Lire les Actes des Apôtres - 9

Introduction à l'étape

Les deux derniers chapitres des Actes des Apôtres sont entièrement occupés par un récit qui semble avoir tout du carnet de voyage : dès le premier verset (27, 1 : «Quand notre embarquement...»), Luc reprend en effet le «nous» qui l’associe étroitement aux événements. Mais, à y regarder de plus près, l’importance de la place accordée à ce récit, par rapport à l’ensemble du livre, permet de lui donner une portée plus large : à travers les épreuves et les dangers que traverse le «témoin» du Christ, il devient pour ceux qui l’entourent un instrument de salut. La leçon vaut donc finalement pour toute vie chrétienne.

 

Le chapitre 27 est tout entier consacré au récit de la traversée depuis Césarée – où s’est tenue la dernière comparution de Paul devant le roi Agrippa (25,13-26,33) – vers Rome. Traversée qui, mal engagée dès le départ, se solde par un naufrage.

Une sorte de prologue (27,1-6), raconte l’embarquement sous la conduite du centurion Julius (27,1) à qui est confiée la charge de convoyer les prisonniers, parmi lesquels Luc nomme Aristarque (27,2), un chrétien de Macédoine déjà mentionné comme compagnon de Paul à Éphèse (19,29) et Troas (20,4). Le centurion se montre plein «d’humanité» (27,3) envers Paul et lui permet, lors de l’escale sur la côte phénicienne, de rencontrer la communauté de Sidon.

Le narrateur cependant multiplie les notations indiquant que la navigation devient difficile. Il parle de «vents contraires» (27,4), expression qui n’était jamais apparue dans les récits de voyages missionnaires de Paul. C’est en fait le trajet inverse de celui emprunté par Paul lors de sa montée à Jérusalem, qui est poursuivi jusqu’à l’escale de Myre en Lycie où soldats et prisonniers embarquent sut un bateau d’Alexandrie, transportant marchandises et passagers (27,5-6).

Après ce prologue, le chapitre 27 raconte, dans une première partie (27,7-20), la décision de poursuivre la route malgré les avertissements des éléments et l’avis de Paul (27,7-12), puis le déchaînement de la tempête (27,13-20).

L’opposition manifestée par la mer et les vents au bon déroulement de la traversée, qui oblige à relâcher en un endroit appelé ironiquement «Bons-Ports», en Crète (27,7-8), est exprimée en effet en des termes qui suggèrent une manifestation de celui qui «commande même aux vents et aux flots» (Luc 8,25). Ces signes cosmiques sont clairement interprétés par Paul qui conseille de demeurer là pour tout le temps de l’hivernage (27,9-10). On remarque que, comme souvent en Luc qui n’insiste jamais sur le merveilleux, l’interprétation peut s’en faire à plusieurs niveaux : il s’agit là d’un conseil de bon sens, compte-tenu du retard pris et de l’approche de l’hiver (27,9), mais aussi d’une prophétie (27,10), comme le montre la suite du récit qui prend la forme d’une parabole. Le conseil de Paul n’est pas suivi pour des raisons apparemment techniques : meilleure connaissance de la mer du capitaine (27,11), difficultés de l’hivernage en ce lieu (27,12). Mais symboliquement, ce qui est en jeu est le refus d’écouter la voix de Dieu à travers son envoyé et la volonté de l’homme de déterminer seul ce qui est bien ou mal.

La conséquence de ce qui est assimilé à une désobéissance est alors le déchaînement de la tempête (27,13-21), de la même manière que, dans le conte qu’est le livre de Jonas, le refus du prophète d’aller prêcher à Ninive avait déclenché une tempête risquant d’engloutir le bateau qui l’emmenait dans la direction opposée (Jonas 1,4-16). Luc dépeint, avec une maîtrise des termes du vocabulaire maritime qu’apprécient les spécialistes, la vigueur de la tempête et les manœuvres tentées par les marins pour garder la maîtrise du navire. Mais, au bout de quelques jours, la bataille est perdue : la cargaison (27,18), puis une partie de l’accastillage (27,19) sont jetées à la mer pour délester le bateau ; le temps bouché empêche même de faire le point et de déterminer sa position (27,20). Il n’y a plus qu’à se laisser dériver en attendant la mort.
La seconde partie du chapitre (27,21-44) dont la plus grande part fait l’objet de la méditation de ce mois, montre, dans cette situation désespérée, la grâce de Dieu à l’œuvre. Elle est composée deux fois de la même séquence : une prophétie de Paul qui est promesse de salut (27,21-26 et 33-38), suivie de nouvelles difficultés dues aux initiatives malheureuses des hommes qui veulent bien entendre la promesse de salut, mais sont incapables de s’abandonner à la Providence divine (27,27-32 et 39-44). Symboliquement, les actions des marins et des soldats sont présentées comme des choix de mort, en opposition au projet de vie que Dieu a sur eux. On peut y lire une actualisation de la faute originelle de l’homme, symboliquement décrite en Genèse 3. Pour bien comprendre cet épisode, il faut donc se garder des interprétations psychologiques : il ne s’agit pas de blâmer les initiatives de l’homme ni de faire un éloge de la passivité ; mais de montrer comment Dieu parle, à travers les événements et la parole de ses témoins, et comment il propose toujours à l’humanité, en perte de repères et de sens, sa grâce qui conduit à la vie.

Le chapitre 28, moins homogène, relate d’abord la fin du voyage (28,1-16), puis l’emprisonnement de Paul à Rome (28,17-31).

Cette fin de voyage, dans la première partie, est d’ailleurs racontée de façon apparemment déséquilibrée, en insistant sur le séjour à Malte, l’île où tous ont accosté après le naufrage et la dislocation du bateau (27,41-44). Cette halte de plusieurs mois est ramenée à deux épisodes, moins anecdotiques qu’il n’y paraît, puisque tous deux ont encore pour objet le salut : dans le premier, c’est Paul qui est sauvé de la morsure d’une vipère qui ne lui fait aucun effet (28,1-6) ; dans le second,  c’est lui qui est le sauveur puisqu’il guérit le père du «Premier de l’île» et d’autres malades (28,7-10). Autant la décision des hommes avait mené près de la mort (27,9-20), autant ici, dans ce passage symétrique dans la structure globale de ces chapitres, la grâce de salut de Dieu qui s’est manifestée dans la tempête, se déploie pour redonner et restaurer la vie.

L’île même où ils abordent paraît hospitalière (28,1-2), image d’une nature et d’une humanité réconciliées. Dans ce contexte apaisé, la mésaventure survenue à Paul frappe d’autant plus : il est mordu à la main par une vipère (28,3), ce qui est immédiatement interprété comme signe d’une malédiction divine qui lui serait attachée, avant de se révéler au contraire, puisqu’il n’en ressent aucun mal, comme le signe de la bénédiction qui le protège (cf. le retournement inverse de l’opinion à Lystres, en 14,11-19). On songe, bien sûr, au serpent des origines (Genèse 3,1), symbolisant le mal et venant ici, dans un ultime assaut, contrecarrer le salut de Dieu à l’œuvre. Mais la victoire sur le mal a été assumée définitivement par la mort-résurrection du Christ : le serpent n’a pu blesser Paul et c’est lui qui est jeté dans le feu (28,5 ; cf. Genèse 3,14 ; Apocalypse 12,9 et 19,20 : «La Bête fut capturée, avec le faux prophète : on les jeta tous deux, vivants, dans l’étang de feu, de soufre embrasé»).

Le sauvé se révèle à son tour sauveur pendant les trois jours – un temps décisif dans l’Écriture (Genèse 22 ,4 ; Osée 6,2 ; Jonas 2,1...) devenu temps de la résurrection – où il est reçu par le chef de l’île : il guérit en effet son père (le récit n’est pas sans rappeler la guérison de la belle-mère de Pierre, en Luc 4,38-40), puis d’autres malades qui viennent à lui, comme ils venaient à Jésus (Luc 5,15), puis à ses disciples opérant eux aussi des guérisons selon son commandement (Luc 10,9) : Pierre à Jérusalem (Actes 5,14-15), Philippe en Samarie (8,7), Paul lui-même à Éphèse (19,12)... La guérison demeure le signe visible du salut de Dieu qui, entré dans le monde par le Christ, se répand maintenant par la médiation de ses disciples.

Une sorte d’épilogue (28,11-16), symétrique du prologue du chapitre 27, clôt le récit du voyage. Après trois mois d’hivernage (28,11), le voyage reprend cette fois sans problèmes en suivant les escales habituelles. De même qu’il avait pu visiter la communauté de Sidon (27,3), Paul a maintenant «la consolation» de passer une semaine – comme à Troas (20,6) et à Tyr (21,4) – avec les chrétiens de Puteoli (Pouzzoles), un port sur le golfe de Naples (28,14).  Entre les frères de Puteoli qui l’escortent et ceux de Rome qui viennent à sa rencontre (28,15a), c’est une rentrée triomphale, peu réaliste, que fait Paul à Rome : elle fait davantage penser à l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem (Luc 19,28-38) qu’à l’arrivée d’un convoi de prisonniers ! Il est cependant remarquable de noter que «le courage» qu’avait donné à Paul sa vision (27,24) et dont il avait efficacement témoigné dans la tempête (27,25.38), ait besoin ici d’être ravivé à la vue des frères (28,15b) : c’est en eux à présent qu’il reconnaît le visage de son Seigneur. Il est placé à Rome sous le régime de la «garde militaire» qui permet au prisonnier d’avoir un logement particulier, hors de la prison, à condition que son bras droit reste toujours lié par des chaînes au bras gauche d’un soldat (28,15).

La seconde partie du chapitre (28,17-31), qui sert aussi de conclusion à l’ensemble du livre, relate en deux temps le ministère que Paul, selon son habitude, tente d’exercer d’abord auprès de la communauté juive de Rome (28,17-23), et son échec illustré par une citation d’Isaïe (28,23-29). Échec que paraît démentir une conclusion (28,30-31), bien trop brève et énigmatique à notre goût.

L’entretien avec «les notables juifs» (28,17) rappelle ses habitudes missionnaires (cf. 13,46 ; 17,2) ; mais cette fois-ci, c’est d’abord de lui-même qu’il parle et de son innocence reconnue par les Romains (28,18). Les points de contact avec la Passion de Jésus sont nombreux : Paul a comme lui été livré (28,17 ; Luc 9,44 ; 18,52 ; 24,7) ; et comme lui il pardonne à ses accusateurs (28,19 ; et Luc 23,24). Mais, par-delà son sort juridique, c’est sa fidélité à «l’espérance d’Israël» qu’il souhaite démontrer (28,20). La réponse des «notables juifs» est symétrique : s’ils admettent l’innocence de Paul (28,21), ils désirent l’entendre parler de sa doctrine qui «rencontre partout la contradiction» (28,22).

Le deuxième temps de la rencontre (28,23-29) prend la forme d’une journée entière de controverses (28,23) qui tourne autour de la messianité de Jésus et du Royaume de Dieu, assimilé maintenant à sa personne. Cette sorte de récapitulation de la prédication adressée aux Juifs aboutit au même constat que dans les annonces précédentes à Jérusalem (2,12-13), comme ensuite à Corinthe (14,1-2), Thessalonique (17,4-5), Bérée (17,11-13) ou Corinthe (18,5-8). La Parole de vie demeure «signe de contradiction» (Luc 2,34). Le long oracle emprunté à Isaïe 6,9-10 (28,26-29) prend acte du refus actuel des Juifs d’entendre le message de salut qui leur est transmis – sans qu’il s’agisse d’une condamnation ni même d’un constat définitif puisque cet oracle a déjà été adressé aux «pères» (28,25) et que la grâce de Dieu a néanmoins continué à leur être donnée et à solliciter leur adhésion (cf. Romains 11,11-12). Pour l’heure, c’est auprès des païens que Paul poursuit son ministère (28,29) : c’est bien à cette fin qu’il a été envoyé jusqu’à Rome.

Les deux versets de conclusion (28,30-31), pour déconcertants qu’ils puissent paraître, se comprennent dans cette perspective d’ouverture. Paul prêche à Rome pendant deux ans, le temps maximum de la détention préventive prévu par la loi romaine (cf. 24,27) : on peut donc en déduire que, relâché alors, faute sans doute d’accusateurs, il a poursuivi sa mission. Il n’a d’ailleurs pas cessé de la mener, comme l’indique cette fausse conclusion qui ressemble plutôt à l’un des multiples «sommaires» rencontrés tout du long. Le véritable sujet de ces derniers versets, comme de tout le livre, est la Parole de Dieu qui poursuit son cours «sans obstacles» (c’est le dernier mot en 28,31 ; cf. 2 Timothée 2,9 : «Pour lui je souffre jusqu’à porter des chaînes comme un malfaiteur. Mais la parole de Dieu n’est pas enchaînée»). La Parole de Dieu vivante à travers les témoins, Pierre, Étienne, Philipe, Paul et Luc lui-même et tous les autres à leur suite, qui l’annoncent et continueront à l’annoncer, au long des siècles, avec «l’assurance» que donne l’Esprit Saint (28,31 ; cf. 2,29, 4,13.29.31).