Méditer

Les paraboles sur la prière (Luc 18,1-14)

À travers deux petites paraboles qui opposent des personnages antagonistes, la veuve et le juge (181-8), le pharisien et le publicain (18,9-14), Jésus donne un enseignement sur la prière et les caractères qu’elle doit revêtir. Thème fondamental dans son évangile qui est le seul à montrer fréquemment Jésus en prière (6,12 ; 9,28-219 ; 11,1…).

 

Luc 18 [1] Et il leur disait une parabole sur ce qu’il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager. [2] «Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et n’avait de considération pour personne. [3] Il y avait aussi dans cette ville une veuve qui venait le trouver, en disant : Rends-moi justice contre mon adversaire ! [4] Il s’y refusa longtemps. Après quoi il se dit : ‘J’ai beau ne pas craindre Dieu et n’avoir de considération pour personne, [5] néanmoins, comme cette veuve m’importune, je vais lui rendre justice, pour qu’elle ne vienne pas sans fin me rompre la tête’.» [6] Et le Seigneur dit : «Écoutez ce que dit ce juge inique. [7] Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit, tandis qu’il patiente à leur sujet ! [8] Je vous dis qu’il leur fera prompte justice. Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?»

[9] Il dit encore, à l’adresse de certains qui se flattaient d’être des justes et n’avaient que mépris pour les autres, la parabole que voici : [10] «Deux hommes montèrent au Temple pour prier ; l’un était Pharisien et l’autre publicain. [11] Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : ‘Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain ; [12] je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j’acquiers.’ [13] Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, en disant : ‘Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis !’ [14] Je vous le dis : ce dernier descendit chez lui justifié, l’autre non. Car tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé.»

 


 

«une parabole» : le terme est appliqué par Luc à toute histoire racontée par Jésus pour illustrer ses propos. Mais on en voit ici un usage différent de ce qu’il était, par exemple, en 10,29-32 (le bon Samaritain) où l’histoire menait à déplacer les termes de la question et à faire progresser l’interlocuteur (cf. l’atelier biblique n°5 du 10 avril) ; ou en 8,5-8 où il s’agissait de réserver aux disciples la connaissance des «mystères du Royaume». Ici, l’histoire vient illustrer le conseil donné dès le premier verset. Autre différence : cette parabole ne peut pas être interprétée comme une allégorie où chaque détail renverrait à une signification précise (comme, par exemple, en 8,11?15, l’explication de la parabole du semeur) ; elle doit être comprise dans sa globalité, par analogie (c’est-à-dire par comparaison entre deux types de situations semblables, mais situées à des plans différents), comme l’était déjà la parabole de l’intendant infidèle (10,1-8).

 



«prier sans cesse» : la première qualité de la prière que souligne Jésus est la fidélité. Luc retrouve ici la même vocabulaire que celui utilisé par Paul dans sa 1e lettre aux Thessaloniciens : «Priez sans cesse» (5,17). Dans le contexte de l’épître qui parle du jour du Seigneur (5,13), comme dans celui de Luc qui vient de traiter de la venue du Royaume de Dieu et du Jour du Seigneur (17,20-37), ce conseil prend une forte tonalité eschatologique. Cette qualité tend à se confondre avec la vigilance qui sera préconisée dans le dernier discours : «Veillez donc et priez en tout temps, afin d’avoir la force d’échapper à tout ce qui doit arriver et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme» (Luc 21,36). Ce conseil d’assiduité à la prière va exercer une grande influence sur la spiritualité chrétienne (cf. aussi Éphésiens 6,18 ; Philippiens 4,6 ; Colossiens 4,2 ; 1 Thessaloniciens 5,5…) et particulièrement sur le développement du mouvement monastique.

 



«ne pas se décourager» : deuxième note de la prière : à la constance doit se joindre la persévérance. C’est donc que les épreuves – extérieures ou intérieures – sont en quelque sorte inhérentes à la prière.




«un juge» : aux premiers temps d’Israël, le juge est le personnage central d’une tribu ou d’un clan, qui exerce un pouvoir, non seulement juridique, mais aussi militaire et politique. Il en est ainsi depuis l’entrée en Terre Promise (cf. le livre des Juges) jusqu’à Samuel dont il est encore dit qu’il «jugea Israël pendant toute sa vie» (1 Samuel 7,15), c’est-à-dire jusqu’à l’instauration de la monarchie. Les juges n’ont plus dès lors qu’un pouvoir juridique qu’ils n’exercent pas toujours avec rectitude (cf. l’histoire de Suzanne, en Daniel 13). Même si leurs prérogatives, au temps de Jésus, n’avaient plus rien à voir avec celles de leurs devanciers, ils représentaient toujours pour le petit peuple un symbole de puissance, en raison des conséquences que leurs décisions pouvaient avoir. Pour croquer en une phrase le portrait de ce juge, Luc fait montre, une fois de plus, de la vivacité de sa plume.

 



«une veuve» : le second personnage de la parabole est le symbole, tout aussi clair, de la faiblesse. Les livres de la Loi citent toujours les veuves, avec les étrangers et les orphelins, parmi les catégories sans défense dont on doit se préoccuper. Avec la mort de son mari, la veuve a en effet aussi perdu son statut social et sa suffisance économique. C’est pourquoi la Loi lui offre une certaine protection, en appelant à ne pas la maltraiter (Exode 22,23) et à respecter ses droits (Deutéronome 24,17 ; 27,19), en imitant ainsi l’attitude de Dieu lui-même (Deutéronome 10,18 ; Psaume 146,9…). La veuve a, comme tous les pauvres, le droit de glaner dans les champs (cf. Lévitique 19,9-10, et l’histoire de Ruth la Moabite, en particulier Ruth 2,2). C’est à la vue d’une veuve que Luc décrit Jésus comme «saisi de pitié» (littéralement : «pris aux entrailles», 6,13) ; et c’est une veuve qu’il montre à ses disciples comme exemple de confiance totale en Dieu, son seul recours (21,2-4).

 



«mon adversaire» : on ne saura pas qui a lésé cette veuve ni de quelle façon il l’a fait. La parabole est réduite à une épure et ne donne que les éléments de l’histoire qui peuvent servir à l’analogie : ici la persévérance de la veuve qui est bien la figure valorisée à imiter.




«il se dit» : la parabole fait davantage entendre le raisonnement intérieur du juge ; d’une certaine façon, elle se place à son point de vue. La veuve se définit par la constance de sa conduite ; tandis que le juge, au contraire, évolue et, face à cette persévérance, va changer de comportement.




«pour qu’elle ne vienne pas sans fin…» : le motif de l’évolution du juge est purement égoïste. Il n’éprouve ni crainte de Dieu ni souci du prochain, et ne vise que son confort et sa tranquillité. De la même manière, les motivations du fils revenant vers son père étaient purement intéressées : «Moi je suis ici à mourir de faim. Je veux partir…» (15,17?18). Mais ici on ne dit pas que l’action du juge, rendant enfin la justice, devienne l’occasion de sa conversion. La pointe du récit n’est pas là.




«Écoutez» : l’apostrophe est solennelle ; l’interprétation de la parabole, donnée par «le Seigneur» – titre qui manifeste l’autorité de Jésus – insiste sur le fait que la persévérance de la veuve a bien été la cause efficiente de la justice qui lui est finalement rendue.

 



«Et Dieu ne ferait pas justice…» : si un juge inique en vient à céder aux supplications instantes d’une pauvre femme, à bien plus forte raison Dieu, qui est le juste Juge, exaucera-t-il la prière des siens. Le raisonnement est a fortiori, comme en 11,11?13, passage qui traitait déjà de la prière : «Si donc vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel...»

 


 

«ses élus» : l’argument est encore renforcé par le contraste entre une femme pauvre et inconnue, et les «élus», choisis et personnellement connus par Dieu. La notion d’élection est constante dans l’Écriture et toujours liée à l’amour, depuis Deutéronome 7,7-11 : «Si le Seigneur s’est attaché à vous et vous a choisis…, c’est par amour pour vous...», jusqu’à Jean 15,16 : «Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis pour que vous alliez et portiez du fruit».

 



«il patiente» : bel exemple d’utilisation et de réinterprétation d’un verset de l’Écriture ! La phrase semble en effet s’inspirer de Siracide 35,17-19 qui affirme que «la prière de l’humble perce les nuées» : «Il n’a de cesse que le Très Haut n’ait jeté les yeux sur lui, qu’il n’ait fait droit aux justes et rétabli l’égalité. Et le Seigneur ne tardera pas, il n’aura pas de patience à leur égard.» Là où Ben Sirac voulait montrer que Dieu ne tarderait pas à exaucer les pauvres (ce qui est aussi affirmé en Luc 18,8a) et qu’il ne patienterait pas devant les injustices, Luc semble dire ici que le Seigneur «patiente» c’est-à-dire qu’il diffère son jugement. C’est que, dans la lignée du chapitre 17, on se situe clairement dans une perspective eschatologique : les justes crient vers Dieu pour que son retour – le «Jour de Dieu» – vienne mettre définitivement fin à l’injustice de ce monde. La patience de Dieu se justifie alors par son désir que tous se convertissent et soient sauvés.
Dans le contexte de la communauté pour laquelle écrit Luc, qui connaissait les premières oppositions et persécutions, il s’agit d’expliquer le retard apparent de la Parousie que la première génération de chrétiens avait cru imminente (cf. aussi 2 P 3,9 : «Le Seigneur ne retarde pas l’accomplissement de ce qu’il a promis, comme certains l’accusent de retard, mais il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir.»).

 



«Je vous le dis…» : cette formule solennelle (que Luc, écrivant pour des chrétiens venus du paganisme, ne débute pas, contrairement à Matthieu, par le Amen hébraïque redoublé), semblable à un oracle prophétique, met Jésus dans la position du «Seigneur» (v. 6) qui a autorité pour affirmer la rapidité et l’efficacité de la justice de Dieu.

 



«Mais» : alors qu’on s’attendait à une conclusion sur la prière, la deuxième partie du verset 8, introduite par cet adversatif, change apparemment de thème. En fait le thème de la prière est lié à celui de la foi par la fidélité requise par l’une et l’autre : la prière doit être incessante pour nourrir la foi, la relation vivante à Jésus. Cette conclusion rappelle aussi indirectement la patience que Dieu manifeste jusqu’à ce que tous se convertissent, c’est-à-dire accèdent véritablement à la foi.

 



«le Fils de l’homme» : ce titre emprunté au livre de Daniel (Daniel 7,13) que Jésus est le seul, en Luc, à s’appliquer à lui-même, renvoie principalement à une figure apocalyptique qui reviendra «dans la gloire» (7,26) et exercera le jugement (21,36). Ici ce titre est mis en inclusion avec 17,23. Le «jour du Fils de l’homme» prend ainsi un aspect dramatique : tout au long de l’histoire, chaque génération de chrétiens, et chaque chrétien lui-même, doit s’interroger sur sa foi et sur son désir de hâter par sa prière persévérante le retour du Fils de l’homme, c’est-à-dire la fin de ce monde, mais surtout l’accès à la vision de Dieu..

 



«à l’adresse» : comme c’était déjà le cas dans la première parabole, le verset d’introduction de la seconde donne la clé d’interprétation de l’histoire et annonce sa signification morale.

 



«certains qui se flattaient d’être des justes» : la première parabole s’adressait aux disciples pour leur indiquer comment prier ; la seconde est destinée à des hommes qui ne sont pas nommés, mais désignés seulement par leur attitude intérieure. L’attitude qui était précisément reprochée aux Pharisiens en 14,15 : «Vous êtes, vous, ceux qui se donnent pour justes devant les hommes…» ; et qui, dans la parabole, va bien être attribuée à un Pharisien. On peut supposer que ce verset introductif ne les nomme pas dans le but d’élargir la portée de la parabole : toute communauté de croyants, en effet – et sans doute en premier lieu celle de Luc –, peut facilement se laisser gagner par cet état d’esprit.

 



«Deux hommes» : nouvelle opposition entre deux figures très contrastées ; mais, contrairement à la précédente qui, par analogie, permettait de comprendre l’efficacité de la prière de l’homme sur le cœur de Dieu, ce sont ici deux types d’hommes antagonistes qui sont dépeints, l’un servant de modèle, et l’autre de contre-exemple. Ils vont être décrits en deux tableaux symétriques : par leur comportement et leur attitude corporelle d’abord (v. 11a et 13a), puis par le contenu de leur prière (v.11b-12 et 13b).

 



«Pharisien» : les Pharisiens (comme on l’a vu dans l’atelier n°3, le 10 février 2010) forment, au sein du peuple juif, un groupe particulièrement religieux, attaché au Temple et à l’observance rigoureuse de la Loi.

 



«publicain» : les publicains, au temps de Jésus, sont des juifs bénéficiaires de contrats publics avec les Romains, pour fournir l’armée ou gérer la collecte des taxes et impôts, soit directement (comme le riche Zachée, 19,2), soit comme employés de celui qui a passé le contrat de fermage (comme Lévi, assis à son bureau de douane, 5,27). Ils sont doublement honnis : en tant que collecteurs d’impôts, risquant de s’enrichir frauduleusement ; et en tant que serviteurs de l’occupant romain, maniant l’argent païen (cf. 20,22-25). Cette réputation de voleurs et de collaborateurs en fait des pécheurs publics, coupables sur les plans éthique, politique et religieux.

 



«priait ainsi» : la prière du Pharisien est beaucoup plus développée que celle du publicain ; elle prend la forme d’une action de grâce – ce qui en soi n’est certes pas mauvais – ; mais d’une action de grâce qui porte moins sur les bienfaits de Dieu, pour l’en remercier, que sur ses propres qualités, pour s’en féliciter.

 



«je ne suis pas comme le reste des hommes» : à la suffisance – qui fait que finalement la prière du Pharisien est entièrement centrée sur lui-même et ses propres mérites – se joint l’absence de charité. Pour mieux louer ses vertus, il accable les autres de tous les vices. Même s’il le fait en termes proches de ceux de certains psaumes (cf. Psaume 26, par exemple), c’est bien là le «mépris pour les autres» que stigmatisait Jésus au verset 9.

 



«je jeûne» : à ses qualités – définies plutôt comme l’absence des défauts habituels chez les autres hommes –, il ajoute l’accomplissement parfait des prescriptions. Si la pratique du jeûne était courante chez les Pharisiens (cf. 5,33), seuls les plus religieux jeûnaient deux fois par semaine.

 



«je donne la dîme» : encore une prescription louable puisque tirée de la Loi (Nombres 18,21 ; Deutéronome 14,22…), mais contre laquelle Jésus met en garde parce qu’elle peut être transformée en absolu et détourner à bon marché de la vraie charité : «Malheur à vous, les Pharisiens, qui acquittez la dîme de la menthe, de la rue et de toute plante potagère, et qui délaissez la justice et l’amour de Dieu !» (Luc 11,42).

 



«n’osait même pas…» : à la suffisance du Pharisien, s’oppose l’humilité du publicain. Alors que le premier, trop occupé à comptabiliser ses mérites, n’avait aucune demande à présenter à Dieu, le second, conscient de son péché, confesse par toute son attitude, non seulement sa faute, mais surtout la grandeur de Dieu.

 



«aie pitié» : à la différence du premier, ce second priant n’est pas centré sur lui-même, pas même sur ses péchés. Il les reconnaît, sans chercher à les excuser, mais ne s’y attarde pas. Sa prière, beaucoup plus simple et brève que la précédente, est tout entière tendue vers Dieu, comme un cri d’appel à sa miséricorde et d’espérance en sa bonté. Le premier avait tout et ne pouvait donc rien recevoir, fût-ce le don de Dieu ; le second reconnaît qu’il n’a aucun mérite, mais est tout entier ouvert au pardon et à la grâce de Dieu.

 



«Je vous le dis» : même affirmation solennelle que dans la première parabole ; leurs structures sont bien tout à fait symétriques. L’autorité de Jésus est d’autant plus engagée ici que la conclusion qu’il tire est inattendue et choquante pour ses auditeurs. Il évalue la situation des deux hommes du point de vue de Dieu, et non selon le regard humain.

 



«descendit» : entre la montée au Temple (v. 10) et la descente chez soi, ce n’est pas seulement le mouvement qui s’est inversé, mais aussi les positions de chacun – et cela, finalement, sans que les deux priants en soient conscients : à la fin de leur prière, le premier est toujours convaincu de ses mérites, et l’autre de son indignité. Comme dans la première parabole, Jésus ici, avant de donner un enseignement moral, s’attache à révéler le jugement de Dieu.

 



«justifié» : il faut bien prendre le terme en son sens précis : «rendu juste». Paradoxalement le publicain est pardonné sans avoir avoué ses torts (cf. aussi le fils prodigue en 15,21-22) et encore moins les avoir réparés : il n’est toujours pas «un juste». Mais par son humilité, l’aveu de sa misère a rencontré la miséricorde de Dieu, et c’est la justice de Dieu qui l’a recouvert et supplée à la sienne. La «justification» est un thème central chez Saul le Pharisien, devenu l’apôtre Paul, en particulier dans l’Épître aux Romains. Cf. aussi Philippiens 3,9 : «être trouvé en lui (le Christ), n’ayant plus ma justice à moi, celle qui vient de la Loi, mais la justice par la foi au Christ, celle qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi».

 



«l’autre, non» : le Pharisien va continuer à agir selon la Loi, il reste «un juste», mais de sa justice à lui, toujours fragile et insuffisante face à celle de Dieu ; dans la mesure où il se croit et se dit déjà juste, la justice de Dieu – c’est-à-dire sa miséricorde – reste sur lui sans effet. Comme dans la parabole du fils prodigue, il ne faudrait pas voir ici une sorte de caprice de la part du Seigneur qui préférerait les rebelles ou les pécheurs aux sages (cf. les reproches du fils aîné en 15,29-30). Dieu préfère certes ceux qui se reconnaissent pécheurs (cf. 15,1), mais parce qu’ils reconnaissent la vérité de ce qu’ils sont et que, n’ayant plus d’autre recours, ils se tournent de tout leur être vers lui pour implorer leur pardon. Tandis que, pour rependre les formules imagées de Péguy, «les honnêtes gens» ne demandant rien, la grâce coule sur eux comme sur les plumes d’un canard, sans les pénétrer : «Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce» (Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne).

 



«tout homme qui s’élève…» : la première parabole débouchait sur une question ; la seconde sur une sentence déjà citée en 14,11 (à propos du choix des places, cf. l’atelier n°7 du 10 juin). Mais, de même que la question du v. 8 liait la prière au thème de la foi dans une perspective eschatologique, de même ici la formulation passive (qui, on le rappelle, désigne toujours Dieu comme véritable sujet de l’action), ainsi que le renversement total des situations, caractérisent la fin des temps (cf. déjà 1,52-23 : «Il a renversé les potentats de leur trône et élevé les humbles…» et 6,20-26 : «Heureux les pauvres car le Royaume de Dieu est à eux…»). On ne peut donc faire trop vite une interprétation uniquement morale de cet aphorisme en assimilant le publicain à celui qui s’abaisse (il a juste reconnu la vérité !) et en considérant qu’il faut s’identifier à lui ! C’est une attitude d’humilité authentique qui est requise, dans la prière, tant face à soi-même – nécessairement pécheur – que face à Dieu dont «les pensées ne sont pas nos pensées» (Isaïe 55,8).
«Représente-toi par la pensée deux chars : attelle à l’un la vertu et l’orgueil ; à l’autre le péché et l’humilité, et tu verras le char traîné par le péché, devancer celui de la vertu, non certes par sa force propre mais par celle de l’humilité qui y est jointe, de même que l’autre sera vaincu, non à cause de la faiblesse de la vertu, mais à cause de la masse pesante de l’orgueil» (S. Jean Chrysostome, De l’incompréhensibilité de Dieu).