Ce qui fonde notre foi

Cet article est extrait du numéro 71 de la revue Sources Vives :
«Qui croira et sera baptisé sera sauvé»
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La foi d’Abraham, qui entendit Dieu lui parler et sans hésiter obéit à Dieu, «ce qui lui fut compté comme justice» (Ga 3,6 ; Rm 4,3) ; la foi de Jean qui, devant le tombeau vide, «crut» avant d’avoir vu, entendu et touché le Ressuscité ; la foi de Thomas qui ne crut en lui que l’ayant vu et touché ; ces exemples de foi au milieu d’autres, encore différents, disent que plus d’un chemin peut conduire à la foi. Et cela soulève quelques questions.


Pouvons-nous dire ce qui, par-delà les circonstances diverses de l’accès à la foi, fonde la foi ?

Un croyant sent combien il lui importe de savoir répondre à cette question. La foi qui éclaire sa vie et guide son action doit avoir une assise ferme et sûre. Devant sa conscience comme devant l’incroyant, il doit être en état de justifier sa foi. Mais ce qu’il a à dire avec réflexion, il sait qu’il n’a pas à le tirer de sa réflexion. Sa foi est la foi de l’Église. Il l’a reçue de l’Église. Il la professe dans la communion de l’Église, instituée dans l’Esprit Saint par le Christ selon la volonté de Dieu le Père.

«La construction, dit saint Paul, dans laquelle vous avez été intégrés, a pour fondation les apôtres et les prophètes, Jésus Christ lui-même étant son assise fondamentale» (Ep 2,20).

Le magistère de l’Église enseigne la foi. Il est la succession des apôtres, témoins du Christ, témoins de sa vie, de ses enseignements, de ses actions, témoins de sa mort et de sa résurrection. Il redit, dans l’Esprit Saint, ce que Pierre annonce fermement dès le matin de la Pentecôte, en toute connaissance de cause, à peine dix jours après le départ du Christ. Les apôtres ont transmis leur mission d’enseigner la foi à leurs successeurs : ce sont les évêques. Les prêtres et les diacres sont associés à leur ministère.

Nous ne pourrons donc et nous ne voudrons répondre à la question posée qu’en redisant, avec une adhésion pleine et entière, l’enseignement reçu du magistère de l’Église. Notre confiance en l’Église est confiance en Dieu même. Nous aurons à en donner les raisons en comprenant qu’elle soulève plus d’une question. Nous ne passerons pas par-dessus, comme si les questions étaient effacées par la foi.

 

Écouter la Parole de Dieu

«...Sous la conduite du Magistère sacré, pourvu qu’il s’y soumette fidèlement, le Peuple de Dieu reçoit non plus la parole des hommes, mais véritablement la Parole de Dieu (cf. 1 Th 2,13), il adhère indéfectiblement à la foi qui a été transmise aux saints une fois pour toutes (cf. Jd 3)...» [1].

Le fondement de la foi, c’est la Parole de Dieu. Faut-il donc prouver que Dieu parle ? Et pour qui l’exige, aurons-nous en sa Parole une preuve suffisante qu’Il est ?

Ecoutons l’Église. Prêtons attention aux énoncés récents du magistère, ceux du dernier concile, ceux du catéchisme de l’Église catholique, approuvé par le pape et publié le 11 octobre 1992 ; et confrontons-les aux témoignages écrits des premiers apôtres du Christ. Depuis toujours le magistère de l’Église s’y réfère. La  confrontation laisse voir la continuité de la transmission de la foi à travers les siècles et la perpétuelle identité de son fondement : la Parole de Dieu.


«Qui vous écoute m’écoute», a dit Jésus (Lc 10,16). Dans l’enseignement du Concile, se reconnaît la voix des premiers apôtres.

«Les évêques sont les hérauts de la foi, qui amènent au Christ de nouveaux disciples, et les docteurs ‘authentiques’, c’est-à-dire revêtus de l’autorité du Christ, qui prêchent au peuple qui leur est confié la foi qu’il doit croire et qu’il doit faire passer dans ses mœurs ; sous la lumière du Saint-Esprit ils éclairent cette foi, tirant du trésor de la Révélation des choses nouvelles et anciennes (cf. Mt 13,52), la font fructifier, et écartent avec vigilance les erreurs qui menacent leur troupeau (cf. 2 Tm 4,1-4). Les évêques, enseignant en communion avec le Pontife Romain, doivent être vénérés par tous comme les témoins de la vérité divine et catholique...» [2].

La première annonce de la foi est celle de Pierre, au matin de la Pentecôte. Que dit-il ? Jésus ressuscité envoyant d’auprès du Père l’Esprit Saint promis. En écoutant Pierre parler et témoigner de ce qu’il avait vu, et en voyant ce qu’il disait se confirmer par des faits, le miracle des langues, l’infirme remis debout par le nom de Jésus, des milliers d’hommes crurent ce qu’il annonçait. Ils crurent que par la bouche de Pierre, la Parole vivante de Dieu se faisait entendre. Ils reconnurent dans le Crucifié la folie de l’amour du Père et sa puissance de résurrection et «ils eurent le cœur transpercé» (Ac 2,37).

Paul écrit aux Romains : «Comment invoquer celui en qui l’on n’a pas cru ? Et comment croire en lui sans l’avoir entendu ? Et comment l’entendre si personne ne le proclame ? Et comment le proclamer sans être envoyé ? Aussi est-il écrit : ‘Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent de bonnes nouvelles !’ (Is 52,7). Mais tous n’ont pas obéi à la Bonne Nouvelle. Isaïe dit  en effet : ‘Qui a cru en nous écoutant ?’ (53,1). Ainsi la foi vient de l’écoute, et l’écoute se fait en entendant la parole du Christ» (Rm 10,14-17).

Après Isaïe, le confirmant, l’éclairant, Paul était l’une des voix qui faisaient entendre la Parole de Dieu annonçant la liberté aux captifs. Il était l’un de ces serviteurs de la Parole par qui, dit-il, «vous avez été amenés à la foi» (1 Co 3,5). Il s’agit de la foi au Christ, le véritable Témoin de l’amour de Dieu.

«Il a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate, a souffert, a été enseveli, est ressuscité le troisième jour, conformément aux Écritures» [3].


«Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine» (1 Co 15,17). Isaïe et tous les prophètes annonçaient l’amour de Dieu vainqueur du mal et de la mort. L’amour s’est manifesté en plénitude dans la Pâque du Christ.

Foi et raison

Si c’est véritablement Dieu qui parle à travers le témoignage des apôtres, il s’impose à la raison de l’écouter. La raison ne donnera pas la foi. La foi est une grâce reçue librement. Mais la raison veut qu’on écoute et elle pourra justifier que l’on croie et ce que l’on croit et en tirer, pour l’intelligence du mystère des êtres et pour la lumière de la vie, une fécondité rationnelle dont l’ampleur n’est pas encore découverte.


Un incroyant ou un douteur nous ramènera sur le seuil de la foi. Comment l’esprit jugeant et raisonnant sera-t-il sûr que Dieu parle et s’est manifesté ? Car, pour justifier la foi, il faut pouvoir assurer que la parole reçue et crue n’a pas été illusoirement attribuée à Dieu. Il faudra encore prouver que, reçue de Dieu, elle n’a pas été altérée par les messagers.

 

Que dit l’Église ? Comment répond-elle à cette exigence ?

 

L’Église nous répond deux choses et ne veut pas qu’elles soient séparées. Elle «tient et enseigne que Dieu, Principe et Fin de toutes choses, peut être connu avec certitude, à la lumière naturelle de la raison humaine, à partir des choses créées ; ‘en effet ce qu’il a d’invisible, depuis la création du monde, se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres’ (Rm 1,20) ; cependant il a plu à sa sagesse et à sa bonté de se révéler lui-même au genre humain ainsi que les décrets éternels de sa volonté, par une autre voie, surnaturelle, comme le dit l’Apôtre : ‘Ayant à maintes reprises et de maintes façons parlé jadis aux Pères, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé en son Fils’» [4].


Le credo de l’Église commence par : «Je crois en Dieu...» D’où est-il venu aux hommes de pouvoir dire : «Je crois en Dieu» ? La formule initiale de notre credo dit en même temps le préalable et le commencement de la foi. C’est une formule de foi confirmant le langage de la raison. Par sa raison l’homme peut dire qu’il y a un Dieu. Par le don de la foi il adhère à sa révélation. Ce que dit la raison, mettant «l’homme en société avec Dieu», disait Cicéron [5], la révélation l’éclaire et le grandit à la mesure infinie de la pensée divine.

Dieu parle depuis toujours à sa créature raisonnable et il lui parle en respectant sa raison. Depuis toujours Il fait connaître à l’homme sa volonté qu’il soit saint comme Lui-même est saint, afin que l’homme puisse vivre avec Dieu et en Dieu éternellement.

Quand Dieu envoie son Verbe parmi les hommes, il les traite en partenaires raisonnables. La manifestation du Verbe incarné est un continuel dialogue. On s’émerveille devant la pédagogie du Christ. La foi que le Christ, aimant les hommes jusqu’au don de sa vie, veut que les hommes aient en lui et en Celui qui l’a envoyé, ne ressemble en aucune façon à un pari. Dieu parle avec nous comme avec des gens qu’il sait «lents à croire et à comprendre». Et au milieu de nous, sous nos yeux, de tout ce qu’Il dit, Il nous donne les preuves. Dieu a fait ses preuves en Jésus au-delà de toute exigence.

«Le motif de croire»

Il est vrai qu’on peut accéder à la foi de plus d’une façon. Ce peut être un difficile cheminement. C’est parfois l’irruption d’une soudaine lumière. Pour l’un qui n’avait jamais pensé qu’il y eût un Dieu, et qui ne s’en souciait même pas, un regard de passant distrait sur le saint sacrement exposé, suffit, en un instant, à faire d’un athée tranquille un catholique instruit et fervent. Saül, croyant en toute conscience servir Dieu, trouva le Christ en le combattant.

Lorsque Paul dit aux chrétiens de Corinthe : «Voici ce que j’ai reçu du Seigneur» (1 Co 11,23), il ne sert de rien d’expliquer en note qu’il a voulu dire autre chose que ce qu’il a dit. Il dira lui-même aux Galates que, lorsque Dieu jugea bon de «révéler en lui son Fils, il s’abstint de monter à Jérusalem vers ceux qui étaient apôtres avant lui» (Ga 1,15-17).


«Que d’hommes entre Dieu et moi !» disait le philosophe, discréditant ainsi la révélation divine, à l’heure où une certaine pensée européenne, au XVIIIe siècle, la rejetait. À cette objection Paul a répondu par avance. Il fuit les hommes. Il fut longtemps instruit par Dieu seul. Puis il montra néanmoins qu’il ne séparait nullement l’écoute du Christ de celle de l’Église. Bien qu’instruit déjà par le Christ, il alla rencontrer Céphas, celui à qui le Christ avait dit : «Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église», et, ayant prié pour que sa foi ne défaille pas : «Confirme tes frères».


Ayant reçu la foi à leur baptême, la plupart des chrétiens en ont été instruits dès leur enfance. Mais il importe qu’ils sachent qu’ils ne sont croyants qu’autant qu’ils accueillent en l’intime d’eux-mêmes, non seulement parmi leurs idées, mais en leur cœur, en l’amour qui est la racine de l’être et le mouvement premier du vouloir, la connaissance du vrai Dieu qui ne vient qu’en aimant comme Dieu aime.

«L’amour seul est digne de foi». La foi n’est véritablement en nous qu’autant que nous accueillons l’Esprit Saint, l’Amour de Dieu en personne.

Lorsque l’Église nous enseigne que «le motif de croire n’est pas le fait que les vérités révélées apparaissent comme vraies et intelligibles à la lumière de notre raison naturelle» ; mais que «nous croyons à cause de l’autorité de Dieu même qui révèle et qui ne peut ni se tromper ni nous tromper» [6], elle confirme cette évidence que les disciples du Christ étaient incapables d’imaginer ni un homme-Dieu, ni un Dieu se donnant en nourriture et s’abaissant au supplice des esclaves. «L’autorité de Dieu même», c’est l’immuable vérité d’un amour prouvé jusqu’à la plus grande preuve, offert à la confiance et à l’expérience de tous. Qui fait les saints. Et qui faisant l’homme se dépasser vers Dieu, révèle Dieu dans l’humilité de l’homme.

C’est en raison de cet amour absolument saint, dont saint Jean a pu dire : «Nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru» (1 Jn 4,16), que «par la foi l’homme soumet complètement son intelligence et sa volonté à Dieu» et «de tout son être donne son assentiment à Dieu Révélateur» [7].

Frère André

 

 


 

1. 2e Concile du Vatican, Constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium, 12 (21 nov. 1964).

2. Id, 25.
3. Concile de Constantinople (mai-30 juillet 381).

4. 1er Concile du Vatican, 3e Session (24 avril 1870), Constitution dogmatique «Dei Filius» de fide catholica, c. 2 : De revelatione.

5. De legibus, I,7,22.

6. Catéchisme de l’Église Catholique, 156.
7. Id., 143 et 150.