Méditer

La guérison du paralytique (Luc 5,17-26)

Luc a déjà rapporté, aux chapitres 3 et 4, plusieurs scènes de guérison. Mais celle du paralytique, qui est présentée ici, ne ressemble pas aux précédentes : si Jésus affirme à nouveau son pouvoir thaumaturgique, il y fait de la guérison physique le signe d’une guérison spirituelle. Et ceci donne lieu à la première controverse avec les autorités religieuses qui font ici leur entrée.

 

Luc 5 [17] Et il advint, un jour qu'il était en train d'enseigner, qu'il y avait, assis, des Pharisiens et des docteurs de la Loi venus de tous les villages de Galilée, de Judée, et de Jérusalem ; et la puissance du Seigneur lui faisait opérer des guérisons. [18] Et voici des gens portant sur un lit un homme qui était paralysé, et ils cherchaient à l'introduire et à le placer devant lui. [19] Et comme ils ne savaient par où l'introduire à cause de la foule, ils montèrent sur le toit et, à travers les tuiles, ils le descendirent avec sa civière, au milieu, devant Jésus. [20] Voyant leur foi, il dit : «Homme, tes péchés te sont remis.» [21] Les scribes et les Pharisiens se mirent à penser : «Qui est-il celui-là, qui profère des blasphèmes ? Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ?» [22] Mais, percevant leurs pensées, Jésus prit la parole et leur dit : «Pourquoi ces pensées dans vos cœurs ? [23] Quel est le plus facile, de dire : Tes péchés te sont remis, ou de dire : Lève-toi et marche ? [24] Eh bien ! pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés, je te l'ordonne, dit-il au paralysé, lève-toi et, prenant ta civière, va chez toi.» [25] Et, à l'instant même, se levant devant eux, et prenant ce sur quoi il gisait, il s'en alla chez lui en glorifiant Dieu. [26] Tous furent alors saisis de stupeur et ils glorifiaient Dieu. Ils furent remplis de crainte et ils disaient : «Nous avons vu d'étranges choses aujourd'hui

 


 

«Et il advint, un jour» : Le moins qu’on puisse dire est que cette délimitation de temps et de lieu manque de précision ! Luc suit en ce début du récit de la vie publique de Jésus, les données de Marc et se soucie peu de l’itinéraire de Jésus – contrairement à ce que l’on verra à partir du chapitre 9. Ce qui lui importe est de souligner que la mission de Jésus se poursuit sous son double aspect d’enseignement et de guérison.

 



«…des Pharisiens et des docteurs de la Loi» : Les Pharisiens forment, au sein du peuple juif, un groupe particulièrement religieux, attaché au Temple et à l’observance rigoureuse de la Loi. Contrairement aux Sadducéens, ils n’ont aucune complaisance envers l’occupant romain et, d’une façon générale, refusent toute compromission. Le nom qu’ils se donnent, peroushim, signifie «séparé». Malgré les controverses que rapportent les Évangiles, Jésus, au début de sa prédication, a pu être pris pour l’un d’entre eux. Quant au titre de docteur de la Loi, il renvoie non à un parti, mais à une qualification : il désigne celui qui est versé dans l’étude de l’Écriture et consulté pour son interprétation. En hébreu, les docteurs de la Loi sont appelés tannaïm, littéralement «répétiteur», sans que cela ait aucun caractère péjoratif.

 



«…venus de tous les villages de Galilée, de Judée, et de Jérusalem» : La précision n’est certes pas géographique : ces autorités doctrinales viennent de partout ! Leur présence massive est d’autant plus soulignée que c’est la première fois qu’ils apparaissent dans cet Évangile (à l’exception des docteurs rencontrés par Jésus, enfant, dans le Temple). Manière pour Luc d’attirer l’attention, par la qualité et la quantité des auditeurs, sur l’importance de l’événement qui va se produire et sur l’opposition radicale qui va se manifester.




«la puissance du Seigneur…» : La puissance de Dieu que Jésus, en son humanité, possède en plénitude.

 



«…ils ne savaient par où l'introduire à cause de la foule» : Derrière l’aspect pittoresque du récit, plusieurs éléments importants sont affirmés : l’enthousiasme populaire qui a déjà été souligné par Luc (4,14 ; 4,37 ; 4,45 ; 5,1 ; 5,15) ; et la foi dont font preuve ces hommes.

 



«…et, à travers les tuiles, ils le descendirent avec sa civière» : il est amusant de remarquer que Luc, écrivant pour une communauté pagano-chrétienne, a remplacé la terrasse de torchis propre aux maisons de Palestine dont parle Marc 2,4, par un toit de tuiles à la façon des villas gréco-romaines. Mais il faut surtout noter la ténacité de ces hommes qui allient l’ingéniosité à la confiance, la foi et les actes.




«Voyant leur foi…» : Jésus paraît souvent poser la foi comme la cause, ou du moins l’occasion de la guérison : «Va, ta foi t’a sauvé». C’est dire que l’Évangile rapporte les miracles non comme des gestes de miséricorde, mais comme des signes qu’en Jésus le Royaume messianique est advenu. Ils ne peuvent donc s’accomplir que si le suppliant, par son mouvement de confiance et d’abandon, renonce à compter sur lui-même pour s’en remettre à la parole de Celui en qui il met sa foi, manifestant ainsi qu’il reconnaît la puissance de salut à l’œuvre en Jésus. Il est assez rare (cf. cependant le centurion en Lc 7,9) que ce soit, comme ici, la foi des accompagnateurs et non celle du malade, qui soit soulignée : c’est une belle justification de la prière d’intercession.




«Homme, tes péchés te sont remis.» : Surprise ! Le signe donné n’est pas celui auquel on se serait attendu. La grâce accordée est celle du pardon – guérison spirituelle qui rétablit la relation abîmée entre l’homme et Dieu – et non la guérison physique. On peut remarquer d’ailleurs que les porteurs n’avaient formulé aucune demande explicite et qu’ils se montrent, par la foi et l’humilité de leur démarche, prêts à accueillir cette grâce.


Les caractéristiques de la parole de Dieu, telles que les définit l’Écriture sont ici bien présentes : cette Parole est efficace, mais souvent déroutante pour l’homme. Cf. par exemple Is 55,8-11 : «Car vos pensées ne sont pas mes pensées et vos voies ne sont pas mes voies… Ainsi en est-il de la parole sortie de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission.»




«Les scribes et les Pharisiens se mirent à penser : ‘Qui est-il celui-là, qui profère des blasphèmes ?’» : L’affirmation de Jésus suscite la première controverse intervenant en Luc. Les critiques des Pharisiens et des docteurs, bien que restant implicites, portent sur deux points : tout d’abord sur le fait que Jésus, en pardonnant lui-même les péchés, s’affranchit du système religieux existant. Dans la liturgie du Temple, en effet, il était prévu des «sacrifices pour le péché» qui, à certaines conditions, permettaient d’obtenir le pardon de ses fautes (Lévitique 4,1-5,17). Jésus remet donc en cause le rôle du Temple et du sacerdoce. En second lieu, Jésus, en prononçant le pardon des péchés, s’attribue une prérogative de Dieu (cf. par exemple Isaïe 1,8) – ce qui est blasphématoire – et se fait donc son égal.

 



«Quel est le plus facile, de dire…» : La «pensée» des Pharisiens, que Jésus met à jour, consiste évidemment à affirmer qu’il est plus facile de remettre les péchés (puisqu’aucune conséquence visible n’est attendue) que de remettre concrètement debout un paralytique (ce que tout le monde peut constater). Le seul critère qu’ils retiennent est donc celui de la vérification matérielle.

 


 

«le Fils de l'homme» : C’est la première fois que ce titre qu’aime utiliser Jésus apparaît en Luc. L’origine de cette appellation est à chercher dans le livre de Daniel : «Voici venant sur les nuées comme un Fils d’homme…» (Daniel 7,13-14) : c’est donc d’abord une figure apocalyptique qui renvoie au jugement final. Mais ce titre exprime aussi, comme ici, l’autorité venant de Dieu dont Jésus dispose «sur la terre».

 



«Eh bien ! pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés, je te l'ordonne, dit-il au paralysé, lève-toi» : Curieuse construction de ce verset 24 puisque le début de la phrase s’adresse aux Pharisiens et la fin au paralytique. Mais il est clair que Jésus fait du relèvement physique du paralytique le signe de sa guérison spirituelle et le garant qu’elle est bien réelle. Par cette guérison de tout l’homme, corps et cœur, il accomplit bien la mission tracée par l’oracle d’Isaïe qu’il s’était attribué au début de son ministère : «Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance… proclamer une année de grâce du Seigneur» (Isaïe 61,1-2, cité en Luc 4,18-19). La portée christologique de cet épisode est donc grande : Jésus est présenté comme le Messie attendu, qui accomplit les oracles prophétiques, mais aussi comme celui qui met en œuvre la puissance de Dieu.

 



«Et, à l'instant même, se levant devant eux…» : La preuve immédiate de la guérison est le signe de l’efficacité de la parole de Jésus. Comme «au commencement», Dieu crée (ici recrée un homme nouveau) par sa parole (Genèse 1,3.6.9…). Cette recréation est aussi le rétablissement de la relation entre l’homme et Dieu, qui se manifeste par son action de grâce.

 



«Tous furent alors saisis de stupeur et ils glorifiaient Dieu. Ils furent remplis de crainte» : La louange et l’action de grâce sont partagées par les spectateurs auxquels Luc prête deux sentiments : la «stupeur», c’est-à-dire la réaction humaine d’étonnement devant un prodige ; et la «crainte» qui n’a rien à voir avec la peur, mais est un sentiment plus religieux manifestant la reconnaissance de la grandeur de Dieu.

 



«..aujourd'hui» : Cet «aujourd’hui» fait écho à l’«aujourd’hui» de Jésus commentant, dans la synagogue de Nazareth, le passage d’Isaïe («Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture», Luc 4,21) : tous semblent prendre conscience que ce miracle signifie l’aujourd’hui du salut de Dieu.