Lire les Actes des Apôtres - 9

Méditer - Le salut dans la tempête (Actes 27,21-38)

La traversée de Paul prisonnier et de ses compagnons vers Rome est riche en difficultés et en rebondissements : des vents contraires qui retardent la navigation, une tempête qui les maintient quatorze jours dans l’abîme et se solde par un naufrage, un hivernage forcé sur une île.


Mais Luc ne cherche pas ici à rapporter les événements hauts en couleur de la biographie d’un héros, pas plus qu’il ne livre un récit épique de voyage. Paul n’est pas le nouvel Ulysse ! C’est une parabole qu’il donne, pour clore son livre, mais surtout pour ouvrir la suite des temps où se poursuivra la course de la Parole : la parabole du salut assuré par Dieu, à travers l’eau, à tous les hommes, malgré leurs peurs et leurs maladresses, pour peu qu’ils prêtent l’oreille à la voix de ses prophètes.

 

Actes 27 [21] Il y avait longtemps qu’on n’avait plus mangé : alors Paul, debout au milieu des autres, leur dit : «Il fallait m’écouter, mes amis, et ne pas quitter la Crète ; on se serait épargné ce péril et ce dommage. [22] Quoi qu’il en soit, je vous invite à avoir bon courage, car aucun de vous n’y laissera la vie, le navire seul sera perdu. [23] Cette nuit en effet m’est apparu un ange du Dieu auquel j’appartiens et que je sers, [24] et il m’a dit : ‘Sois sans crainte, Paul. Il faut que tu comparaisses devant César, et voici que Dieu t’accorde la vie de tous ceux qui naviguent avec toi.’ [25] Courage donc, mes amis ! Je me fie à Dieu de ce qu’il en sera comme il m’a été dit. [26] Mais nous devons échouer sur une île.»
[27] C’était la quatorzième nuit et nous étions ballottés sur l’Adriatique, quand, vers minuit, les matelots pressentirent l’approche d’une terre. [28] Ils lancèrent la sonde et trouvèrent vingt brasses ; un peu plus loin, ils la lancèrent encore et trouvèrent quinze brasses. [29] Craignant donc que nous n’allions échouer quelque part sur des écueils, ils jetèrent quatre ancres à la poupe ; et ils appelaient de leurs vœux la venue du jour. [30] Mais les matelots cherchaient à s’enfuir du navire. Ils mirent la chaloupe à la mer, sous prétexte d’aller élonger les ancres de la proue. [31] Paul dit alors au centurion et aux soldats : «Si ces gens-là ne restent pas sur le navire, vous ne pouvez être sauvés.» [32] Sur ce les soldats coupèrent les cordes de la chaloupe et la laissèrent tomber.
[33] En attendant que parût le jour, Paul engageait tout le monde à prendre de la nourriture. «Voici aujourd’hui quatorze jours, disait-il, que, dans l’attente, vous restez à jeun, sans rien prendre. [34] Je vous engage donc à prendre de la nourriture, car c’est votre propre salut qui est ici en jeu. Nul d’entre vous ne perdra un cheveu de sa tête.» [35] Cela dit, il prit du pain, rendit grâces à Dieu devant tous, le rompit et se mit à manger. [36] Alors, retrouvant leur courage, eux aussi prirent tous de la nourriture. [37] Nous étions en tout sur le navire deux cent soixante-seize personnes. [38] Une fois rassasiés, on se mit à alléger le navire en jetant le blé à la mer.

 

 

«plus mangé» : constatation de la situation désespérée dans laquelle se trouve le navire : l’ayant délesté de sa cargaison (27,18), puis de ses agrès (27,19), mais incapables de se diriger (27,20), les hommes, livrés à eux-mêmes, n’ont plus qu’à attendre la mort. Ce qui intéresse Luc, ici, n’est pas de nous dire que, dans la tempête, ils sont en proie à un mal de mer qui les empêcherait de manger ; mais de peindre dans cette situation tragique la condition de l’homme coupé de Dieu, qui n’a plus alors de quoi soutenir sa vie. Pour faire sentir cela, il reprend certains éléments littéraires des descriptions bibliques de tempêtes (Psaume 107,23-30 ; Jonas 1,4-5...).

 


 

«debout» : il ne s’agit pas pour Paul de faire un discours – le contexte ne s’y prête guère ! – mais son attitude est comparable à celle de l’orateur qui va adresser une parole et du chef qui rassemble une communauté. En cet avant-dernier chapitre des Actes, on peut y voir une inclusion avec le discours de Pierre après la Pentecôte, au chapitre 2 : «Pierre alors, debout avec les Onze, éleva la voix...» (2,14). À la fin, comme au début, une parole de salut est adressée à tous les hommes présents (sur le bateau ou à Jérusalem), symbolisant toute l’humanité.

 


 

«Il fallait» : expression typique de Luc pour indiquer qu’il s’agit là du dessein de Dieu et pour inviter l’homme à se situer dans le mouvement de l’histoire du salut. L’expression, qui est utilisée ici encore aux versets 24 et 26, apparaît 12 fois dans l’évangile (Luc 2,49 ; 9,22 ; 13,16.33 ; 15,32 ; 17,25 ; 19,5 ; 21,9 ; 22,37 ; 24,7.26.44 : «Il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes») ; et 24 fois dans les Actes (1,16 : «Il fallait que s’accomplît l’Écriture...», etc).

 


 

«ne pas quitter» : la navigation a été difficile dès le départ (cf. 27,4 : «les vents étaient contraires...» ; 27,7-8 : «navigation lente... à grand peine... péniblement...») et le bateau contraint à faire escale dans un port de Crète. Là, une première prophétie de Paul a averti du risque de naufrage ; mais la décision de départ a été prise à partir de considérations techniques (cf. 27, 11 : «Le centurion se fiait au capitaine et à l’armateur plutôt qu’aux dires de Paul»). Il faut, pour bien comprendre tout cela, se souvenir que ce récit de voyage – quelle que soit par ailleurs sa véracité historique – est aussi une parabole, c’est-à-dire l’histoire imagée du salut de l’homme : la volonté de Dieu ne passe pas en effet par un arrêt obligatoire ou non en Crète ! Ce que Luc veut montrer à travers cet événement, en lui-même anecdotique, c’est que les hommes sont toujours enclins à écouter leur propre savoir, ce qu’ils croient être leurs connaissances et leur maîtrise des choses et des situations, et que, ce faisant, ils négligent d’écouter la voix de Dieu qui leur indique cependant la route à suivre, qui est toujours une route de vie. Ces hommes sur ce bateau, image de notre monde, reproduisent la faute d’Adam voulant prendre par lui-même le fruit (Genèse 3). Ils n’écoutent pas l’envoyé de Dieu et pensent assurer par eux-mêmes leur salut.

 


 

«bon courage» : si la désobéissance, ou la non-écoute de Dieu, conduit à la mort (cf. Genèse 2,17 : «Le jour où tu en mangeras, tu seras passible de mort»), Dieu répond toujours à l’homme qui, par sa faute, s’est coupé de lui, par une parole d’espérance et un surcroît de grâce : le descendant de la femme, est-il dit au serpent, «t’écrasera la tête» (Genèse 3,15), ce qui annonce la venue d’un Sauveur qui vaincra définitivement le mal. Paul ici aussi, en une seconde prophétie, renouvelle de la part de Dieu la promesse de salut. Certes les conséquences du mal commis ne peuvent être évitées (cf. Genèse 3,16-19) : ici le naufrage aura bien lieu ; mais le salut final est assuré.

 


 

«un ange» : en plus de la voix entendue sur le chemin de Damas (Actes 9,4s ; 22,7s ; 23,14s) et dans le Temple (23,18s), c’est la troisième fois que Paul bénéficie d’une vision nocturne pour être réconforté – par un ange déjà à Corinthe (18,10 : «Je suis avec toi et personne ne mettra la main sur toi pour te faire du mal»), et par le Seigneur lui-même à Jérusalem (23,11) ; et pour être affermi dans sa mission : «Continue de parler» (18,9) ; «Il faut encore que tu témoignes à Jérusalem» (23,11). La sollicitude du Seigneur envers ses amis ne se dément pas.

 


 

«je sers» : réminiscence de l’histoire de Jonas : «Lève-toi, crie vers ton Dieu...» (Jonas 1,6), en même temps que notation réaliste : les équipages étaient effectivement composés de marins venant de nations diverses, adorant des dieux différents. Mais Paul, contrairement à Jonas qui «fuit loin du Seigneur» (1,10), «appartient» au Seigneur et le sert fidèlement. Si même un prophète rebelle comme Jonas a été gage de salut pour le bateau sur lequel il avait embarqué pour Tarse (1,15), a fortiori à la prière de Paul, le salut sera assuré à tous.

 


 

«sans crainte» : l’expression est caractéristique des théophanies de la Première Alliance (cf. Genèse 15,1 ; 26,24 ; Exode 20,20 ; Juges 6,23 ; Isaïe 41,10 ; 43,1 ; Jérémie 1,8 ; Ézéchiel 3,9 ; Daniel 10,12.18 ; Sophonie 3,16....). Luc reprend la formule pour en faire la salutation de l’ange apparaissant à Zacharie (Luc 1,13) et à Marie (1,30), et venant réconforter Paul : «Sois sans crainte, continue de parler» (18,9).


 

«Il faut» : une seconde fois cette expression, au cœur de la prophétie, précise le dessein de Dieu : s’il faut que Paul comparaisse devant César, c’est-à-dire devant la juridiction impériale, c’est pour qu’il témoigne devant le souverain de ce monde, donnant ainsi symboliquement à son témoignage une portée universelle. La prière de la première communauté chrétienne, formulée au début des Actes, après l’arrestation de Pierre et Jean, trouve là son accomplissement : «Permets, Seigneur, à tes serviteurs d’annoncer ta parole en toute assurance, étends la main pour opérer des guérisons, signes et prodiges par le nom de ton saint serviteur Jésus» (Actes 4,29). Pour que son «serviteur» «annonce la Parole» jusqu’au cœur de l’Empire, le Seigneur qui, bien plus que l’empereur règne sur les éléments qu’il a créés, va réaliser le «signe» de les faire tous échapper aux dangers de la mer.

 


 

«Je me fie» : les hommes d’équipage ont fait de mauvais choix ; ils ne sont pas coupables de s’être trompés, mais de n’avoir pas écouté Paul et de ne s’être fiés qu’à eux-mêmes au lieu de reconnaître les signes de Dieu à travers ses paroles. Aussi sont-ils maintenant non seulement réconfortés par son message – tous resteront en vie –, mais encore appelés à partager la foi de Paul, qui fonde son assurance et sa confiance. Là encore la séquence a portée universelle : après la faute, la miséricorde du Seigneur est donnée inconditionnellement et en premier, mais l’homme doit se mettre en condition de l’accueillir.

 


 

«échouer» : la grâce de salut promise semble paradoxale puisque, si la vie des hommes va être sauvée, le bateau et sa cargaison seront perdus. Drôle de salut que d’arriver nu et trempé sur une côte inconnue, en ayant tout perdu ! Mais, toujours dans la perspective de la parabole de l’histoire du salut que représente ce texte, on peut comprendre que le mal commis en refusant d’écouter Dieu laisse des traces (ici symbolisées par la perte du navire), même si la grâce est redonnée en abondance. De même, en Genèse 3, la désobéissance entraîne, de la part de Dieu, la promesse du salut final (3,15), mais aussi, pour la femme (3,16) et l’homme (3,17-18), des conséquences dommageables : non pas punition de Dieu, mais suites concrètes de la rupture avec lui, qui a introduit le mal dans le monde.

 


 

«quatorzième» : ce chiffre n’est pas anodin, mais renvoie à l’expérience biblique fondamentale du salut : celle de la pâque. C’est en effet la quatorzième nuit du mois d’Abib (ou Nisan) que le peuple est invité à consommer l’agneau pascal (Exode 12,6-8) en souvenir de la pâque du Seigneur (12,11) qui a permis la libération du peuple d’Égypte et son salut à travers les eaux de la mer Rouge (cf. aussi Lévitique 23,5 ; Nombres 9,3). Ici aussi, ce quatorzième jour, un repas va être pris (v. 35-36) avant le salut à travers l’eau.

 


 

«l’Adriatique» : le terme a, dans l’Antiquité, une acception plus vaste qu’aujourd’hui et désigne toute la partie de la Méditerranée comprise entre la Grèce, l’Italie et l’Afrique. Le bateau se trouve en fait proche de Malte.

 


 

«minuit» : le milieu de la nuit est le moment privilégié de la prière de louange ou de supplication (cf. Psaume 119,62 : «Je me lève à minuit te rendant grâce pour tes justes jugements» ; ou la prière de Jonas dans les entrailles du poisson : Jonas 2,1s). Luc montre aussi Jésus en prière la nuit (6,12) ; et la tradition s’en poursuit dans les Actes : la communauté se réunit à Jérusalem pour prier en demandant la libération de Pierre (12,12) ou, à Troas, en saluant le départ de Paul (20,7) ; de même Paul et Silas prient à minuit, dans leur prison de Philippes (16,25). Mais le milieu de la nuit est aussi le moment décisif où Dieu se manifeste (cf. Exode 11,4 ; Sagesse 18,14 : «Alors qu’un silence paisible enveloppait toutes choses et que la nuit parvenait au milieu de sa course rapide, du haut des cieux, ta Parole toute-puissante s’élança du trône royal» – ce texte étant repris dans la liturgie de la fête de Noël). L’attitude appropriée du croyant est donc celle de la veille (cf. la béatitude de Luc 12,37 : «Heureux le serviteur que son Maître en arrivant trouvera en train de veiller» ; et aussi 21,36).

 


 

«Craignant» : il ne s’agit pas ici de la «crainte de Dieu» inspirée par l’Esprit, c’est-à-dire la reconnaissance de sa transcendance, à laquelle le discours de Paul essayait de faire accéder les marins, mais d’une peur toute humaine. En entendant la promesse qu’ils seraient sauvés par Dieu, ils ont retrouvé l’espoir et un peu de sérénité ; mais, au lieu de rendre grâce à Dieu et de s’en remettre désormais à celui qui leur annonce le salut, ils voient dans «l’approche de la terre» une nouvelle raison d’avoir peur. Ils vont donc à nouveau basculer de la confiance dans le Dieu qui sauve à la mise en œuvre de moyens humains pour tenter de se sauver seuls.

 


 

«la venue du jour» : l’ironie de la phrase est patente. Les marins espèrent seulement que l’obscurité qui les enveloppe depuis le début de la tempête va se dissiper au matin pour qu’ils puissent apercevoir la terre proche et faire les manœuvres nécessaires pour y accoster. Mais le jour que toute la tradition biblique redoute et, tout à la fois, «appelle de ses vœux», est ce que les prophètes nomment «le Jour de Dieu», jour de manifestation divine et de jugement (cf. Amos 5,18 ; Joël 2,1-2 ; Sophonie 1,14-15, d’où a été tiré le fameux Dies irae, Dies illa...) et qui devient, dans les évangiles et particulièrement en Luc, le «Jour du Fils de l’homme» (Luc 17,22-37).

 


 

«s’enfuir» : c’est toujours la même logique humaine de la désobéissance qui est à l’œuvre. Les hommes, poussés à la fois par la peur et le désir de toute-puissance (ou l’illusion de leur puissance) veulent déterminer et mettre en œuvre eux-mêmes les moyens de leur salut. Mais ici, comme souvent dans l’histoire (on est toujours dans le cadre de la parabole), leurs initiatives sont inefficaces et malheureuses et ne font que contrecarrer l’action salvatrice de Dieu.

 


 

«élonger les ancres» : beaucoup de commentateurs font remarquer que Luc semble fort bien documenté en ce qui concerne les choses de la mer et l’art de la navigation : ce qu’il dit des vents et des courants semble exact ; il connaît les termes techniques du vocabulaire maritime et les utilise à bon escient. Il décrit correctement les manœuvres : ici il s’agissait d’abord de jeter des ancres à la poupe (v. 29) pour stabiliser le bateau face au rivage, puis, après avoir vérifié la hauteur des fonds, mouiller des ancres à la proue pour, en relevant celles de l’arrière, faire pivoter le bateau sur lui-même de façon à ce que la poupe vienne glisser sur la plage. Manœuvre délicate qui ne peut s’effectuer que de jour et par mer calme. À moins que, selon la version rapportée ici par Luc, les marins n’essaient pas vraiment de relever les ancres de la poupe, mais tentent tout simplement de s’enfuir : encore une façon de se sauver tout seuls, dans tous les sens du terme : sans compter sur Dieu et en abandonnant les autres.

 


 

«ne restent pas» : le décalage des plans où se situent les personnages est toujours flagrant. Alors que marins et soldats romains cherchent seulement des moyens pratiques de sortir de cette situation concrète, les paroles de Paul peuvent s’entendre de la situation qu’ils sont en train de vivre, mais surtout de la condition des hommes dans le monde : c’est en restant unis et en demeurant là où Dieu les a placés que les hommes – l’humanité entière – seront sauvés. Le labeur de Paul et des autres «témoins» n’a de sens que pour hâter ce moment. Par cette idée qu’on ne peut être sauvé qu’ensemble, on retrouve, à la fin du livre, le thème si prégnant dans les premiers chapitres des Actes, de la cohésion nécessaire de la communauté : tous avaient «un même cœur» (1,14 ; 2,46 ; 4,24 ; 5,12) ; c’est cette disposition de la première communauté chrétienne qui doit être conservée et étendue au monde entier.

 


 

«coupèrent les cordes» : nouvelle initiative humaine – qui va bien au-delà de ce que Paul avait demandé de la part du Seigneur et qui donc est assimilable à une nouvelle désobéissance –, ce qui revient à compliquer encore un peu plus la situation concrète puisque la chaloupe est perdue. On retrouve à nouveau la même séquence caractéristique de l’histoire de l’humanité : don de Dieu – désobéissance – conséquences dramatiques – miséricorde et reprise du plan de salut par une nouvelle grâce de Dieu.

 


 

«le jour» : nouvelle mention, à double sens, du jour. Certes matériellement la nuit s’achève, mais c’est aussi l’arrivée du quatorzième jour, le jour de la pâque, le jour de l’intervention divine de salut.

 


 

«prendre de la nourriture» : le thème de la nourriture est présent de façon massive dans les versets 33 à 36 ; en quatre versets on relève : «prendre de la nourriture» (3 fois), «être à jeun», «pain», «manger» ; et encore, au verset 38 : «rassasié» et «blé». Le premier sens en est que Paul, ayant déjà invité ses compagnons à partager sa foi en la parole du Dieu qui sauve (v. 25), les convie maintenant à partager avec lui un geste concret d’espérance en «prenant de la nourriture».

 


 

«dans l’attente» : cette rupture du jeûne prend un second sens, plus liturgique, puisqu’il renvoie à la fin de «l’attente» du peuple hébreu, esclave en Égypte, qui est invité «le quatorzième jour» à manger l’agneau pascal, «toute la communauté d’Israël» étant rassemblée par maison (Exode 12,6). Dans cette pâque de salut qu’ils sont en train de vivre, tous sur le bateau, marins et soldats romains, officiers et prisonniers, sont invités à partager ensemble un repas, à communier dans la même espérance de délivrance.

 


 

«un cheveu de sa tête» : la promesse de salut, déjà énoncée au v. 22, se retrouve en cette troisième prophétie de Paul, exprimée avec les paroles mêmes que Luc prête à Jésus dans son dernier discours avant la Passion : «Vous serez haïs des hommes à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne se perdra. C’est par votre constance que vous sauverez vos vies !» (Luc 21,17-19). Paul reprend à son compte les paroles du Maître pour apporter à ses compagnons le même réconfort avant l’épreuve, car si, en Luc, elles précèdent la Passion, ici elles précèdent le naufrage, passage symbolique à travers les eaux de la mort, qui sont aussi les eaux du salut.

 


 

«prit du pain» : on atteint ici le troisième niveau de sens, accomplissant le thème de la nourriture. La même séquence de quatre verbes – prendre (le pain), bénir rompre, donner – se retrouve en Luc à trois reprises : lors de la multiplication des pains (Luc 9,16), du dernier repas avant la Passion (22,19) et du repas pris, après la Résurrection, avec les deux disciples d’Emmaüs (24,30) ; c’est-à-dire, si l’on veut, la préfiguration, l’institution et la commémoration du rite eucharistique, exprimant le don absolu de lui-même fait par Jésus pour nous rendre à la vie. Les gestes de Paul évoquent donc clairement le repas eucharistique, d’autant qu’en Luc la simple expression «rompre le pain» devient un terme technique désignant l’Eucharistie (cf. Luc 24,35 ; Actes 2,42). Le dernier verbe de la séquence – donner – est toutefois absent ici, sans doute parce que tous ne peuvent encore partager pleinement la foi de Paul.

 


 

«tous de la nourriture» : même si tous n’ont pas encore pleinement part au repas eucharistique, tous au moins partagent le même pain, c’est-à-dire qu’ils goûtent déjà ensemble au même fruit du salut offert à toute l’humanité par la mort-résurrection du Christ.

 


 

«deux cent soixante-seize» : l’insistance dans le verset porte moins sur le nombre de personnes que sur l’unanimité de la communion au salut. Ces hommes divers par leurs provenances et leurs intérêts forment en cet instant une communauté rassemblée en un repas qui, en son sens plénier, est le mémorial de la Cène de Jésus avec ses disciples avant sa Passion, annonce et symbole tout à la fois de la vie nouvelle dont peut vivre à présent la communauté. Là encore, on peut observer une inclusion entre cet avant-dernier chapitre et les premiers chapitres des Actes qui décrivent la communauté des «croyants» qui «n’avait qu’un cœur et qu’une âme» (4,32 ; cf. aussi 2,42-46). Certains commentateurs font en outre remarquer que 276 est la somme arithmétique des 23 premiers chiffres (comme 153, le nombre des poissons ramenés par les disciples en Jean 21,11, est la somme des 17 premiers chiffres). Ce qui est une façon d’exprimer la totalité : ce sont bien effectivement tous les hommes qui sont sauvés par la pâque du Christ à travers les eaux de la mort et sa résurrection à laquelle tous ont part.

 


 

«rassasiés» : derrière le sens matériel évident, on peut apercevoir des réminiscences bibliques. Cf. par exemple Exode 16,12 : «Au crépuscule vous mangerez de la viande et au matin vous serez rassasiés de pain. Vous saurez alors que je suis le Seigneur votre Dieu» ; Psaume 22,26 : «Les pauvres mangeront et seront rassasiés. Ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent» ; Siracide 24,21 : «Ceux qui me mangent auront encore faim, ceux qui me boivent auront encore soif». Mais cette thématique est exploitée par Jean plus encore que par Luc (cf. Jean 6,48-58).

 


 

«jetant le blé» : toujours la même dualité de sens. La raison pratique est simple : puisque la terre est proche, on n’a plus besoin de provisions et on cherche à alléger le navire pour faciliter la manœuvre. Mais c’est aussi une manière symbolique de dire que seul le repas de Dieu, le pain eucharistique, peut rassasier et que c’est en lui que se trouve la vraie vie. Les épreuves ne sont pas terminées pour autant : les versets suivants racontent la dislocation du bateau due aux manœuvres hasardeuses des marins (v. 39-41) et les risques pour les prisonniers d’être tués à cause de la peur des soldats (v. 42-43). Autrement dit, la vie humaine reste toujours marquée par la même séquence de péché et de grâce. Mais la grâce a le dernier mot : «Tous parvinrent sains et saufs à terre» (v.44). Le salut à travers l’eau et l’atteinte d’une terre nouvelle est un thème biblique récurrent depuis Noé échappant au déluge et le peuple atteignant la Terre promise en passant la mer Rouge, jusqu’à l’explication qu’en donne la Première épitre de Pierre : «... aux jours où Noé construisit l’arche, dans laquelle un petit nombre, en tout huit personnes, furent sauvées à travers l’eau. Ce qui y correspond, c’est le baptême qui nous sauve à présent» (1 Pierre 3,23).