’avance par les prophètes, la vocation des païens. Ainsi par le secours de leur ministère, ils ont rendu manifeste la miséricorde de Dieu en admettant tous les hommes à participer aux promesses qui avaient été faites aux pères. Ainsi à ceux qui croient, qui aiment le Seigneur et vivent dans la sainteté, la justice et la patience, le Dieu de tous accordera la vie éternelle par la résurrection des morts, et cela en raison des mérites de Celui qui est mort et ressuscité, Jésus Christ, à qui il a donné la royauté universelle, l’autorité et le pouvoir de juger les vivants et les morts. Donné par Dieu au baptême, l’Esprit Saint demeure en celui qui le reçoit aussi longtemps qu’il vit dans la vérité, dans la sainteté, la justice et la patience. Car c’est aussi par la vertu de cet Esprit que les croyants ressusciteront pour entrer, corps et âme, dans le royaume de Dieu» (S. Irénée de Lyon, IIe s.).

Luc, qui s’est informé comme un historien de tout «depuis les origines» (Luc 1,3), qui a cherché à montrer à travers les événements le sens de ce qui advient et la grâce de Dieu à l’œuvre dans l’histoire, laisse à son livre une fin ouverte devant Théophile : ce n’est pas sur le sort d’un prisonnier, tiraillé entre Juifs et Romains, qu’il s’achève ; mais sur la Parole libre, annoncée «avec pleine assurance et sans entrave» (Actes 28,31), et qui vient toucher les Juifs comme les Romains, le fils cadet rebelle tout comme le fils aîné obéissant (cf. Luc 15), tous enfants du même Père. La Parole laissée à présent à Théophile qui referme le livre, pour qu’elle prenne en lui sens et vie, qu’à son tour il en devienne un heureux porteur. Le livre refermé, Théophile est apôtre. Et avec lui, tous les «Théophile», «amis de Dieu», que nous sommes.