Introduction

Étape 8 - Luc 17,11-19,27

Une nouvelle mention de la marche vers Jérusalem (17,11) ouvre la dernière étape du périple de Jésus vers la Ville sainte, étape marquée par l’urgence de la Passion qui se profile et des derniers temps qui s’annoncent.

Comme le début du ministère en Galilée, marqué par des miracles destinés à montrer la puissance de Jésus, cette étape finale s’ouvre par un miracle (17,11-19) qui, de même qu’en 5,12-16, concerne un, ou plutôt des lépreux. Il ne s’agit plus ici de présenter Jésus, que les lecteurs de l’Évangile ont appris à connaître, mais plutôt de définir la juste attitude face à lui : les dix lépreux font également preuve de foi en partant «se montrer aux prêtres» (17,14) avant même d’être guéris ; mais un seul, sur les dix, «un Samaritain» – on retrouve là l’universalisme de Luc et son amour pour les moins considérés –, un seul revient «glorifier Dieu» (17,15). Lui seul est déclaré, non seulement guéri, mais «sauvé» (17,19).

La question est donc bien de se tenir non seulement dans une attitude de foi, mais dans une relation vivante avec la personne même de Jésus. D’autant que le temps se fait court. La fin du chapitre 17 est en effet une sorte d’apocalypse, ou une partie du discours eschatologique dont Luc distribue les matériaux à deux moments différents (le second interviendra au chapitre 21), alors que Matthieu et Marc les ramassent en un seul discours final, juste avant la Passion. Ce premier discours (17,20-37) comporte deux parties de longueur très inégale. La première partie est un dialogue avec les Pharisiens (17,20-21) portant sur la date et le lieu de l’avènement du Royaume. Comme il l’avait déjà fait en 11,30, Jésus s’efforce de déplacer la question pour leur faire comprendre que, par sa présence, le Royaume de Dieu est déjà advenu, comme le signe messianique des lépreux purifiés vient, une fois de plus, de le montrer.

La seconde partie du discours (17,22-37) s’adresse aux disciples et concerne la venue du Fils de l’homme – titre emprunté à Daniel 7,13 –, car si Jésus est déjà venu dans la chair, il est encore à venir dans la gloire. Malgré les emprunts au vocabulaire des apocalypses, le propos disqualifie précisément les spéculations sur la fin des temps : une seule chose compte – et sont convoqués pour le montrer les exemples de Noé avant le déluge (Genèse 6,3-7,7 et Luc 17,26-27) et de Lot, le neveu d’Abraham, avant la destruction de Sodome (Genèse 19,12-19 et Luc 17,28-29) – une seule chose compte : vivre en disciple de manière à se trouver prêt lors de la manifestation glorieuse du Fils de l’homme. «Aux jours du Fils de l’homme» (17,26), comme au «Jour du Seigneur» qu’annonçaient les prophètes, s’exercera un jugement entre les justes et les injustes, selon le critère déjà énoncé en 9,24 : être capable de donner sa vie, pour la laisser être sauvée par Dieu (17,33). Ceci justifie l’attitude concrète à adopter : ne rien  emporter, ne pas se retourner (17,31), ainsi que la discrimination entre des personnes proches (17,32-35).

Il est donc logique que cette mise en garde et cet appel à se trouver prêt à tout moment soient suivis de conseils quant à la façon de vivre le temps présent pour demeurer dans l’attitude intérieure adéquate à ce moment décisif. C’est le propos du chapitre 18 qui, à travers deux paraboles sur la prière (18,1-8 et 9-14) et deux rencontres de Jésus avec des enfants (18,15-18) puis avec un riche notable (18,18-38), énumère les qualités attendues du disciple.

Les paraboles sur la prière, étudiées plus en détail dans la partie «Méditer», mettent au premier plan la persévérance qui caractérise la veuve (18,5-6) et l’humilité qui définit la prière du publicain (18,14). Elles permettent surtout de mieux comprendre ce que Dieu aime trouver en ses enfants. La caractéristique des enfants, précisément, est soulignée dans la première rencontre de Jésus (18,15-17) : s’ils sont donnés en modèle – ce qui est tout à fait incongru pour l’époque qui ne voit en eux que des êtres encore dénués de raison –, c’est à cause de leur confiance simple qui leur ouvre le Royaume. Tandis que la seconde rencontre avec celui que Luc appelle «un notable» (18,18-23) présente plutôt un contre-exemple : on retrouve ici, d’une autre façon, l’opposition entre le publicain qui sait qu’il n’est rien et attend tout de Dieu, et le Pharisien sûr de ses mérites. Le notable n’a peut-être pas la même morgue que le Pharisien ; mais il est – en vérité d’ailleurs – conscient de tout ce qu’il a déjà accompli. Il voudrait «faire» (18,18) davantage, alors qu’il lui est demandé au contraire de laisser, de quitter, de donner et, alors dénué de tout sauf de l’amour de Jésus, de le suivre.


Les conséquences de cette attitude nécessaire au disciple – que refuse le notable qui, du coup hérite la tristesse (17,23), et non la joie du Royaume – sont tirées en deux séries de paroles. La première qui semble adressée à tous (18,24-27), revient sur le thème des richesses si important chez Luc (nous l’avons déjà rencontré aux chapitres 12 et 16), mais vu dans la perspective des derniers temps, propre à ce dernier épisode de la marche vers Jérusalem : s’il est «difficile à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu» (18,24), le salut dépend, en dernier recours, de Dieu à qui «tout est possible» (18,27 ; cf. Genèse 18,14 et Luc 1,37). Le dernier mot est donc à l’espérance pour tous.

La seconde parole, à l’intention des Douze (18,28-30), dévoile la récompense promise à ceux qui ont tout quitté : ayant choisi la pauvreté, non seulement matérielle, mais aussi affective et sociale, ils reçoivent «la vie éternelle» (18,30) – cela même que le notable désirait (18,18) – mais aussi une nouvelle famille formée par la communauté des disciples.

Une sorte de conclusion est alors posée (18,31-34), qui éclaire – pour les Douze seulement – non plus l’avenir eschatologique, mais l’avenir proche : une troisième annonce de la Passion, plus précise que les précédentes, qui clôt cette étape en parlant de «monter à Jérusalem» (18,31) (jusqu’alors il avait été question de «marcher vers Jérusalem»). Jésus désigne clairement la Ville sainte comme lieu de sa mort, annoncée solennellement et mise en relation avec les prophéties, mais aussi de sa résurrection (annonce qui n’apparaît pas en 9,44 ni en 17,25, mais seulement en 9,22, juste avant la Transfiguration).

La fluidité du récit et de l’enchaînement des séquences peut faire négliger un point important ; c’est au milieu de ce chapitre, à partir de 18,15 (la rencontre avec les enfants) que Luc, qui, depuis le début de la marche vers Jérusalem (9,51), utilisait les sources qui lui sont propres, retrouve la trame du récit de Marc qu’il va suivre désormais jusqu’à la fin de l’évangile.

En 18,35, une nouvelle indication géographique ouvre l’étape finale avant l’arrivée à Jérusalem : c’est en effet à Jéricho, l’oasis proche de la mer Morte, juste avant la grande montée vers Jérusalem, que se situent, à la fin du chapitre 18 et au chapitre 19, les trois péricopes suivantes : un miracle (18,35-43), une conversion (19,1-10) et une parabole (19,11-27).

On ne distingue le miracle de la conversion que par commodité, car il s’agit bien dans les deux cas de rencontres avec Jésus qui transforment l’existence de celui qui le rencontre, ou plutôt qui se laisse rencontrer. Pour le mendiant aveugle comme pour le riche Zachée, les circonstances sont semblables : la foule qui entoure Jésus et fait obstacle, la parole libératrice et le salut que Jésus déclare apporter (18,42 et 19,9). L’aveugle qui se tient au bord du chemin, n’hésite pas à crier vers Jésus en lui donnant le titre messianique de «fils de David» (18,38) et, à cause de sa foi, reçoit non seulement la guérison, mais le salut. Salut contagieux puisque «tout le peuple» (et non plus «la foule») se joint à son action de grâce (18,43). Quant à Zachée, qui n’est pas infirme mais pécheur, son acte de foi est plus discret (il veut seulement «voir» qui est Jésus, 19,3), et sa profession, comme sa richesse, semblent représenter des obstacles. Mais son geste, digne d’un enfant, de grimper dans un arbre (19,6) montre sa simplicité et lui vaut de recevoir Jésus chez lui. L’éclat de sa conversion est à la mesure de son péché (19,8a) ; elle lui vaut sa pleine réintégration dans le peuple de Dieu (19,8b). Dans l’un et l’autre cas, la leçon est claire : le salut en Jésus est advenu pour tous (19,10).

Une longue parabole (19,11-27), dite par Jésus «parce qu’il était près de Jérusalem et qu’on pensait que le Royaume de Dieu allait apparaître à l’instant même» (19,11), vient donc clore, comme l’indiquent les deux raisons invoquées, à la fois le récit du voyage et la problématique des derniers temps. Cette parabole dite «des mines» ressemble fort à la parabole des talents rapportée par Matthieu (25,14-30). Mais elle a cependant une structure plus complexe puisque deux histoires en fait s’imbriquent : celle d’un homme qui part «pour recevoir la dignité royale» et, à son retour, règle ses comptes avec ses ennemis (19,12-14 et 27) ; et celle des serviteurs à qui de l’argent a été confié pour qu’ils le fassent fructifier et qui sont jugés au retour de leur maître (19,15-26), le thème du retour-jugement servant à les unir. L’interprétation en est complexe et peut se faire à plusieurs niveaux : la première histoire a un fondement historique – une situation semblable s’était produite lors de l’intronisation du fils d’Hérode le Grand – ; mais l’ensemble peut être considéré, dans certains de ses éléments du moins, comme une métaphore du trajet du Christ repartant vers son Père, après sa Passion, pour être intronisé au ciel, et laissant à ses serviteurs-apôtres le soin de gouverner les villes-Églises. Et ce, dès lors qu’ils l’auront reconnu comme un maître bon et libéral – contrairement au dernier serviteur, jugé à partir de l’image qu’il se fait d’un Dieu sévère et menaçant (19,21-22).

Par-delà l’interprétation plus fine qu’il faudrait en donner, la parabole, placée en ce lieu de l’évangile (et non, comme en Matthieu 25, à la fin du ministère de Jésus à Jérusalem), veut surtout prévenir contre l’attente d’une manifestation glorieuse immédiate du Royaume – en ce sens elle introduit la scène, qui va suivre, de l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem – ; elle annonce le temps de l’Église, c’est-à-dire de l’absence visible de Jésus, et renvoie à la fin des temps le jugement où «à tout homme qui a l’on (Dieu) donnera encore» (19,26), c’est-à-dire où le don de Dieu sera total pour tous ceux qui auront fait fructifier sa Parole. Les événements tragiques et glorieux qui vont se dérouler à Jérusalem, où arrive Jésus, sont ainsi déjà mis en perspective.