Jésus apporte-t-il la guerre ou la paix ?

L'oracle d'Isaïe dit «Il ne fera point de querelles ni de cris» (Matthieu 12,19) et pourtant durant son ministère, Jésus engendre les querelles et les cris de ceux qui lui sont hostiles. De plus, il dit : «Je ne suis pas venu apporter la paix sur terre, mais le glaive» (Matthieu 10,34-36)... Comment comprendre ?

Voilà une question qui nous renvoie en même temps qu'à l'Écriture directement à l'actualité. On accuse en effet souvent les religions d'être responsables des fanatismes et donc de la violence dans le monde. Comment, en tant que chrétiens, pouvons-nous nous situer par rapport à cette question ? Les textes bibliques nous en montrent toute la pertinence... Encore faut-il bien les lire et les situer pour en tirer des conclusions qui puissent réellement éclairer notre comportement.

L'oracle d'Isaïe 42,1-4 (que Matthieu cite dans la version de la Septante) appartient à un ensemble que l'on appelle «les chants du Serviteur» qui mettent en scène un mystérieux Serviteur, choisi par Dieu qui a mis en lui son Esprit, mais rejeté, bafoué, torturé, mis à mort et qui, malgré ou à cause de tout cela, sauvera le peuple. Les premiers chrétiens ont reconnu en ce personnage une préfiguration de Jésus. C'est ainsi que Matthieu le cite, après le récit d'une guérison qui déclenche la colère des Pharisiens : «Sur ce, les Pharisiens sortirent et tinrent conseil contre lui en vue de le perdre» (Matthieu 11,14). Jésus est donc bien ce Serviteur qui sauve et guérit, mais qui va être arrêté et tué. Le verset 19 du chapitre 12 ne se comprend donc que dans ce contexte.


L'oracle d'Isaïe décrit ce Serviteur comme pacifique et doux, respectueux de tous ; c'est bien de cette façon que se présente Jésus «doux et humble de cœur» : il donne ainsi une image du Messie très différente de ce qu'attendaient les Pharisiens et les autorités du Temple. Il ne se présente pas comme un Messie puissant et victorieux de tous les ennemis du Très-Haut, qui va chasser les Romains de Terre Sainte et rétablir la pureté du culte ; mais au contraire il fait bon accueil aux pécheurs, prêche l'amour des ennemis et refuse la force au point de se laisser arrêter sans se défendre. C'est en cela que, rejetant toute violence, il ne peut que susciter la violence de ceux qui le prennent pour un imposteur. Cela aussi était annoncé, par exemple par le vieillard Syméon : «Vois, cet enfant doit amener la chute et le relèvement d'un grand nombre en Israël, il doit être un signe en butte à la contradiction» (Luc 2,34).


Par delà les discussions autour du Messie particulières à son époque, il faut bien comprendre que c'est de tout temps que la personne et le message de Jésus peuvent devenir «signe de contradiction». Lorsque Matthieu met dans la bouche de Jésus la formule «Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive», il ajoute (en citant un autre oracle, de Michée cette fois) : «Je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère, la bru à sa belle-mère...», en pensant au contexte de sa propre communauté : en effet, les conversions des premiers disciples ne pouvaient se faire sans heurter des membres de leur famille, restés fidèles au judaïsme (ou plus tard au paganisme). N'en est-il pas aujourd'hui quelquefois de même dans notre société ? Un jeune homme qui annonce, par exemple, à ses parents son désir d'entrer au séminaire pour suivre Jésus, est-il toujours bien accueilli ? Il convient donc de bien différencier deux choses : les moyens qu'un chrétien emploie doivent toujours être non violents et ne pas blesser l'amour du prochain ; mais le but même qu'il poursuit – aimer et faire connaître Jésus Christ –, dans la mesure où il est radical, ne peut pas ne pas heurter des personnes autour de lui, ce que Jean appelle «le monde». Mais il est évident que cette opposition du monde et au monde, cette non-paix sur la terre, débouche sur la paix véritable, celle que Jésus précisément est venu apporter au monde en le réconciliant à Dieu.


Ceci ne s'applique pas seulement aux relations avec autrui ; cette division entre ce qui accepte Jésus et le reconnaît comme Sauveur, et ce qui s'en détourne passe à l'intérieur de nous-mêmes. Dans notre cœur, dans notre esprit, dans notre conduite, il y a des éléments, des territoires évangélisés et d'autres qui résistent. Cette division intérieure, n'est-ce pas ce que l'on appelle traditionnellement le combat spirituel ? Ce combat, nous aurons à le mener toute notre vie, pour nous et pour tous, mais en sachant que, dans le Christ, est «notre paix définitive» : «En sa personne il a tué la haine. Il est venu proclamer la paix, paix pour ceux qui étaient proches et paix pour ceux qui étaient loin ; par lui nous avons en effet tous, en un seul esprit, accès auprès du Père» (Éphésiens 2,14-16).