Introduction

Étape 10 - Luc 22-23

Les chapitres 22 et 23, que nous lisons ce mois-ci, sont entièrement occupés par le récit de la Passion, du complot fomenté contre Jésus (22,1-2) à son ensevelissement (23,50-56). Les récits de la Passion, que les exégètes pensent avoir été les premiers mis par écrit, sont très développés dans les quatre évangiles, et Luc ne manque pas de travailler particulièrement le sien, à partir de la recension de Marc – qui reste sa première source, mais dont il s’écarte souvent, en déplaçant, omettant ou développant tel ou tel trait –, mais aussi d’une autre source connue également par Jean avec qui il a en commun quelques passages. Son récit est tout entier tourné vers Jésus – il se préoccupe peu, en revanche, d’établir les responsabilités des uns et des autres – et il souligne particulièrement deux traits : l’innocence de Jésus, présenté comme «un juste» (23,47), et sa sérénité devant ces événements auxquels il a choisi de «se livrer» pour que le dessein de salut de Dieu s’accomplisse.

Le chapitre 22 peut se diviser en deux grandes parties, distinguées par le changement de lieu («Il sortit…» : 22,39). La première (22,1-38) est centrée tout entière sur la pâque : la pâque juive – son contexte est rappelé dès le premier verset – et la pâque nouvelle qu’institue Jésus, suivie de quelques éléments d’un discours d’adieu. Dans la seconde partie (22,39-71), les événements commencent à se succéder à un rythme rapide avec l’arrestation de Jésus et son procès devant les autorités religieuses.

La pâque s’annonce donc (22,1), alors que le complot contre Jésus (déjà ourdi en 20,19) peut enfin se nouer grâce à la trahison de Judas, que Luc (22,2), comme Jean (13,17), attribue à l’action de Satan. Les préparatifs du repas pascal (22,7-13) sont effectués par deux disciples, Pierre et Jean, à la demande de Jésus, en un dialogue proche de celui de l’entrée à Jérusalem (cf. 19,30-34).

C’est donc un souper pascal que célèbrent Jésus et ses disciples (22,14-18), repas traditionnel qui fait revivre chaque année la joie du salut apporté par la libération d’Égypte. Mais c’est aussi un repas réinterprété par Jésus (22,19-20) qui en fait le mémorial du salut apporté par sa mort et de sa présence constante parmi les siens. Luc, beaucoup plus que Marc et Matthieu, suit l’ordre du repas traditionnel (par exemple en mentionnant la première coupe avant la bénédiction du pain) ; mais il omet le mets essentiel : l’agneau pascal – qui devait être consommé entre le pain azyme (souvenir du «pain de misère» de l’Égypte : Deutéronome 16,3) et la coupe de bénédiction, car le véritable agneau pascal est désormais le Christ lui-même, donné à tous dans le pain et le vin eucharistiques.

Le discours d’adieu qui suit le repas (22,21-38) est moins long et organisé qu’en Jean (13,12-16,33), mais il a en commun avec lui quelques éléments : l’annonce de la trahison de Judas (22,21-23) ; l’appel à l’humilité du service, exprimé non par le geste du lavement des pieds, mais par le déplacement ici d’une querelle de préséance entre les disciples (22,24-27) ; la promesse d’une récompense pour les apôtres appelés à «juger» (22,28-30), c’est-à-dire effectivement à exercer leur autorité sur les premières communautés ; enfin l’annonce du reniement de Pierre (22,31-34), ici assortie de la promesse que la prière de Jésus ne lui fera pas défaut et affermira sa foi. Le discours s’achève par des consignes (22,35-38), qui contrastent avec celles des premières missions (9,3-4 ; 10,4-8) : les disciples sont invités à présent à se munir d’argent, de besace et même d’armes ; cette annonce voilée des persécutions qu’à la suite de leur Maître, les disciples vont subir, n’est évidemment pas comprise par ceux-ci qui l’interprètent comme un projet de résistance violente à ceux qui en veulent à Jésus (22,38).

Dans la seconde partie du chapitre, les scènes vont se succéder en différents lieux et d’abord, pour les deux premières, au Mont des Oliviers (22,39) où, en total contraste avec l’arrivée triomphale à cet endroit quelque temps plus tôt (20,37), Jésus vit son agonie (22,40-46) et est arrêté (22,47-53). Les deux scènes comportent de nombreux éléments propres à Luc : l’absence du nom de Gethsémani et la présence de tous les disciples (et non seulement de Pierre, Jacques et Jean) ; la prière pour que se fasse la volonté du Père, dans les termes appris aux disciples en Matthieu 6,10, mais qui manquent dans la recension du Notre Père donné par Luc (11,2-4) ; la sueur de sang et le réconfort apporté par un ange ; le miracle de guérison dont bénéficie le serviteur du grand prêtre à qui l’on a tranché l’oreille ; l’omission enfin de la fuite des disciples, Luc se montrant toujours attentif à ne pas souligner leurs faiblesses.


Les trois scènes suivantes se déroulent dans la maison du grand prêtre : le reniement de Pierre qui se chauffe à un feu allumé dans la cour (22,54-62) ; les premiers outrages de la part des gardes (22,63-65) et, au lever du jour, la comparution devant le Sanhédrin (22,66-71). Luc ajoute ou met en valeur certains éléments : le regard de Jésus sur Pierre qui provoque son repentir ; l’attribution des outrages à de simples gardes désœuvrés pendant l’attente de la nuit (alors qu’en Marc 14,25, ils sont le fait de membres du Sanhédrin après la comparution de Jésus) ; la sobriété de l’interrogatoire, sans intervention du grand prêtre ni de témoins, qui porte uniquement sur l’identité de Jésus (Christ ? Fils de Dieu ?) et ne débouche sur aucune sentence.

Un nouveau déplacement de lieu introduit le chapitre 23 qui peut lui aussi se diviser en deux grands blocs : le procès devant les autorités civiles (23,2-25) et la montée au Calvaire et la crucifixion (23,26-56).

Le procès se déroule en trois temps : comparution devant Ponce Pilate (23,2-7) qui le renvoie devant Hérode (23,8-12) qui le défère à nouveau devant Pilate (23,13-24). Luc s’efforce surtout, dans tout ce passage, de montrer, à l’intention de ses lecteurs romains, que Jésus est innocent des crimes contre l’Empire dont on l’accuse (23,2) et qui n’ont d’ailleurs pas été évoqués devant le Sanhédrin. Pour ce faire, il mobilise comme témoins de cette innocence, Pilate, convaincu par une seule réponse : «Tu le dis» (23,3) ; Hérode à qui Jésus ne répond rien (23,9) ; et de nouveau Pilate qui, par trois fois, affirme qu’il n’a «trouvé en lui aucun motif de condamnation» (23,14.20.22). La condamnation de Jésus est donc présentée comme le résultat des manœuvres maladroites de politiques mus par la lâcheté et la peur, et des mensonges de religieux qui finissent par se déjuger complètement en demandant la libération d’un assassin (23,18).

On note aussi que les scènes d’outrages sont très discrètes (23,11.25), parfois même détournées (ainsi Hérode revêt Jésus «d’un habit splendide» : 23,11, sans doute par moquerie, mais à l’effet affaibli cependant par rapport à la «chlamyde éclatante» de Matthieu 27,28 et à la «pourpre» dérisoire de Marc 15,20).

La séquence finale de la crucifixion est composée comme un diptyque : elle s’ouvre par la montée au Calvaire (23,26-32) à laquelle fait pendant, à la fin, la scène de l’ensevelissement (23,50-56) ; la mort de Jésus, au centre du passage (23,44-45), est précédée des moqueries des soldats et d’un malfaiteur crucifié avec lui, ainsi que du dialogue avec le second (23,35-43), et suivie des réactions des foules et de ses amis (23,47-49).

Sur le chemin du Calvaire, Luc multiplie les rencontres : avec Simon de Cyrène (23,26), type même du disciple portant la croix à la suite du Maître ; avec des femmes (23,27-31), ce qui donne occasion d’une nouvelle lamentation sur Jérusalem dans la tonalité du discours eschatologique (21,20s). Au moment du crucifiement (23,33-34), décrit lui aussi avec une grande sobriété, il met sur les lèvres de Jésus une dernière prière d’intercession (23,34) : «Père, pardonne-leur…», que reprend Étienne, le premier martyr (Actes 7,60), et les disciples à sa suite. Ainsi certains des thèmes favoris de Luc : l’importance de Jérusalem, la prière, la suite du Christ, sont orchestrés en ce moment ultime.

Le passage plus particulièrement étudié ce mois-ci (cf. la rubrique «Méditer») contemple Jésus en croix, moqué par les chefs juifs, les soldats romains et un brigand (23,35-39), selon le schéma des tentations au désert (4,1-13), et exauçant la prière du «bon larron» (23,40-43) ; puis sa mort «à la sixième heure» (23,44-46), et les réactions consécutives de l’officier romain, des foules et des disciples (23,47?49).

Le récit de l’ensevelissement qui clôt le chapitre (23,50-56) ne mentionne pas explicitement l’absence des disciples, mais fait intervenir un nouveau personnage, Joseph d’Arimathie, membre du Sanhédrin, mais «juste» (23,50), comme l’était le premier Joseph (Matthieu 1,19), qui ose aller «réclamer le corps de Jésus» (23,53). La proximité du sabbat est soulignée (23,54) pour justifier l’ensevelissement hâtif, sans rite ni onction (contrairement à Jean 19,40). La conclusion rend hommage à la fidélité des femmes qui ont suivi Jésus depuis la Galilée (23,55, et déjà 23,49) et sont encore là, témoins de sa mort et de sa sépulture ; elles continuent à «l’assister» (cf. 8,3) en préparant les aromates pour l’onction (23,56), et seront, au matin de Pâques, les premières à se rendre au tombeau.