Introduction

Étape 5 - Luc 9,51-11,54

Nous abordons ce mois-ci la seconde grande section de l’évangile selon saint Luc. En effet, alors que la première relatait son ministère en Galilée, cette section est construite comme une longue montée vers Jérusalem. Une montée, à vrai dire, plus symbolique que géographique, car l’itinéraire n’a rien de linéaire et n’intéresse d’ailleurs pas véritablement Luc. Alors qu’il insiste en revanche, à plusieurs reprises, sur l’importance de la Ville Sainte (9,31 ; 13,33-35 ; 18,31 ;19,41-44) où commence et où s’achève son évangile, dans le Temple même (1,8s ; 24,53).

Cette section, qui s’ouvre par un verset (9,51) théologiquement très dense (allusions à Isaïe 50,7 et Ézéchiel 3,8 ; vocabulaire de l’enlèvement utilisé aussi pour l’Ascension en Actes 1,2.11.22), est aussi celle qui contient le plus d’épisodes propres au troisième évangile. Elle développe le thème du voyage de celui qui «n’a pas où reposer la tête» (9,58), ce qui, dès les débuts de cette section (dans les chapitres 10 et 11 que nous lisons ce mois-ci), implique de préciser qui peut suivre Jésus.

Le voyage commence en effet par un rejet : celui d’un «village samaritain» (9,52) – de même d’ailleurs que Jésus avait été, au début de son ministère public rejeté par les habitants de sa ville de Nazareth (4,28-30). Ce rejet ne fait que mettre en lumière la difficulté qu’il y a à suivre Jésus : Jacques et Jean sont réprimandés pour vouloir agir contre la manière de leur maître (9,55) ; les disciples potentiels qui se présentent sont découragés par la pauvreté et le détachement qui leur sont demandés, tant matériels (9,58) qu‘affectifs (9,60) et sociaux (9,62).

Le chapitre 10 s’attache plutôt au versant positif de la suite du Christ, selon deux grands thèmes : l’envoi en mission et le commandement de l’amour.

Il s’ouvre en effet par l’envoi en mission des 72 disciples (10,1-16) et les réactions à leur retour (10,17-24). Les consignes données aux 72 rappellent celles qu’avaient reçues les Douze (9,3-5) ; mais leur nombre est intéressant car il évoque celui de l’ensemble des peuples de la terre (cf. Genèse 10,2?32) à qui doit donc être portée la Bonne Nouvelle. L’accent est mis d’abord sur la prière (10,2), la pauvreté (10,4), mais surtout sur les conduites à adopter dans les cas de refus ou d’accueil (10,6.8-11) de ce qui n’est pas seulement un message, mais la personne même de Jésus (10,18).

Leur retour, dans la joie, provoque l’action de grâces de Jésus qui se réjouit de ce que l’empire du mal commence à s’écrouler, pour laisser place à son Règne (10,17-20) ; puis associe la Trinité entière à cette action de grâces (10,21-22) – l’Esprit qui le fait «tressaillir de joie» et le Père qui lui «a tout remis» – ; et englobe enfin tous les témoins de ces événements, qui annoncent la fin des temps, dans une même béatitude (10,21-24).

La deuxième séquence de ce chapitre 10 (10,25-42) propose un double portrait du disciple, sous des traits inattendus. Le cœur en est la définition du double commandement de l’amour, l’amour de Dieu et l’amour du prochain (10,25-28). Une parabole et un récit illustrent ces deux formes de l’amour qui ne font qu’un : la parabole du bon Samaritain (10,29-37), exemple de l’amour en acte de celui dont on «se fait proche» (10,36) ; et l’attitude de Marie, sœur de Marthe (10,38-42), qui, «assise aux pieds du Seigneur» (10,34), s’absorbe tout entière en sa contemplation.

Le chapitre 11 poursuit, en sa première partie (11,1-13), cette séquence consacrée aux disciples par un enseignement sur la prière. Luc, seul parmi les évangélistes, insiste en effet sur le fait que c’est la vue de Jésus en prière qui incite les disciples à lui demander : «Seigneur, apprends-nous à prier» (11,1). Ce qui occasionne donc un enseignement composé d’abord de la remise aux disciples de la «prière du Seigneur» (11,2-4), le Notre Père, donné ici dans une recension plus brève que celle de Matthieu (6,9?13) ; puis d’une parabole, celle de l’ami importun (11,5-8) qui, par son insistance, obtient de son ami ce qu’il désire ; suivie, en guise d’explication, d’une instruction sur l’efficacité de la prière (11,9?13) qui compare le Seigneur, non plus à un ami, mais à un père qui ne saurait rebuter son fils, surtout lorsque celui-ci demande le don parfait de l’Esprit Saint (11,13), ce don même qui sera accordé à l’Église naissante (Actes 2,33.38).


La deuxième partie de ce chapitre (11,14-36), plus disparate, développe plutôt le versant négatif de ce thème de la suite du Christ. Après un exorcisme opéré par Jésus (11,14), les critiques de la foule – qui sont pour la première fois mentionnées – fusent en effet (11,15-16) et vont appeler une réponse en deux temps.

La première critique affirme que les pouvoirs de Jésus lui viennent de «Béelzéboul, le prince des démons» (11,15). Jésus y répond (11,17-26) en montrant l’illogisme de cette accusation puisque la division ne peut conduire qu’à la destruction (11,17-19) ; puis en affirmant, au contraire, que ces exorcismes sont le signe de la présence du Royaume de Dieu déjà à l’œuvre en sa personne (11,20-23). Une mise en garde complète la réponse (11,24-26) : il ne suffit pas d’avoir été exorcisé ; encore faut-il changer de vie et donc, est-il implicitement affirmé (en référence à 11,23), se situer du côté de Jésus.

Un intermède (11,27-28) montre que tous ne sont pas aussi critiques : une femme dit, en une béatitude son admiration. La réplique de Jésus, sous forme d’une autre béatitude, exalte, non seulement celle qui l’a porté, mais tous «ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la gardent» (11,28), manière encore de se prémunir contre le retour de l’esprit mauvais (cf. 11,26) et de devenir un disciple fidèle.

La réponse à la seconde critique peut alors intervenir (11,29-36). Alors qu’on avait demandé à Jésus «un signe venant du ciel» (11,16), il n’accepte de donner que «le signe de Jonas» (1,29). L’histoire de Jonas (cf. le livre qui porte ce nom) n’est pas ici utilisée comme la préfiguration de la résurrection (ainsi que le fait Matthieu 12,60), mais comme un appel à la conversion semblable à celui qu’avait prêché Jonas aux Ninivites (11,32). Ce que renforce un autre exemple : celui de la reine de Saba (11,31 ; cf. 1 Rois 10,1-13). La réponse est complétée par deux petites paraboles (11,33-36) : la prédication de Jésus est comparée à une lampe (11,33) qui éclaire suffisamment pour que l’on n’ait pas besoin d’autres signes ; cette lumière de l’Évangile est donnée à tous, et c’est à chacun de se laisser illuminer par elle (11,24), sans faire en lui place aux ténèbres (11,35).

La troisième et dernière partie de ce chapitre 11,37-54) s’inscrit dans une situation nouvelle : l’invitation à déjeuner d’un Pharisien (11,37) ; mais elle peut aussi être vue comme un exemple de la lutte contre les ténèbres qui empêchent de reconnaître qui est Jésus. L’étonnement réprobateur du Pharisien devant l’attitude de Jésus qui «ne fait pas ses ablutions avant le repas» (11,38) provoque en effet de la part du Maître un ensemble de reproches, d’abord à l’adresse des Pharisiens (11,39-44), puis, après l’intervention de l’un d’entre eux (11,43), à l’encontre des légistes (11,46-52) ; reproches formulés, à plusieurs reprises, sur le mode des lamentations (11,42-44.47.52).

Les reproches faits aux Pharisiens (11,39-44) tournent autour de la question de la pureté – qui est en cause dans l’ablution. Par la distinction intérieur / extérieur, Jésus essaie de les entraîner de la notion de pureté rituelle, qui reste formaliste, à celle d’un comportement moral, plus conforme à l’esprit de la Loi qu’à sa lettre. De même il est reproché aux légistes (11,45-52) de multiplier les principes secondaires contraignants, au lieu de guider le peuple vers ce qui est le fondement de la Loi : l’amour de Dieu ; et donc de refuser – en allant jusqu’à la violence et au meurtre – l’enseignement des prophètes tentant de les ramener à l’écoute de leur Seigneur.

La conclusion (11,53-54) souligne la réaction négative des scribes et des Pharisiens qui, au lieu d’écouter la Parole et de se convertir, «se mettent à en vouloir terriblement à Jésus» et s’engagent sur la voie de leurs pères, en «lui tendant des pièges» à lui, le grand Prophète.

Les notations dramatiques commencent donc à se multiplier, depuis le rejet initial jusqu’à cette animosité marquée à la fin, dans cette marche vers Jérusalem où chacun est invité, de plus en plus clairement, à se prononcer face à Jésus, à choisir en somme son camp. Car «qui n’est pas avec moi est contre moi» (11,23).