Parler de Dieu ?

N'est-ce pas vain de parler des expériences de Jésus, de la résurrection de Jésus, des miracles de Jésus, comme si nous les avions vécus, alors que seul lui-même pourrait se dire ? N'est ce pas là tout l'orgueil de la théologie ?

Comment parler de Dieu ? L'homme a-t-il les moyens de dire le mystère de Dieu sans le rétrécir ?

Il est vrai que l’homme n’a pas les moyens de dire qui est Dieu parce que Dieu dépasse infiniment tout ce que l’homme a la capacité d’imaginer ou d’exprimer. Plus encore : l’homme devrait totalement et définitivement se taire sur Dieu si Dieu lui-même n’était venu parler la langue des hommes ; si le soleil n’avait choisi de frayer avec l’obscurité. Et pourtant, se taire absolument sur Dieu, ne rien dire de lui sous prétexte qu’il est Dieu et trop au-delà de l’homme est une tentation aussi grave que de prétendre proposer de lui une définition appropriée qui épuise son mystère. Certes, il y aura toujours un au-delà des mots. Mais Dieu a rompu le silence. Dieu a prononcé son Verbe et ce Verbe est entré dans le temps, dans la petitesse et les limites de la chair. Dieu nous a «ouvert les lèvres» et nous avons de quoi «publier sa louange» (Ps 50 (51),17). Le langage sur Dieu doit donc trouver un chemin de crête entre deux abîmes : le premier, trop parler, mal parler, parler à partir de nos vues humaines, d’un Dieu qui ne serait plus vraiment Dieu mais la projection insensée de nos pires imaginations. Le second : se taire et rendre Dieu définitivement étranger à notre monde. Au terme, c’est l’agnosticisme, voire l’athéisme. Il faut donc, pour s’approcher de Dieu, et le silence et la parole.

Silence

La voie silencieuse – dite apophatique, ou négative – s’impose tant au théologien qu’au mystique. Il s’agit, à un moment donné, de renoncer à mettre la main sur le mystère de Dieu. La raison la plus profonde du silence sur Dieu est précisément cette démesure absolue du mystère de Dieu en face de la petitesse de l’homme. Quoi qu’il dise, quoi qu’il pense, même s’il est un génie, l’homme ne pourra jamais échapper totalement au risque de défigurer, de rapetisser, de caricaturer le mystère d’un Dieu toujours au-delà de ce qu’il peut en concevoir ou en exprimer. Dans l’histoire de la théologie, cette certitude a d’ailleurs constitué un véritable garde-fou contre les hérésies, si souvent bavardes à l’excès sur un Dieu dont elles pensaient pouvoir expliciter le mystère comme on épluche une orange, minutieusement, précautionneusement, et jusqu’au bout.

La réaction des premiers théologiens fut aussi musclée que l’exigeait la situation : on ne bavarde pas impunément et faussement sur Dieu ! De là à interdire à tout jamais la possibilité de parler de Dieu – la théo-logie –, il n’y avait qu’un pas. Les Pères ne l’ont pas franchi, préférant se mettre en quête de l’étroit chemin de crête qui mène à la connaissance de Dieu.

 

Il ne s’agit pas de dire que Dieu est compliqué – c’est nous qui le sommes souvent beaucoup trop ! – mais plutôt qu’il reste toujours «plus grand» – akbar, comme disent les musulmans si sensibles à la notion de transcendance divine. «Ce que défend d’abord la parole divine, écrit saint Grégoire de Nysse dans sa Vie de Moïse, c’est que les hommes assimilent Dieu à rien de ce qu’ils connaissent ; nous apprenons par là que tout concept formé par l’entendement pour essayer d’atteindre et de cerner la nature divine ne réussit qu’à façonner une idole de Dieu, non à le faire connaître» [1].

L’indiscrétion des hérésies des premiers siècles a donc conduit la théologie à chercher une voie silencieuse et obscure vers Dieu, une voie qui écarte toute possibilité de dire Dieu à partir de l’homme, le repoussant, pour ainsi dire, «au-delà de toute parole» [2], selon l’expression que le grand théoricien du silence sur Dieu, le Pseudo-Denys dit l’Aréopagite, empruntait à Platon. «Puissions-nous pénétrer nous aussi (comme Moïse) dans cette ténèbre plus lumineuse que la lumière et, renonçant à toute vision et à toute connaissance, puissions-nous ainsi voir et connaître qu’on ne peut ni voir ni connaître Celui qui est au-delà de toute vision et de toute connaissance»[3].

Il y aurait cependant une mauvaise façon de comprendre cette voie négative. Ce serait de croire que l’intelligence de l’homme n’est pas faite pour la quête de Dieu. Qu’il faudrait au préalable de toute aventure authentiquement spirituelle, se débarrasser de cette mauvaise conseillère pour entrer dans une ténèbre alogique – littéralement, sans parole. Mais alors, pourquoi Dieu nous aurait-il donné l’intelligence si ce n’est pour nous mettre en quête de lui ? Pourquoi nous aurait-il doués du langage si ce n’est pour pouvoir exprimer quelque chose de son mystère ? Le christianisme n’est pas la religion de l’ignorance ; nous ne sommes pas tenus de professer des vérités d’autant plus certaines et vraies qu’elles seraient plus incompréhensibles ! Non, ce que le christianisme propose, c’est plutôt ce sentier de crête où l’on accède par la foi, où l’on progresse parfois dans la nuit mais toujours appuyé sur le bâton d’une intelligence activement et librement soumise à Dieu.

Parole

En réalité, nous avons la possibilité de parler de Dieu et de le connaître. Que Dieu soit, au sens propre du terme, incompréhensible [4], ne nous prive pourtant pas définitivement de toute connaissance ni de toute expression de son mystère. Déjà saint Irénée distinguait utilement deux formes de connaissance de Dieu : la première, «selon sa grandeur», inaccessible à l’esprit de l’homme «car il est impossible de mesurer le Père» ; et la seconde, «selon son amour», voie par laquelle l’homme accède véritablement à Dieu : «car c’est celui-ci (l’amour) qui nous conduit à Dieu par son Verbe» [5]. Tout est dit : ce qui nous autorise à parler de Dieu, ce qui nous engage même à le faire, c’est l’amour par lequel il s’est exprimé lui-même dans la personne de son Fils unique, le Verbe fait chair, venu parler la langue et partager la condition des hommes. Nous connaissons Dieu dans son Fils, lui que «Dieu, le Père, a marqué de son sceau en se gravant tout entier en lui», comme le dit si magnifiquement saint Basile le Grand [6], et c’est pourquoi nous pouvons parler de lui à travers son Verbe.

 

Dire que nous pouvons parler de Dieu à travers son Verbe, c’est énoncer la règle du langage sur Dieu : l’incarnation. Dans un homme, Dieu s’est manifesté en même temps qu’il a voilé sa grandeur pour nos yeux malades. Dans un destin historiquement et géographiquement déterminé, Dieu s’est raconté pour que les hommes ne restent pas à jamais muets devant lui. Au lieu d’interdire toute parole sur Dieu, au contraire, il la permet, il la libère, il la rend possible en même temps qu’il la norme. Cela signifie qu’en Jésus, nous avons véritablement accès à Dieu, qu’en lui, nous voyons Dieu dans la pleine mesure de ce que nous pouvons en voir en cette vie, qu’en lui nous est offerte la possibilité de mettre des mots sur le mystère divin.

Telle est donc la règle. L’unique et paradoxale règle du parler chrétien sur Dieu : l’incarnation. En Jésus, Dieu s’est totalement exprimé et il n’y a plus rien à voir «derrière». Et cela, il faut l’entendre de deux manières. Non seulement le Tout-Autre, éternel et inaccessible, est entré dans la dimension finie du même, du temps et de la commune expérience humaine ; mais encore, si l’on prend les choses dans l’autre sens, cette finitude corporelle, matérielle, temporelle, c’est-à-dire la nôtre, celle de notre monde, celle de notre propre vie, est devenue mystérieusement apte à dire Dieu.

 



1. Grégoire de Nysse, Vie de Moïse, II,165 (SC 1bis, p. 213).
2. «Aucune raison discursive ne peut discourir de l’Un qui dépasse tout discours, aucune parole rien exprimer du Bien qui est au-delà de toute parole» (Denys l’Aréopagite, Les Noms divins, 588B).
3. Denys l’Aréopagite, La Théologie Mystique, 1025B.
4. «Celui qui comprend la terre dans son poing est incompréhensible pour l’esprit. Qui percevra sa mesure ?» (S. Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, IV,1,19,2).
5. Contre les Hérésies, IV,2,20,1.
6. Sur le Saint-Esprit, VI,15, 92A (SC 17bis, p. 293).