Introduction

Étape 7 - Luc 13,22-17,10

Poursuivant la montée vers Jérusalem, nous nous trouvons ce mois-ci, devant une longue étape. Une question court tout du long : va-t-on accepter ou refuser le Royaume qu’apporte Jésus ?

L’expression («faire route vers Jérusalem») montrant que s’amorce une nouvelle partie du voyage à peine formulée (13,22), l’interrogation sous-jacente à tous les éléments de ce passage, à première vue un peu disparate, est posée : qui peut être sauvé ? (13,23) En même temps que l’orientation des réponses que va apporter Jésus est indiquée : il ne se laissera pas entraîner dans des discussions d’école, mais il renverra chacun à l’usage de sa liberté : et toi, que fais-tu pour être sauvé ? Ou plutôt : es-tu disposé à te laisser sauver ? Paraboles et récits vont alterner pour présenter tous les aspects de cette problématique.

La fin du chapitre 13 propose de fait une parabole et un récit : la première (13,24-30) met en scène le rejet de ceux qui se croient dépositaires du salut – «vous», accuse Jésus (13,25) – et, par contraste, l’appel des païens. C’est bien la connaissance de Jésus (cf. 13,25.27), c’est-à-dire le fait d’accepter de s’engager dans une relation personnelle avec lui et donc de vivre de son message, qui se révèle être le critère de participation au banquet du Royaume.

La démarche de quelques Pharisiens bienveillants prévenant Jésus du danger que représente pour lui Hérode, vient aider à préciser ce critère christologique (13,31-35) : Jésus est bien en route vers sa mort, et cette mort adviendra dans et par Jérusalem. Si le sacrifice du Christ participe à la réalisation du plan de Dieu (cf. les expressions : «je dois… il convient…» en 13,33), l’oracle prophétique sur Jérusalem déplore qu’elle n’ait pas compris ou pas voulu entrer dans ce plan divin (cf. 13,34 : «…et vous n’avez pas voulu !»).

La 1e partie du chapitre 14 (14,1-24) – qui est plus particulièrement méditée en cet atelier – tisse, à l’occasion de l’invitation d’un Pharisien, un miracle (14,2-6) et trois paraboles (14,7-11 ; 12-14 ; 15-24) qui, développant la symbolique du repas, montrent, d’une part, que c’est Dieu qui invite au banquet eschatologique – c’est lui qui sauve – et d’autre part, qu’il faut, par sa conduite, comme le montrent les leçons sur le choix des places ou celui des invités, se mettre dans les dispositions nécessaires pour savoir, le jour venu, répondre à son invitation.

Alors que le voyage reprend après cette pause chez le Pharisien, la deuxième partie du chapitre (14,25-35) peut alors présenter une sorte de portrait du disciple qui a accepté l’invitation, mais doit en conséquence se soumettre à ses exigences. Deux paroles (14,26-27) précisent les conditions pour suivre Jésus : renoncer à tout et accepter de porter sa croix. Elle sont illustrées par deux paraboles (14,28-33) dont les images fortes (une tour à construire, une guerre à mener) indiquent le sérieux et l’engagement requis du disciple, que la dernière parabole (14,34) compare à du sel : ce qui évoque la vigueur puisqu’il relève, la fidélité puisqu’il conserve, et même, dans la tradition cultuelle juive, les sacrifices au Seigneur : «Tu saleras toute oblation que tu offriras et tu ne manqueras pas de mettre sur ton oblation le sel de l’alliance de ton Dieu ; à toute offrande tu joindras une offrande de sel à ton Dieu» (Lévitique 2,13).

Le chapitre 15, qui met en scène à nouveau Pharisiens et scribes, est peut-être le plus caractéristique de Luc, si attentif à souligner la compassion de Dieu ; le plus connu en tout cas, puisqu’il rassemble ce qu’il est convenu d’appeler les trois «paraboles de la miséricorde» : la brebis perdue et retrouvée (15,3-7), la drachme égarée et retrouvée (15,8-10) et le fils, lui aussi perdu et retrouvé – encore que cette longue parabole, considérée dans son ensemble (15,11-32), mette plutôt au centre l’attitude du père et décrive non seulement la prodigalité du fils cadet, mais aussi la dureté du fils aîné. L’allusion là encore est transparente, aux façons différentes d’accueillir la miséricorde universelle de Dieu qu’ont les pécheurs – qui se laissent toucher – et ceux qui se croient dans leur bon droit et qui demeurent fermés. Peu importe finalement ce qu’a fait le pécheur : la brebis s’est égarée toute seule, mais la drachme a été perdue… Ce qui est mis au premier plan est la recherche inlassable, obstinée, coûteuse du berger et de la femme, ainsi que l’attente anxieuse et pleine d’amour du père, ainsi que la joie (15,7.10), la fête (15,24) que provoque le retour du pécheur, présenté comme un retour à la vie (15,24.32).
Le chapitre 16 paraît revenir sur une problématique déjà abordée au chapitre 12 : celle du rapport à l’argent et aux biens matériels ; mais l’accent est mis ici davantage, comme le veut la dynamique de tout ce passage, sur la perspective eschatologique.

À l’attention des disciples tout d’abord (16,1-13), Jésus propose une parabole suivie de quelques paroles explicatives, tant celle-ci peut déconcerter. La parabole dite de l’intendant malhonnête (16,1?8) ne le présente certes pas comme un modèle dont la conduite serait à imiter. Mais, par analogie, elle invite les «fils de la lumière» (16,8, 1 Thessaloniciens 5,5) à faire preuve de la même habileté dans leur poursuite d’une tout autre fin : l’entrée dans le Royaume. Si le disciple doit être fidèle (16,10-11) et détaché de l’argent (16,13), il peut utiliser celui-ci comme un moyen, en particulier par le partage et l’aumône (16,9), dans la perspective du jour où les relations d’argent auront disparu pour être remplacées par les seuls liens de l’amour.

À l’attention des Pharisiens ensuite (16,14-31), sont dites, dans l’ordre inverse, d’abord des paroles puis une parabole si limpide qu’elle se passe d’explications. Face aux critiques de ceux qui sont présentés comme «amis de l’argent» (16,14), Jésus répond en dénonçant leur fausse justice (16,15), puis en mettant en question leur façon de considérer la Loi dont ils se pensent les dépositaires (16,16-18) : après Jean Baptiste en effet, c’est-à-dire avec Jésus, la position de chacun par rapport au Royaume se trouve radicalement transformée (16,16) ; il ne s’agit pas de négliger désormais les préceptes de la Loi (16,17), mais de les réinterpréter avec une exigence nouvelle (16,18). Cette ferme exhortation est suivie sans transition de la parabole du riche et du pauvre Lazare (16,19-31) qui conclut sur la question de l’usage des richesses : mauvais usage bien évidemment de la part de cet homme qui festoie sans même voir le pauvre qui meurt à sa porte. Leur mort, à l’un et l’autre, provoque le renversement déjà plusieurs fois évoqué (14,11.24) : Lazare reçoit le bonheur et le riche, la torture. Bien qu’il soit enfant d’Abraham, son éloignement est irrémédiable car il n’a pas écouté, non seulement Jésus, mais la Loi et les prophètes (16,29) qu’il disait vénérer et qui enseignaient eux aussi déjà la charité envers l’indigent – petit rappel de l’affirmation de la pérennité de la Loi, posée en 16,17. Le signe que demande l’ancien riche – la résurrection de Lazare – n’entraînerait pas non plus la conversion de ceux qui n’écoutent pas la Parole de Dieu. Ainsi l’enseignement de la parabole du début du chapitre, à l’attention des disciples, et de celle de la fin de ce même chapitre, à l’attention des contradicteurs, est finalement identique : le partage sur terre des biens est le meilleur garant du partage dans l’au-delà de la joie de Dieu.

Le début du chapitre 17 revient aux disciples pour traiter, non plus de l’argent, mais de la vie fraternelle (17,1-4) et de la foi (17,5-10). La communauté peut connaître «le scandale» (étymologiquement : ce qui fait tomber sur le chemin), c’est-à-dire s’écarter radicalement du Christ (17,1-2). Pour éviter d’en arriver à cette extrémité, elle doit être fondée sur le pardon mutuel inlassablement redonné (17,3-4).

Ces vues paraissent si hautes qu’elles inquiètent «les apôtres» (c’est-à-dire les Douze, eux qui ont précisément la responsabilité de la communauté) qui demandent à Jésus de leur donner, pour y parvenir un surcroît de foi (17,5). La double réponse de Jésus, sous la forme d’une question énigmatique (17,6), puis d’une parabole (17,7-10), remet les choses en perspective face à la transcendance de Dieu. Il a fait à ceux qu’il a choisis le don de la foi, qui est suffisamment efficace pour qu’ils accomplissent leur mission, et ils demeurent des serviteurs qui ont simplement à s’acquitter de leur tâche avec conscience (17,10). L’étape s’achève – on retrouve en 17,12 le même refrain qu’en 9,51 et 13,22 – ; elle s’achève  comme elle avait commencé sur la perspective du banquet du Royaume.