Introduction

Étape 4 - Luc 8,1-9,50

Le récit du ministère de Jésus en Galilée, lu le mois dernier, permettait, au fil des controverses et des actes de puissance, de révéler peu à peu qui était cet homme allant jusqu’à pardonner les péchés (Luc 5,21 ; 7,49). La fin du ministère galiléen que nous abordons maintenant se focalise plutôt sur la figure du disciple. Luc a déjà relaté l’appel des premiers disciples, le choix des Douze ; en ces chapitres 8 et 9, il montre comment ceux-ci se trouvent concrètement associés à la mission de Jésus.

Le chapitre 8 s’ouvre par un bref «sommaire» (8,1-3), c’est-à-dire un résumé de l’activité de Jésus, qui insiste moins sur cette activité elle-même que sur ceux qui en sont témoins : les Douze, bien évidemment, mais aussi – et cette précision est propre à Luc – des femmes qui se voient ici quasiment mises sur le même plan.

La suite du chapitre va tourner autour de la question de la foi traitée successivement à partir de paraboles et de récits de miracles.

La première partie parabolique met l’accent sur la qualité propre du disciple, qui est l’écoute de la Parole de Dieu. La parabole du semeur (8, 4-8) est reprise de Marc 4, mais, comme l’explication qui suit (8,9-15), ici réservée aux seuls disciples (cf. 8,9) ; elle laisse le personnage du semeur au second plan pour se concentrer sur les différents types d’écoute des uns et des autres : des groupes d’auditeurs divers sont caractérisés, qui accueillent ou non la Bonne Nouvelle, la laissent ou non transformer leur vie. Le dernier groupe dessine le portrait du disciple qui joint à l’écoute la fidélité et la mise en œuvre de la Parole.

Trois petites paraboles (8,16-18) illustrent cette fructification de la Parole dans la vie et les actions du disciple qui a à la divulguer (la lampe sur le lampadaire : 8,16 ; le dévoilement de ce qui est caché : 8,17) et à progresser lui-même sans cesse dans sa compréhension («celui qui a recevra encore» : 8,18). Enfin, l’exemple de la famille de Jésus (8,19-21) – qui n’est pas rapporté ici, contrairement à Marc 3,31-35, de façon polémique – montre que c’est bien l’accueil de la Parole de Jésus qui intègre dans le cercle de ses disciples.

La seconde partie de ce chapitre (8,22-56) pose la question de la foi d’une autre manière, à partir du récit de miracles qui, en une progression bien maîtrisée, sauvent d’abord d’un danger extérieur (la tempête apaisée : 8,22-25), puis des puissances démoniaques (le possédé gérasénien : 8,24-39), de la maladie (la femme hémoroïsse : 8,43-48) et finalement de la mort (la résurrection de la fille de Jaïre : 8,40-42.49-56). Mais, à travers ces récits, il s’agit moins de mettre à l’épreuve la foi des disciples que de l’éduquer et de la former.

La tempête apaisée, telle que la relate Luc (8,22-25) met moins l’accent sur la puissance d’exorcisme de Jésus (comparer avec Marc 4,39) que sur sa présence efficace et la protection qu’il apporte aux disciples, même lorsqu’il est – ou semble être – endormi. Leçon que Luc destine certainement à sa communauté. Le second miracle, opéré lors d’une incursion en territoire païen (8, 26-39), a pour résultat de détruire le mal, ou plutôt de provoquer son autodestruction puisque les démons vont dans les porcs – animaux impurs – qui s’étouffent dans la mer – lieu traditionnel d’habitation des puissances démoniaques ; il a aussi pour conséquence de former un disciple puisque l’homme guéri est trouvé «assis aux pieds» de Jésus, dans la position même du disciple (8,35), et envoyé évangéliser les siens (8,39).

Les deux derniers miracles – dont les récits sont imbriqués (8,40-56) – mettent en scène deux femmes liées par une indication temporelle : l’une est âgée de douze ans et l’autre, malade depuis douze ans (8,42-43). Mais ils montrent aussi comment peu à peu se fonde la foi des disciples : Pierre va être amené à se situer sur un plan autre que matériel (cf. sa réponse en 8,45) et à reconnaître que la force de Dieu habite en Jésus ; il va être, avec Jean et Jacques (8,51), le témoin privilégié de la résurrection de la fillette qui, pour le moment, ne doit être révélée à personne (8,56) – de même que la connaissance des mystères du Royaume est, pour l’heure, réservée aux seuls disciples (8,10).


Le plan du chapitre 9 n’est pas aisé à saisir car Luc alterne passages où miracles et enseignements s’adressent à «la foule» et scènes d’explication réservées aux seuls disciples. Mais une ligne de force se dégage à travers les trois séquences qu’on peut repérer : ceux-ci sont de plus en plus étroitement associés à la prédication de Jésus et donc spécialement formés à cette fin.


Le ton est donné dès la première séquence (9,1-17) où «les Douze» sont envoyés en mission par Jésus (9,1-6). Ils commencent donc là à honorer leur nom d’apôtre – qui signifie «envoyé» (cf. 6,13) – et à avoir part à l’autorité même de Jésus (9,1). Le récit de cette première mission qui n’est pas donné, est remplacé par un excursus concernant «Hérode prince de Galilée» (9,7-9), dont l’intérêt est surtout narratif : montrant l’interrogation que suscite l’identité de Jésus, il prépare la réponse que vont y apporter les disciples et, plus lointainement, le face à face qui se produira lors de la Passion (23,8), faisant en quelque sorte d’Hérode la figure du non-disciple.

 

Le retour de la mission est évoqué au début du passage suivant (9,18) qui illustre bien la tension entre «foule» et «disciple» qui domine tout le chapitre. Jésus en effet part avec les apôtres «à l’écart» (9,10), mais la foule les suit, le contraignant à reprendre son ministère de prédication et de guérison (9,11) et à donner le signe de la multiplication des pains (9,12-17). À vrai dire, il s’agit en ce miracle, relaté en prenant pour modèle littéraire un miracle semblable opéré par le prophète Élisée (2 R 4,38-44), plus que de multiplication, de «fraction» du pain (9,16) : la même succession de verbes – prendre, bénir, rompre, donner – se retrouve dans le récit de la Cène (22,19) et dans celui du repas pris avec les pèlerins d’Emmaüs (24,30). Mais ce qui frappe dans la scène, telle que la rapporte Luc, est le rôle d’intermédiaires qu’à trois reprises Jésus entend faire jouer aux Douze (9,13.14.15) et la précision symbolique des douze paniers emplis de morceaux (9,17).


La seconde séquence (9,18-27), introduite par une précision de temps, se déroule elle aussi d’abord «à l’écart» (9,18), puis devant tous (9,23). Elle tourne autour de la question de l’identité : identité de Jésus qui interroge sur ce point ses disciples (9,18-22) ; identité du disciple qu’il précise ensuite (9,23-27). Les réponses apportées d’abord par les disciples (9,19) ne font que refléter l’attente populaire qu’avait bien perçue Hérode (9,8), tandis que celle de Pierre apporte un élément nouveau : «le Messie de Dieu» (9,20) – ou Christ, selon que l’on transpose le terme hébreu ou grec – c’est-à-dire le descendant de David apportant le salut. Luc omet ici les développements que cette confession de Pierre trouvent en Marc, mais en corrige immédiatement la portée par la première annonce de la Passion (9,22) qui infléchit l’image messianique ; puis en tire les conséquences dans la vie du disciple (9,23-27). De tous ceux qui veulent devenir disciples, car l’enseignement s’adresse non plus seulement aux Douze, mais à tous, et indique clairement que ceux qui «marchent à la suite» du Christ suivent effectivement la même voie que lui : celle qui passe par la croix.


La troisième séquence (9,28-50), introduite par une nouvelle précision de temps, (huit jours après : 8,28) fait progresser les disciples – et de façon souvent vigoureuse –dans la compréhension qu’ils acquièrent peu à peu de l’identité et de la destinée de leur Maître. L’épisode de la Transfiguration (9,28-36), dont seuls sont témoins à nouveau Pierre, Jean et Jacques (9,28), manifeste devant eux la gloire de Dieu dont Jésus est revêtu, les préparant ainsi à traverser l’épreuve de la Passion évoquée dans l’entretien avec Moïse et Élie (9,31). «Le lendemain», la guérison de l’enfant épileptique (9,37-43a) est opérée devant «une grande foule» (9,37) ; elle manifeste la maîtrise sur le mal que Jésus possède, mais aussi l’impuissance des disciples livrés à eux-mêmes (9,40), que renforce encore l’interpellation vigoureuse –  et rare chez Luc – de Jésus (9,41).
Ils vont faire l’objet d’un dernier enseignement – la seconde annonce de la Passion (9,43b-45) – dont ils «ne saisissent pas le sens» (9,45). Deux exemples illustrent leur incompréhension de leur état de disciple lorsqu’ils discutent pour «savoir qui était le plus grand parmi eux» (9,46-48), ainsi que la manière universelle dont Jésus interprète sa vocation de Messie (9,49-50). Les disciples sont ainsi enseignés sur l’humilité par la parabole de l’enfant (9,47-48) et sur l’ouverture d’esprit et de cœur par la réponse à Jean (9,50).


Ainsi s’achève, sur cette note pédagogique, le ministère de Jésus en Galilée. Dès le verset suivant (9,51), Luc montre Jésus prenant «la route de Jérusalem», terme de sa mission. Nous entrerons le mois prochain dans la deuxième partie de l’Évangile, toute tendue vers la Ville Sainte.