Comment croire en la résurrection ?

Pourquoi les apparitions du Ressuscité ? Pourquoi Jésus ressuscité est-il apparu à ses disciples ? Quel sens ont pour nous ces apparitions ? Et, plus largement : comment croire en la résurrection ?

Le fait de la Résurrection est capital pour nos vies de croyants. Sinon, vaine serait notre espérance, vide notre foi, seulement humain l’Évangile annoncé. Et, comme l’apôtre Paul ose l’avouer, nous serions alors les plus malheureux de tous les hommes (1 Co 15,20). Sur quelle base repose notre croyance ? Sur le fait même des apparitions de Pâques et des témoignages qui en découlent.

Pourquoi cela ?

Parce que, tout d’abord et par définition, l’acte même de la Résurrection de Jésus Christ n’a pu être perçu par personne. L’Évangile se garde bien d’ailleurs de le décrire en tant que tel. C’eût été une affabulation ou un leurre.

Le Christ qui ressuscite est bien le même que ce Jésus qui est mort. Mais sa résurrection d’entre les morts n’est pas un retour à notre vie de la terre. Une sorte de réincarnation plus ou moins triomphale. Elle est bien plus qu’une survie, que la réanimation d’un cadavre, semblable, par exemple, au retour momentané de Lazare parmi les siens (Jn 12,1-11). Elle est une exaltation, une glorification, un passage de ce monde au Père (13,1), une rentrée définitive dans la sphère de la divinité.

Une fois passé à travers le voile de sa chair, la vie du Christ est devenue une vie pour Dieu (Rm 6,10 ; He 6,19-20). Par la pâque de sa mort, il rentre à nouveau et sans autre transition dans la gloire de sa Divinité, l’infini de son Éternité. Malheur à l’homme qui prétendrait avoir vu ce Retour, car le dieu ainsi entrevu ne serait qu’à taille humaine ! Quel petit dieu ce serait, pour rendre compte de cet événement prodigieux, transcendant, inaccessible et donc imperceptible, consistant dans l’exaltation céleste du Seigneur ! Ce n’est encore que dans la bienheureuse espérance que nous attendons l’apparition de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus Christ (Tt 2,13).

Nul n’est monté au ciel hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est au ciel (Jn 3,13). Étant tous encore de ce monde, il est donc logique que nul d’entre nous n’ait pu voir son Passage dans l’autre monde. Le tombeau vide est donc, de ce point de vue, la première des réalités d’ici-bas nous aidant à rechercher, avec les yeux de la foi, la présence, dans l’invisible, et non plus parmi les morts, de celui qui, tout en restant le premier-né d’entre les morts, est plus que jamais le Vivant1. Car il est ainsi désormais assis auprès du Père, dans les cieux.

Comment connaître dès lors le fait de la Résurrection ?

Par la grâce des apparitions. De même que YHWH-Dieu ne s’est manifesté aux hommes de la terre qu’en se révélant à eux, de même le Christ-qui-est-Dieu, ayant quitté ce monde où il s’était incarné en voilant sa gloire sous l’apparence de la chair (Jn 1,14), s’est manifesté à eux en leur apparaissant.

Les récits du huitième jour et des jours suivants, et notamment les finales des quatre Évangiles et le début des Actes, sont là pour en témoigner. C’est encore aux apôtres qu’avec de nombreuses preuves il s’est montré vivant après sa passion. Et saint Luc ajoute : Pendant quarante jours, il leur est apparu et les a entretenus du Royaume de Dieu (Ac 1,3). Ces deux verbes, reprenant ici ce que les évangélistes affirment de la même manière que le livre des Actes, sont éloquents : il s’est montré vivant ; et : il leur est apparu. C’est bien de cela qu’il s’agit en effet, durant ce temps de grâce de quarante jours au terme desquels, ultime apparition, pourrait-on dire, il fut enlevé à leurs yeux et visiblement emporté au ciel.

Selon son bon gré, et d’au-delà de cet espace de la terre et de ce temps d’ici-bas, tantôt ici, tantôt là, en telle circonstance, sous tels traits particuliers, comme il lui a plu, il est apparu. Non point en forme de visions subjectives, de la part des disciples, au hasard d’une rencontre où ils auraient entraperçu le disparu, mais à travers de véritables manifestations, librement suscitées et qu’on ne peut donc mieux appeler que des «christophanies».

Qu’ont été ces apparitions ?

Au total, entre les messages des anges et les apparitions du Christ aux femmes ou aux disciples, les Évangiles en mentionnent une douzaine, à quoi peuvent s’ajouter celles attribuées par l’apôtre Paul, à Jacques, à plus de cinq cents frères à la fois et à lui-même en personne, comme à l’avorton (1 Co 15,5-8). Contentons-nous de réfléchir ici aux deux grandes apparitions du Christ relatées dans l’Évangile selon saint Luc (24, 13-53).

Après le message de l’Ange aux saintes femmes, deux épisodes successifs nous parlent des apparitions de Jésus en personne. C’est à Jérusalem que se déroulent ces mémorables rencontres, au lieu qui rappelle très concrètement la Passion et le tombeau vide. Car c’est bien du crucifié du Golgotha et de l’enseveli du jardin qu’il s’agit encore et toujours. L’identité entre l’un et l’autre étant bien évidemment capitale.

On peut noter encore que Jésus, apparaissant, vient d’ailleurs et, dans les deux cas, sans être reconnu. On le prend sur la route d’Emmaüs pour un étranger et dans le lieu de leur réunion pour un esprit (24,37). Cette incapacité à le reconnaître est intéressante car cette connaissance ne peut venir du dedans. Seule peut y conduire la lumière de la foi pascale reçue du dehors, comme une grâce divine.

Plusieurs choses intéressantes sont dès lors à remarquer. Le parallèle tout d’abord entre ce qui s’est vraiment passé, aux yeux et su de tous, concernant la mort de Jésus et la rencontre du voyageur de ce jour. À propos de sa mort, comme dira Paul à Agrippa : Ce n’est pas dans un coin perdu que cela s’est passé ! (Ac 26,26). À propos de sa résurrection, ce n’est pas à partir de radotages de femmes (Lc 24,11) que les disciples vont proclamer leur foi, mais sur la parole de deux témoins dûment patentés, marchant, bien éveillés, sur la route (24,12) ! Il y a aussi l’exégèse, à partir de toutes les Écritures, sur Jésus le Nazarénien qui s’était montré un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple (24,19.27). Celui qu’annonçait l’Ancien Testament est bien celui que l’on a crucifié. Et ce même Jésus crucifié, se révèle être là, debout, vivant, parfaitement reconnu comme tel au moment du partage du pain.

Ce n’est pas eux qui l’ont reconnu parce qu’ils le cherchaient ; c’est lui qui s’est révélé à ceux qui n’espéraient plus rien de lui. Il n’y a pas eu reconnaissance mais re-connaissance, c’est-à-dire que si c’est le même être qui, hier, est mort et apparaît vivant aujourd’hui, c’est d’un autre monde qu’il vient vers eux. Une nouvelle intimité s’établit dès lors avec le Ressuscité. Leur cœur en est tout brûlant de l’entendre. À la double lumière de cette apparition qui est une vraie christo-phanie, et de l’explication de ces Écritures restées obscures jusqu’à ce jour, eux aussi, ils ont vu, ils ont entendu, ils ont touché, ils ont contemplé le Verbe de Vie. Et ils ont cru à partir de là (1 Jn 1,1-3).

C’est bien un Seigneur glorifié qui est venu, est apparu sur nos chemins terrestres dont il reste manifestement solidaire. Et c’est toujours lui (et non nous-mêmes), qui est à l’origine de cette illumination et de cette révélation, car c’est d’une apparition divine et non d’une simple vision humaine qu’il s’agit ici.

Le même enseignement ressort de la rencontre suivante avec les onze et leurs compagnons réunis au cœur de Jérusalem (24,33). L’apparition n’a vraiment rien d’illusoire puisque celui qui se tient là en personne au milieu d’eux n’a rien d’un esprit mais est un être réel en chair et en os. Notation majeure car un esprit ne ressuscite pas ! Il n’y a donc ici, affirme le texte, ni illusion, ni simple vision, mais présence véritable, avec tout son poids de corporéité.

Bien plus, celui qui se tient là porte la marque des plaies de sa passion récente. Ce Ressuscité d’aujourd’hui, c’est le Crucifié du 14 Nisan. On peut voir ses mains et ses pieds, car, lui, il les leur montre (24,40). Tout subjectivisme est ainsi nié. Il mange sous leurs yeux et, une fois encore, met en pleine lumière la conformité de la loi de Moïse, des prophètes et des psaumes avec lui. Car, justement, c’était écrit de lui ! Le Jésus enseignant d’hier est donc le même que ce Christ glorieux du huitième jour.

Il est donc clair que ce n’est qu’à partir de ce que Jésus lui-même a voulu, le premier, nous en dire, nous en montrer, nous en donner à voir et à entendre que sa résurrection nous a été accessible. Tous les indices antérieurs, semés par autant de signes dans sa vie d’avant Pâques, sont à présent illuminés par sa présence et son enseignement de Ressuscité. Il ouvre l’intelligence et promet l’Esprit comme la force d’en-haut dont tous les croyants vont pouvoir être revêtus (24,49). C’est donc à Jérusalem qu’il faut rester et par là qu’il faut commencer à proclamer la Bonne Nouvelle. Car c’est dans la ville aussi que s’est établie l’identité entre le Jésus de l’histoire, qui y est mort, et le Christ de la Vie éternelle, qui y est ressuscité, en remontant vers le Père, emporté au ciel (24,51).

Le retour au cœur de cette Ville sainte et de son Temple ne peut donc qu’être tout joyeux car ils viennent de comprendre pourquoi leur Maître est Seigneur (Jn 13,13). À présent les Écritures sont accomplies. Le salut est donné. La mort est vaincue. L’Esprit Saint est promis. L’Église peut vivre. Christ est vraiment ressuscité. En la personne de Jésus, c’est bien le Dieu du ciel qui est venu sur terre, a visité, nourri, enseigné et sauvé son peuple (Ex 3,16). Naïm (Lc 7,16) fait bien écho au Sinaï.

Que peut-on en conclure ?

Essentiellement que notre foi pascale n’est pas une déduction intellectuelle ou une projection imaginative, mais une révélation effective descendue jusqu’à nous.

La Résurrection du Christ est bien plus qu’une survivance du souvenir de Jésus. Elle est le fondement de notre foi en son humano-divinité. On ne peut donc prêcher le Seigneur glorifié sans rappeler la vie du Jésus de Nazareth incarné. Et c’est par une grâce toute spéciale de révélation divine que l’on a pu recevoir la lumière de ce mystère. Relèvement, Résurrection, exaltation, glorification, voilà désormais la vérité tout entière.

Ces apparitions sont bien plus que des visions. Ce sont bien davantage que des miracles. Encore autre chose que des catégories juridiques d’attestations. Le Seigneur est Dieu, il nous est apparu, devient la formule centrale et fondatrice du peuple chrétien. Le Dieu du Sinaï s’est aussi révélé à Jérusalem. La flamme du buisson et les éclairs de la montagne sont à nouveau jaillis du tombeau (Mt 27,54 ; 28,3). YHWH-Adonaï, révélé dans la fente du rocher, a fait rouler la lourde pierre. Toutes ces christophanies de l’Évangile sont le parallèle des théophanies du Premier Testament. Elles confirment que c’est Dieu qui donne la foi et non l’inverse. Mais la grandeur de l’homme se manifeste dans ce jeu de la majesté de Dieu. Il y a vraiment ici, en effet, la rencontre de deux libertés : l’une, souveraine, celle de Dieu qui se révèle ; et l’autre, sainte, celle de l’homme qui croit.

Comme le dit magnifiquement M. Deneken, «les portes du Cénacle ne s’ouvrent pas de l’intérieur». Le Ressuscité vient du dehors, d’En-haut et d’Au-delà. Un re-commencement radical s’opère par ce surgissement. Une vraie re-création est composée au souffle de sa bouche. L’être ancien a disparu, un être nouveau est apparu. Le croyant se regarde désormais, et s’offre à Dieu, comme un vivant revenu de la mort (Rm 6,4-13). Ensevelie avec lui par le baptême dans la mort, notre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu (Col 3,3) ! Quel merveilleux échange : Dieu demeure avec nous et nous sommes déjà dans la Demeure de Dieu !

Cette re-connaissance établit un lien indélébile entre le Jésus historique et le Seigneur exalté. Ce que les apparitions du Christ ressuscité ont donné aux premiers disciples, ce même Christ glorifié continue de le donner à tous ceux qui croient en son nom à travers l’illumination du cœur (Ep 2,18-21). Mais c’est toujours la même démarche. La théologie ne peut être que descendante. Dieu seul peut dire Dieu car Dieu ne peut venir que de Dieu.