Introduction

Étape 9 - Luc 19,28-21,38

Cette dernière section traitant du ministère de Jésus se situe tout entière à Jérusalem. La montée vers la ville sainte, commencée au verset 9,51, et occupant donc pas moins de 10 chapitres sur 24, s’achève par un verset qui forme inclusion avec le premier (19,28), enserrant ainsi toute la partie centrale de l’évangile et manifestant tout le dynamisme de la construction lucanienne.

L’introduction à cette section est formée par le récit de l’arrivée de Jésus à Jérusalem (19,29-44), avec, comme symbolisant les deux faces de la ville sainte et pécheresse, son entrée messianique sous les acclamations (19,29-40) et sa lamentation sur la ville qui n’a pas «reconnu le temps où elle fut visitée» (19,41-44). C’est ce passage qui est plus particulièrement médité dans l’atelier de ce mois.

Cette séquence à Jérusalem, marquée par sa grande unité de lieu autour du Temple, peut se diviser en deux parties : d’une part, les enseignements de Jésus et les controverses qu’il suscite (19,45-21,4) ; et, d’autre part, son discours sur la ruine de Jérusalem et la fin des temps qui, en Luc, est adressé à tous (21,5-38).

La première partie (19,45-21,4) commence directement dans le Temple et va être logiquement initiée par sa purification (19,45-46), ainsi que par un sommaire de ce qui va suivre : «il était journellement à enseigner dans le Temple» (19, 47-48). Luc, suivant en cela Marc, place donc au début du ministère à Jérusalem, peu avant la Passion, l’épisode des vendeurs chassés du Temple – contrairement à Jean qui le situe tout au début de la vie publique (2,13-22) - ; il le traite rapidement, en lui donnant le sens d’une purification par Jésus du lieu où il va désormais enseigner.

Cette première partie, où «le peuple» est présenté comme favorable à Jésus et «suspendu à ses lèvres» (19,48), est scandée par les questions malveillantes des grands prêtres, des scribes et des anciens (20,1), de leurs «espions» (20,20) et de «quelques Sadducéens» (20,27), questions auxquelles Jésus répond directement – quoique souvent à la façon rabbinique, en posant une nouvelle question – ou par une parabole.

La première controverse (20,1-8) porte sur l’origine de l’autorité de Jésus – question d’autant plus brûlante que c’est précisément cette autorité personnelle, manifestée par Jésus dans ses enseignements et ses miracles, qui heurte prêtres et docteurs de la Loi. La question qu’en guise de réponse, leur retourne Jésus à propos de l’autorité de Jean Baptiste (20,3), les renvoie à leurs contradictions et, plus fondamentalement, à leur incompétence pour juger des envoyés de Dieu (20,7).

Jésus cependant prolonge sa réponse par une parabole (20,9-19), adressée au peuple (20,9), mais que prêtres et scribes prennent pour eux (20,19). Cette parabole dite «des vignerons homicides» conte, sur le mode allégorique, l’histoire du salut incessamment offert par Dieu, jusqu’à l’envoi de son «fils bien-aimé» (20,13). En même temps qu’est dénoncée l’indignité des chefs du peuple, la mort du Fils est prophétisée – et, plus discrètement, son relèvement, par la citation du psaume 118 (20,17) –, ainsi que la disparition dramatique de l’organisation religieuse et politique traditionnelle d’Israël (20,16.18).

La deuxième controverse (20,20-26), moins frontale, cherche à partir d’une question sur l’impôt, à attirer Jésus dans une querelle non plus religieuse mais politique. Les «espions» commencent par le flatter (20,21) pour mieux l’enfermer dans un dilemme : être infidèle à la loi de Dieu ou rebelle à l’autorité de l’empereur (20,22). Mais Jésus répond en dissociant clairement les deux domaines religieux et politique (20,25), tout en affirmant la prééminence de Dieu : à l’empereur on ne donne que de l’argent frappé à son image (20,24) ; à Dieu, c’est nous-même, créés à son image, que nous devons offrir.

La troisième controverse (20,27-40), après l’échec des deux tentatives précédentes, fait intervenir des Sadducéens, un groupe religieux très conservateur qui ne reconnaît que les cinq premiers livres de la Bible (la Torah) et, en conséquence, estime peu fondée la croyance en la résurrection des morts apparue plus tardivement. À partir d’un cas d’école parfaitement invraisemblable et se fondant sur une interprétation littérale de la loi du lévirat (Deutéronome 25,5-6), ils cherchent, par leur question faussement ingénue, à mettre en lumière l’absurdité de l’enseignement de Jésus sur le Royaume des cieux (20,28-33). Réponse leur est apportée en deux temps : Jésus rectifie d’abord leur conception trop matérialiste de la résurrection, en précisant qu’il s’agit d’une vie et d’un état nouveaux où l’on devient «pareil aux anges» (20,34-36) ; puis, à l’aide d’une citation, empruntée précisément à la Torah, il montre que la fidélité même de Dieu à l’alliance suppose que la relation nouée avec les membres de son peuple ne soit pas rompue par la mort (20,37-38).

Tous ses opposants ayant été réduits au silence, c’est Jésus lui-même qui prend l’initiative de la quatrième controverse (20,41-44), ramenée à vrai dire à un monologue. Sa question, formulée à partir du psaume 110, l’un des grands psaumes messianiques, revient à interroger sur l’identité du Messie, appelé «Seigneur» par David (considéré traditionnellement comme l’auteur des psaumes), mais aussi désigné comme «fils de David». Aucune réponse n’est apportée, ni par les scribes, ni par Jésus qui ne peut encore révéler qui il est : pour le comprendre, il faut que le mystère pascal ait été traversé.

Cette première partie, dans le Temple, se termine par un double tableau contrasté, comme Luc aime les brosser. D’un côté, Jésus fait remarquer à ses disciples l’attitude des scribes (20,45-47) ; de l’autre, il attire leur attention sur l’offrande d’une pauvre veuve (21,1-4). Les scribes sont critiqués (comme cela avait déjà été le cas par exemple en 11,37-53) pour le caractère ostentatoire de leur piété : grands châles de prière, places au premier rang, longues prières publiques (20,46). À l’opposé, la veuve dépose furtivement son obole, sans être remarquée de personne (21,2). Mais plus encore que leur vanité, Jésus déplore la cupidité des scribes – Luc aborde ainsi pour la dernière fois le thème de l’argent, si important pour lui –, cupidité qui les conduit à «dévorer les biens des veuves» (20,47) ; et cette notation servant d’accroche au tableau suivant, il admire la générosité de la veuve capable de donner à Dieu «tout ce qu’elle a pour vivre» (21,4).

La seconde partie de cette séquence à Jérusalem (21,5-38) consiste en un discours de Jésus qui prend prétexte, comme en Marc et Matthieu, d’une remarque sur la beauté du Temple ; mais, fidèle à son plan d’ensemble, Luc n’indique pas qu’il se déroule hors de Temple ou de la ville (21,5-5). Ce discours dit «eschatologique», c’est-à-dire concernant la fin des temps, mêle des remarques sur la destruction de Jérusalem – qui ont été interprétées par les premières communautés comme prophétisant  la prise de la ville par Titus en 70, où le Temple effectivement a été détruit – et des indications sur les étapes de la fin de l’histoire. Luc a redistribué les éléments reçus de Marc en deux ensembles : à la fin du voyage vers Jérusalem, un premier discours traitait du «Jour du Fils de l’homme» (17,22-37), c’est-à-dire du jugement final ; ce second discours, plus développé et plus complexe, s’attache donc plutôt à présenter le déroulement des événements qui  précéderont ce jour, moins d’ailleurs pour les décrire concrètement que pour raviver l’espérance des disciples et leur indiquer l’attitude spirituelle à garder : «Veillez et priez» (21,36). Il peut être divisé en deux grands ensembles : le récit, au demeurant peu circonstancié, des événements de l’histoire (21,8-28), et le commentaire qu’en donne Jésus à l’aide d’une parabole (21,29-36).

Le discours proprement dit commence par une mise en garde (21,8-9) contre de faux prophètes annonçant l’imminence de la parousie. Le chemin sera long jusqu’à la fin des temps et Jésus en précise les étapes dramatiques (21,10-27) : guerres et catastrophes naturelles (21,10-11), persécutions (21,12?19), chute de Jérusalem (21,20-24), catastrophes cosmiques (21,25-26).

Ces événements ne sont cependant pas simplement des épreuves à supporter. «Il faut que cela arrive» (21,9) : l’expression, empruntée à Daniel 2,28, indique qu’ils entrent dans le dessein de Dieu et tournent donc au bénéfice du croyant. «Les guerres et les désordres» (21,10-11) qui ponctuent l’histoire sont dus à des causalités humaines et naturelles qui n’ont pas à être interprétées. Mais, dans les persécutions (21,12-19), qui vont commencer de façon immédiate («avant tout cela», 21,12) et se prolonger au long des temps, les croyants se verront soutenus par le Christ leur donnant «langage et sagesse» (21,15) et protégés par Dieu (21,18). Quant à la ruine de Jérusalem (21,20-24), dont le siège et la chute sont décrits à l’aide d’expressions tirées des écrits prophétiques, elle prend sens dans la perspective biblique du châtiment des péchés permettant un relèvement, mystère préfiguré par «le temps des païens» (21,24). (Tout ce passage développe des thèmes déjà présents dans la lamentation de Jésus sur Jérusalem, en 19,41-44, qui est plus particulièrement étudiée dans cet atelier.) Enfin, comme cela est aussi traditionnel dans l’Écriture, la fin des temps est précédée de signes cosmiques (21,25-26), comme si la création retournait au chaos initial, avant la venue du Fils de l’homme (21,27). La brièveté de cette mention, l’absence d’explications sur cette fin, montrent bien que la visée du discours ne se situe en fait pas là.

Dans le commentaire du discours (21,29-36), Jésus va préciser cette visée à l’aide d’une parabole (21,28-32), mais le verset conclusif a déjà donné la clé : «Redressez-vous, car votre rédemption approche» (21,28). De même que les bourgeons du figuier annoncent le printemps (21,30), de même tous les événements évoqués précédemment annoncent que «le Royaume de Dieu est proche» (21,31). Toutes les générations sont donc concernées (cf. 21,32) : la venue du Christ en gloire n’a pas à être renvoyée à la fin du monde, elle intervient dans chaque existence.

Il convient donc d’en tirer les conséquences spirituelles : les derniers versets (21,34-36) sont une exhortation à la vigilance et à la prière : le disciple, confronté aux difficultés et à la longueur du temps, est invité à ne pas désespérer devant ce que les premières communautés considéraient comme un retard de la parousie, et à ne pas relâcher sa ferveur.

La séquence à Jérusalem se clôt par deux versets (21,37-38), en inclusion avec 19,47-48, qui résument le ministère de Jésus situé exclusivement dans le Temple : c’est un ministère d’enseignement (il n’est plus fait mention de miracles à Jérusalem) qui lui attire les faveurs du peuple. Son arrestation toute proche va en paraître d’autant plus soudaine et brutale.