Les nuits de la foi

Cet article est extrait du numéro 71 de la revue Sources Vives :
«Qui croira et sera baptisé sera sauvé»
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«Heureux es-tu Simon, fils de Jonas, car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux» (Mt 16,17).

Ainsi Jésus répond à Pierre qui vient de confesser sa foi : «Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant». La foi est insondable dans son origine et indéfinissable en ses sources ; elle est cachée en Dieu ; c’est lui qui a l’initiative de l’acte de foi : «Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire» (Jn 6,44).


La foi suppose une rencontre personnelle avec Dieu dans l’Esprit Saint. La rencontre avec le Jésus de l’histoire ne suffit pas, comme le prouve l’attitude des apôtres avant la Pentecôte ; et les habitants de Nazareth ne furent-ils pas les plus incrédules et les plus résistants au message de celui qui avait grandi au milieu d’eux ?

La foi résulte d’une relation personnelle avec le Dieu personnel de la Révélation, et la vérité qu’elle sert est la Vérité-Personne que la raison seule ne peut atteindre. Ce Dieu ne peut être connu que par révélation et communion existentielle : «Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler» (Mt 11,27).

La rencontre personnelle laisse une trace dans le désir de connaître, d’aimer, de servir celui que l’on a rencontré ; puis l’absence de Dieu, qui est l’état habituel de la foi, creuse le désir de le retrouver. La foi est une vie qui, affrontée au silence de Dieu, régresse lorsqu’elle ne s’approfondit pas en s’intériorisant. On peut perdre la foi comme on perd la confiance qu’on avait pour un ami très cher. On ne cherche plus à le voir ni à le rencontrer à nouveau. Alors la foi s’affadit et se fige dans l’habitude ou l’usage.

En elle-même la foi est active. Dans la connaissance elle devient contemplation, dans le cœur conversion ; dans la vie elle agit comme un ferment pour transformer le croyant et le pousser à construire le monde selon une éthique de la paix et du progrès social conforme à la foi chrétienne. Ce combat social connaît ses nuits et ses angoisses. Mais je parlerai davantage de la foi qui agit dans le cœur comme un ferment pour le convertir.

 

Le pèlerinage de la foi

La foi est un pèlerinage et le pèlerinage exemplaire de la foi est celui de l’apôtre Jean. Disciple de Jean-Baptiste avec André, ils sont envoyés tous les deux par celui-ci à Jésus. Ils l’interrogent : «Maître, où demeures-tu ?» Ils reçoivent cette réponse : «Venez et voyez» (Jn 1,37-38). Jean va suivre Jésus dans sa vie publique, il l’accompagne dans sa passion, puis après la résurrection, il apprend à le connaître dans l’Esprit Saint.

C’est alors seulement qu’il sait où demeure Jésus. Il comprend les paroles de Jésus à Philippe : «Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ?» (Jn 14,10). Alors il peut écrire : «Au commencement était le Verbe et le Verbe était Dieu» (Jn 1,1), mais dans le même temps il découvre : «Quiconque croit que Jésus est le Christ est né de Dieu» (1 Jn 5,1). Il a achevé le double pèlerinage, celui qui l’a conduit à connaître l’origine de Jésus et celui qui l’a introduit à sa propre origine en Dieu. Mais le pèlerinage est passé par le mystère de la Croix. Pour nous de même, le pèlerinage de le foi nous conduit à la source de notre être, et à la connaissance du mystère de Jésus «né du père avant tous les siècles, vrai Dieu né du Vrai Dieu» (Credo). Mais cette connaissance n’est pas un savoir, elle est une co-naissance : «Si quelqu’un m’aime, il observera ma parole et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous établirons chez lui notre demeure» (Jn 14,23). Et cette connaissance dans la foi nous prépare à la déification à venir car «nous lui serons semblables puisque nous le verrons tel qu’il est» (1 Jn 3,2). C’est de ce pèlerinage, dans la nuit souvent, que nous allons parler.

En quête de Dieu par la foi

L’absence de Dieu et son silence stimulent la foi à le chercher. Celui qui a perdu de vue Celui que déjà il aime cherche sa trace dans les Écritures ; il étudie les évangiles ; il va en pèlerinage dans les lieux saints ; il y découvre par la connaturalité quelque chose de l’humanité de Jésus. Il cherche aussi dans la tradition de l’Église ce qu’elle dit de Dieu qui se communique à nous, à travers des propositions conceptuelles qu’elle a forgées pour préciser et communiquer ce qu’elle sait du mystère de Dieu par le témoignage des saints et des docteurs. L’attitude du «fidèle» qui cherche Dieu est celle du disciple. Elle se manifeste par la docilité et la confiance. Le disciple sait qu’il a à progresser. Il grandit en écoutant et en obéissant à la Parole et au commandement qui met de l’ordre en lui et lui donne de naître à une autre façon d’exister et à faire l’unité en lui. La foi en effet propose un chemin de conversion.

La condition humaine est de vivre avec un handicap spirituel qui vient de ce qu’elle s’est détournée de son orientation, de sa direction telle qu’elle a été imprimée dans notre être. La foi qui nous fait disciple du Christ va nous engager dans un combat spirituel. Le but, en devenant disciple de la Parole, est d’essayer de récupérer ce handicap spirituel, non pas pour le supprimer, car nous restons pécheurs, mais pour le réorienter. Il s’agit de libérer en nous l’amour. Or cette libération ne peut se faire sans un grand dépouillement. «Quiconque ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple» et Jésus précise : «Tout, maison, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champ». Il nous faut quitter tout désir de posséder pour soi. Et nous n’avons pas renoncé à tout si nous n’avons pas renoncé à nous-mêmes. Quel chemin nous donnera de tout quitter pour suivre le Christ ? C’est un chemin de Croix. Et Jésus nous a précédés. «Voulez-vous devenir parfaits, dit saint Jean de la Croix, venez au Christ par la douceur et l’humilité, puis marchez sur ses traces jusqu’à la Croix». Il s’agit de suivre le Christ aimé, en portant notre croix, mais l’amour libéré tempère l’âpreté du dépouillement et nous trouvons la Vie au fur et à mesure que nous avançons. La résurrection est au cœur de ce chemin de guérison.

Guérir l’intelligence

Mais il y a plusieurs niveaux de guérison. Le premier niveau est celui de l’écoute intellectuelle. Nous avons besoin, pour écouter la Parole de Dieu et pour suivre le Christ, d’une conversion de notre intelligence. Pour cela nous allons méditer la Parole de Dieu, l’écouter, la savourer, la mettre en pratique. Le premier moyen de rééducation est précisément la Bible, la Révélation ; mais il nous faut quitter notre manière de connaître habituelle pour rencontrer le Christ à ce niveau où la foi vive peut s’écrier : «Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant». La chair et le sang n’ont pas part à ce regard car ils l’obscurciraient. L’intelligence est souvent déformée par la crainte, par l’esclavage du péché et l’illusion du diable. Aussi la pureté du cœur est nécessaire : «Celui qui doit s’unir à Dieu doit croire en son être ce qui ne s’offre point à l’intelligence, ni au désir sensible, ni à l’imagination, ni à aucun autre sens... On doit donc être en ténèbres de tout ce qui peut entrer par l’œil, et de tout ce qu’on peut recevoir par l’oreille, de ce qu’on peut songer par l’imagination et comprendre par le cœur...». C’est cela fermer les yeux du corps pour ouvrir ceux de la foi.

La foi n’est ni abstraite, ni intellectuelle, mais qualitativement tout autre que les autres intellections : elle se distingue de l’opinion, du soupçon, du doute, de la critique, de la croyance, de l’évidence, de la science, de l’idéologie philosophique. Elle est du côté de l’espérance et de l’amour. Mais à tous ceux qui sont habitués à vivre au niveau de la rationalité, la foi apparaît absurde et incompréhensible, même lorsqu’elle est décomposée par l’intelligence en articles de foi. Et c’est alors pour certains un renoncement considérable que celui qu’ils doivent faire de la lumière naturelle pour adhérer au mystère auquel on ne peut accéder que par l’adoration ; aussi leur premier mouvement est-il le refus de croire. Inversement pour certains, le mystère de la foi qui les habite dépasse tellement les formules dogmatiques ou les paroles de la prière que celles-ci leur deviennent comme étrangères. Il y a une certaine parenté entre l’expérience de l’athée et celle du mystique dans cette obscurité où la foi nous conduit.

Guérir le cœur

Mais il y a un deuxième niveau de l’écoute de la foi qui lui aussi a besoin de guérison. C’est un niveau plus difficile à gérer car il touche à toutes les passions de l’affectivité. C’est celui que la Bible rassemble dans le mot «cœur». La foi et l’écoute de la Parole vont situer le désir vis-à-vis de Dieu et demander que tout dans notre cœur, l’amour du prochain et l’amour des choses, soit orienté, coordonné, polarisé par l’amour de Dieu. La foi va nous demander d’opérer un passage très fort de la multiplicité de nos envies à l’unique désir de Dieu. Il nous faudrait pouvoir dire avec le psalmiste : «Ô mon maître, tout mon désir est devant Toi».

La foi aimante va nous mettre en grande solitude par rapport à tous nos instincts captatifs qui nous rendent esclaves de nos désirs. Cette solitude sera source de grandes souffrances avant de devenir un don béni de Dieu. Il s’agit de purifier notre cœur. Car devenus disciples de la Parole, nous devons apprendre à écouter de tout notre cœur unifié, de tout notre être, pour accepter volontiers tout ce qui nous est proposé, pour aimer ce qui nous est demandé, pour comprendre tout ce qui nous est dit, pour vaincre toutes nos résistances et toutes nos peurs. Comment prétendre être disciple du Seigneur, si nous choisissons dans sa Parole ce qui nous plaît, si nous n’avons pas appris à écouter de tout notre être, à vouloir de tout notre cœur, de tout notre élan vital la volonté de Dieu qui le plus souvent se présente sous la forme de l’épreuve de la Croix et parfois s’avère impossible à la nature ? Comment obéir à la Parole : «Aimez vos ennemis» ou «Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait» ou «Aimez comme je vous ai aimés» si nous n’avons pas appris à recevoir la Parole dans notre cœur, jusqu’à la laisser germer par sa propre puissance qui est celle de la grâce de l’Esprit Saint ?

Guérir en devenant fils

Mais je voudrais parler d’un troisième niveau atteint par le pèlerinage de la foi ; c’est, après celui de l’intelligence et celui du cœur, le niveau de la personne où nous avons besoin d’être recréés. Comme Jésus le dit à Nicodème : «En vérité, en vérité je te le dis, nul, s’il ne naît d’eau et d’esprit, ne peut entrer dans le Royaume des cieux» (Jn 3,3). La relation avec notre Créateur a été blessée par le péché, par la volonté d’autonomie, le refus de dépendre. Nous avons besoin d’être ré-engendrés.


Nous le sommes radicalement au baptême. Le Père nous engendre en son Fils, par son amour. Mais, par la foi, le fidèle va découvrir existentiellement, lentement, avec beaucoup de patience, sa dimension filiale, son origine. Il va se découvrir soi-même, dans sa racine en Dieu. Il va prendre conscience de son être enraciné en Dieu, de son engendrement à une vie nouvelle dans celle du Fils unique, Jésus-Christ. Dès lors, ce n’est plus au niveau de la Parole, ce n’est plus au niveau des conseils de l’intelligence, ce n’est plus au niveau du cœur, c’est au niveau de l’être profond de la personne que nous sommes recréés, moyennant la foi, le consentement, l’abandon. La vie chrétienne est une sorte d’accouchement pour le royaume de Dieu, de conversion totale, menée de façon plus intensive dans la vie monastique. Or c’est un accouchement douloureux où nous faisons la découverte du niveau personnel profond, qui n’est pas celui de l’individu isolé dans une espèce d’autonomie illusoire et de liberté affolée, mais celui de la personne enracinée qui découvre chaque jour un peu mieux son engendrement dans son Créateur et Père, en vivant de l’Esprit filial du Christ.

La foi nous fait progresser dans la connaissance de Jésus, car désormais dociles à son Esprit, nous prenons conscience qu’Il est une personne en nous. Nous l’appelons par son nom. C’est une connaissance intime telle celle des Apôtres après la Pentecôte. Ils savent alors que rien, pas même la mort, ne pourra «les séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur». Cette connaissance est une connaissance du cœur, pas seulement celle que l’on acquiert en lisant l’Évangile, la vie du Christ.

Ce n’est pas celle qu’on a lorsqu’on connaît ses paroles, et par exemple le discours après la Cène, par cœur. C’est une connaissance plus profonde et plus simple que celle que donne la vertu de religion, plus profonde que celle que les prophètes ont par un don spécial de Dieu. C’est une connaissance cœur à cœur, telle que peuvent l’avoir les pauvres et les petits auxquels sont révélés les mystères du Royaume. C’est une connaissance dans l’Esprit Saint, comme Jésus se fait connaître après la Résurrection. C’est un cœur à cœur que nous avons avec Jésus par Marie qui ne nous sépare pas de l’Esprit Saint, bien au contraire. Or ce que Jésus cherche à nous révéler dans cette union c’est le plus profond de sa personne. Il s’agit de le connaître non seulement au niveau de ses paroles, de son activité, de ses commandements, des désirs de son cœur, mais de connaître le lieu de sa relation à Dieu, de son engendrement. Alors ce n’est plus au niveau de sa parole, de ses conseils, que nous le connaissons, ce n’est plus au niveau de son cœur, mais désormais nous le connaissons au niveau de l’être profond de sa Personne. Il n’y a pas de révélation plus profonde sur la personne de Jésus que celle où au Baptême et à la Transfiguration le Père nous dit : «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir, écoutez-le». Cette connaissance n’est pas donnée pour nourrir un savoir mais pour que nous entrions nous-mêmes dans cette vie filiale, animés par l’Esprit de Jésus, pour, en Lui, avec Lui, par Lui, adorer et obéir au Père.

Le passage par la nuit et la mort

Dès lors il s’agit pour nous d’être fidèles à l’Esprit filial de Jésus qui développe en nous toute une activité à partir des dons qu’il nous donne pour grandir dans cet Esprit filial. Nous avons à nous efforcer de répondre aux dons de Force, de Justice, de Prudence, de Tempérance en développant les vertus correspondantes par des actes quotidiens que nous faisons en restant fidèles à l’Esprit Saint, en nous attachant à Jésus, à Marie, à l’Église, aux sacrements.

Par ces efforts nous devenons peu à peu capables d’une plus grande union à Dieu. Désormais un nouvel équilibre s’instaure en nous qui conforte notre nature humaine par une emprise plus grande de l’Esprit Saint sur nous. Mais ce nouvel équilibre qui est œuvre de l’Esprit Saint en nous, n’est pas sans ébranler profondément notre «moi».  Nous passons par des moments de grande quiétude où nous sentons la présence de Dieu, puis des moments de brisement intérieur où angoisse et paix alternent ; le don de l’Esprit qui prépare l’habitation en nous de la sainte Trinité opère une grande purification passive en nous. Tous nos déséquilibres, tous nos mauvais plis, nos péchés qui font tellement partie de nous mêmes, doivent retrouver leur orientation, souvent à travers la dépression et les épreuves intérieures et extérieures. Parfois l’action du démon vient ajouter à notre désarroi en combattant directement en nous les vertus théologales par la désespérance, le doute, l’aridité du cœur ; mais plus profondément Dieu est à l’œuvre.

Avec le Christ au désert

Les auteurs spirituels décrivent, chacun selon son expérience incommunicable, quelque chose de ces purifications et de ces épreuves intérieures : c’est la componction, la mémoire de la mort, le désespoir d’être éloigné de Dieu, la déréliction de l’abandon, l’expérience du néant, le brisement du cœur, l’abaissement de l’humiliation, l’expérience de la petitesse, les cris de révolte d’un Léon Bloy, le délire mystique, la folie. Les psychiatres peuvent parfois se plaire à analyser ces états d’âme dont certains relèvent en partie de la pathologie. Saint Benoît analyse l’épreuve de l’obéissance au quatrième degré de l’échelle de l’humilité. Le contemplatif se trouve alors, au cœur de son désert ou de sa nuit obscure, très proche du mystère de Jésus s’écriant sur la Croix : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?» Cette nuit, ou cette dépression, peut être brève, mais parfois elle se prolonge, apparemment sans fin, au gré de la grâce de Dieu, à la mesure de chaque vocation personnelle.

À mesure que nous entrons dans le mystère du Christ «mort et ressuscité pour nous alors que nous étions pécheurs» s’opère au plus profond la transformation du cœur. Le cœur habitacle des passions désorientées devient peu à peu la demeure de l’Esprit Saint. Dès lors nous pouvons dire avec saint Paul : «Ce n’est plus moi qui vis», ce moi cupide, vaniteux et dominateur, «mais le Christ qui vit en moi». C’est lui qui vit, qui aime, qui pardonne et qui prie en moi. Il y a une telle incompatibilité entre la nature corporelle et pécheresse de l’homme et la nature divine que pour qu’il y ait union de l’une et de l’autre, à l’image du Christ, il est nécessaire que l’Esprit Saint rende la nature apte à cette communion, ce qui ne se peut sans le passage par la nuit et la mort.

Purifiés par le feu de l’amour

Les saints du Carmel décrivent cette expérience mystique. «Ici-bas, dit Thérèse d’Avila, nous ne pouvons voir la divinité clairement mais seulement au travers d’une nuée. Un moment vient pourtant où le soleil devenu resplendissant envoie à l’âme par le moyen de l’amour une certaine notion qui lui révèle que Sa Majesté est proche et cette proximité est telle qu’il lui faut renoncer à l’exprimer...» Et elle ajoute : «Pour moi je suis persuadée que l’Esprit Saint est ici médiateur entre l’âme et Dieu. C’est lui qui la meut par de si ardents désirs». Pour arriver à ce degré de contemplation, c’est l’Esprit Saint lui-même qui achève la purification de l’âme. Il ne s’agit plus des efforts que nous faisions volontairement pour nous désapproprier. Il ne s’agit pas même du détachement que les événements nous imposaient, maladies, malveillance des frères, accidents, etc... Il s’agit de la purification que la foi aimante exerce dans l’intelligence, dans la mémoire, dans les affections, grâce à laquelle Dieu nous purifie de toute imperfection.


Ainsi s’exprime saint Jean de la Croix : «Avant que le feu divin de l’amour ne s’introduise dans la substance de l’âme et ne s’unisse à elle par une purification complète... cette flamme qui est l’Esprit Saint fait des blessures à l’âme, détruit et consume les imperfections de ses habitudes mauvaises, telle est l’opération par laquelle le Saint-Esprit dispose l’âme à l’union qui l’attend et à la transformation en Dieu par l’amour». Et il emploie cette comparaison reprise des mystiques rhénans du feu qui pénètre le bois, mais tout d’abord le dessèche et lui enlève tous ses éléments difformes avant de le transformer en feu. Et saint Jean de la Croix ajoute : «Grâce à la lumière et à la chaleur du feu divin, elle voit et elle sent les misères et les faiblesses invétérées qui étaient cachées en elle et dont elle n’avait nulle perception. C’est ainsi que l’humidité qui se trouve dans le morceau de bois ne se connaît pas tant qu’on n’a pas mis ce bois au feu, on la voit alors se répandre en suintement puis en fumée ; c’est alors que le bois devient resplendissant. Voilà ce que produit cette flamme dont nous parlons (l’Esprit Saint) dans l’âme encore imparfaite».

C’est dans l’âme un douloureux travail, si bien symbolisé par la fumée, le noircissement des bûches, le gémissement de la sève, le crépitement et les éclats. On retrouve cela dans les cris de Job qui ne comprend pas la volonté de Dieu sur lui qui est resté fidèle. Nos habitudes sont bousculées ; nos idées, notre façon de penser, notre mentalité, tout ce sur quoi nous avions l’habitude de nous appuyer est mis à terre. Nos limites qui font tellement partie de nous sont dépassées et nous ne savons plus où nous arrêter. C’est vraiment le combat de la lumière et des ténèbres et cette flamme qui brille d’un tel éclat n’est pas comprise par les ténèbres de notre cœur ; et c’est très pénible pour l’intelligence. Cette flamme qui est pleine de tendresse et d’affection laisse davantage sentir à notre cœur sa sécheresse et sa dureté. Cette flamme immense nous fait percevoir l’étroitesse de nos désirs. Cette flamme pleine de saveur et de douceur est dure et amère à notre goût incapable de goûter cet aliment. «Enfin cette flamme contient une infinité de richesses de bonté, de délice, mais l’âme par elle-même n’étant que pauvreté et n’ayant rien pour se satisfaire, connaît et sent clairement ses misères, ses pauvretés, sa malice, à côté des trésors dont elle ignore tout le prix... Aussi cette flamme doit-elle la transformer en elle-même et lui donner la suavité, la paix, la lumière, comme le feu qui transforme le bois quand il le pénètre».

Ainsi dans notre pèlerinage terrestre nous allons à Dieu par la voie de la pauvreté et du dénuement et quand l’âme arrive au plus intime d’elle-même, elle se trouve transformée et illuminée aussi complètement qu’elle est capable dans son être, dans ses facultés, de sorte qu’elle devient semblable à Dieu. Alors la flamme de l’Esprit Saint parvenue en son centre le plus profond la blesse doucement d’amour sans plus lui être amère, pour prier en elle la prière même de Jésus :
«Abba, Père»
et accueillir la réponse :
«Tu es mon Fils bien-aimé».

Dom Bernard Ducruet, osb