Introduction

Étape 3 - Luc 5,17-7,50

Le passage lu ce mois-ci semble poursuivre le récit du ministère de Jésus en Galilée, tel qu’il s’était inauguré au chapitre 4 : Jésus développe son enseignement et accomplit des guérisons. Et cependant un tournant s’opère : les actes de Jésus soulevaient au début l’enthousiasme et sa renommée s’en accroissait (cf. 5,15 : «La nouvelle se répandait de plus en plus et des foules nombreuses s’assemblaient pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies»). À partir de 5,17, de nouveaux protagonistes apparaissent : «les Pharisiens et les docteurs de la Loi», qui entraînent une série d’affrontements. Au long de ces trois chapitres, le texte va progresser en trois sections : une série d’actes de Jésus entraînant des controverses ; un discours programmatique aux disciples ; et de nouveau une série d’actes et de paroles visant à mieux faire comprendre qui est Jésus.

En suivant les données de Marc, Luc a donc regroupé, dans la seconde partie du chapitre 5 et au début du chapitre 6, une série de polémiques prenant des formes littéraires diverses : deux récits de guérison (le paralytique, 5,29-32 ; et l’homme à la main desséchée, 6,6-11), situés l’un au début, l’autre à la fin de la section ; et, au milieu, trois controverses à propos des repas pris avec des pécheurs (le banquet chez Lévi, 5,29-32), du jeûne (5,33-35) et du travail le jour du sabbat (les épis arrachés, 6,1-5), illustrées de petites paraboles (5,36-39). La tension monte, au long de ces péricopes, alors même que, paradoxalement, les actes reprochés à Jésus semblent aller du plus grave – le blasphème (5,21) – au plus ténu – le fait d’opérer une guérison le jour du sabbat (6,7), ce qui était objet de discussions même parmi les docteurs. À tel point que cette opposition croissante aboutit à la décision de le perdre (6,11).

Du point de vue de la communauté pour laquelle écrivait Luc, on voit que ces discussions sont regroupées autour de trois thèmes qui pouvaient poser question : le pardon des péchés, les repas et l’observance du sabbat. Il fallait en effet parvenir à déterminer comment se situer par rapport aux observances de la loi mosaïque et s’interroger sur leur compatibilité avec la loi nouvelle du Christ.

La seconde partie du passage lu en ce mois (6,12-49) s’ouvre par un acte fondateur : Jésus a déjà mesuré tant l’admiration que l’hostilité de ceux qui l’écoutent ; parmi ses disciples «il en choisit douze qu’il nomma apôtres» (6,13), c’est-à-dire «envoyés», ceux qui auront à répandre et à faire connaître son enseignement. Enseignement qui est immédiatement précisé dans un long discours, puisant à la même source que le «sermon sur la montagne» de Matthieu 5-7, mais donné, lui, dans «la plaine» (6,17). Car la montagne est, selon Luc, le lieu de la rencontre avec Dieu dans la prière (6,12), d’où il faut redescendre pour aller porter aux hommes sa parole.

La prédication de Jésus comporte un certain nombre de paroles : des bénédictions – les béatitudes (6,20-23) –, suivies ici de ce qu’on appelle improprement des «malédictions», car elles ne sont que des mises en garde (6,24-26) ; puis des règles définissant l’agir chrétien en ce qu’il a de plus spécifique et de plus révolutionnaire : l’amour des ennemis (6,27-35), la bienveillance et la compassion universelles (6,36-38). Ces paroles sont illustrées par de petites paraboles qui appellent à la bonté mais aussi au discernement : les deux aveugles (6,39-40), la paille et la poutre (6,41-42), l’arbre et ses fruits (6,43-45). Il est ainsi indiqué, non seulement aux Douze, mais aussi à tous ceux qui veulent être disciples, comment agir en «fils du Très-Haut» (6,35), en imitant la conduite de Dieu vis-à-vis des pécheurs que nous sommes.

La troisième partie du texte, correspondant au chapitre 7, rapporte de nouveau des actes de Jésus. Une première lecture pourrait faire penser qu’après la parenthèse du discours, le récit se poursuit linéairement en prolongeant les chapitres 4 et 5. Cependant l’enjeu a changé : il ne s’agit plus pour Jésus de se faire connaître, comme aux débuts de son ministère ; il ne s’agit plus pour ses auditeurs de se situer par rapport à lui comme opposants ou comme disciples. Il s’agit maintenant d’approfondir la connaissance que l’on a de Jésus et de le reconnaître pour ce qu’il est : «un grand prophète» (7,16), le messie annoncé (7,19-23), la Sagesse même de Dieu (7,35).

Ce chapitre 7 s’ouvre par deux miracles encore plus éclatants que les précédents : la guérison à distance du serviteur d’un centurion, alors que seuls des émissaires sont venus trouver Jésus (7,1-10) ; et la résurrection – on devrait plutôt dire la réanimation – du fils de la veuve de Naïn (7,11-17). Miracle qui prend, certes, un sens prophétique, mais qui est aussi un des rares à être attribué à la seule compassion de Jésus dont s’émeuvent les «entrailles de miséricorde», selon l’expression de l’Ancien Testament qualifiant l’amour de Dieu pour son peuple (7,13 ; cf. par exemple Osée 11,8-9).

Il ne semble plus possible de tenir Jésus pour un simple thaumaturge et cependant sa façon d’agit, déroutante pour un juif puisqu’il paraît agir avec la puissance de Dieu alors même qu’il ne respecte pas toutes les prescriptions de la Loi de Dieu, suscite plus d’interrogations qu’elle n’entraîne d’adhésions. Deux illustrations en sont données.

L’interrogation vient d’abord de Jean le Baptiste, celui-là même qui l’a, le premier, annoncé et reconnu (7,18-23). La réponse – indirecte –à ses émissaires est apportée par les signes messianiques accomplis par Jésus : il est bien le messie qu’annonçaient les prophètes ; mais la béatitude finale («Heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi», 7,23) montre la liberté qu’il entend conserver par rapport à des conceptions messianiques figées, mettant l’accent sur le jugement plus que sur l’œuvre de salut. Le témoignage appuyé que Jésus rend alors à Jean (7,24-30) n’occulte pas le fait que «le plus petit dans le Royaume est plus grand que lui» (7,28), c’est-à-dire que la prédication de Jean est restée au seuil du Royaume.

L’interrogation au sujet de Jésus est ensuite présentée comme étant globalement celle de toute sa génération (7,31-35), mise en scène en une petite parabole sous les traits de «gamins» qui ne savent pas ce qu’ils veulent et, refusant toute attitude qui ne leur semble pas conforme à leur propre sagesse, se mettent dans l’impossibilité de pénétrer la Sagesse de Dieu.

À deux reprises déjà, il a été insinué que les pécheurs, se reconnaissant davantage en manque de salut, se montraient, eux, capables de discerner «le dessein de Dieu» et de reconnaître en Jésus le prophète attendu (7,29.34). La dernière scène, propre à Luc et soigneusement traitée par lui, celle de la pécheresse pardonnée (7,36-50), illustre le partage qui s’opère entre le pécheur qui, dans la foi, voit en Jésus celui qui apporte le pardon et le salut, et le pharisien qui, en raison même de l’accueil fait par Jésus aux pécheurs, refuse de le tenir pour un prophète.

La boucle est bouclée : le passage s’achève comme il avait commencé par la question du pardon des péchés, posée là comme une pierre d’achoppement. En ces trois chapitres, les positions des uns et des autres se sont précisées et durcies ; l’enseignement de Jésus a clairement mis en avant l’amour à la source des valeurs et des conduites, en même temps que son identité messianique a été affirmée. L’approfondissement de cette identité de messie, qui accomplit les oracles prophétiques mais ne se montre pas exactement conforme à ce que l’on attendait de lui, va être au centre des derniers épisodes du ministère en Galilée que nous lirons le mois prochain.