L'homme à l'image de la Trinité ?

Alors que nous venons de fêter le dimanche de la Trinité, sans doute le plus grand mystère, je me pose une question : Dieu est Un, même si chacun des trois membres de la Trinité semble avoir des fonctions spécifiques (le Fils obéit au Père... etc.). Et nous, si nous sommes créés à l'image de Dieu, nous sommes donc l’image de la Trinité. Comment cela ?

Merci pour cette très belle question ! Il me semble très important que nous redécouvrions l’importance du mystère de la Trinité non comme théorème mathématique complexe que nous devrions sinon résoudre, du moins subir comme une croix pour notre intelligence, mais plutôt comme la source la plus profonde à la fois de notre identité et de notre vocation.

Dire que l’homme est à l’image de la Trinité est tout à fait juste bien que l’on ne trouve pas cette expression dans l’Écriture. L’Écriture, au livre de la Genèse (1,26-27), affirme que l’homme a été créé «à l’image de Dieu». Les Pères ont souvent interprété le pluriel de la première mention – «Faisons l’homme à notre image» – comme la marque de la présence de la Trinité. Mais il faut bien comprendre ce qui est signifié ici par «l’homme» : ce n’est pas l’individu qui est à l’image du Dieu trinitaire, mais l’homme, «ha Adam», c’est-à-dire l’homme total ou primordial qui porte en lui la marque du Logos, le Verbe de Dieu et trouvera son vrai visage dans le visage du Christ, «à la plénitude des temps» (Galates 4,4). Il faut se remémorer cette très belle sculpture de la cathédrale de Chartres (voussure du portail central du porche nord) représentant Dieu créant Adam. C’est le Christ, reconnaissable à son nimbe crucifère, qui modèle le visage d’un Adam qui lui ressemble étrangement. Les gestes sont familiers, Adam a la tête sur les genoux du Créateur qui le modèle avec l’art d’un sculpteur. Elle est là l’image présente en chaque individu : ce visage du Logos incarné en Jésus de Nazareth que le Père reconnaît déjà en chacun de ses enfants que nous sommes.

Reprenons toutefois votre idée de l’homme image de la Trinité. J’ai déjà orienté la réponse en précisant quel était l’homme dont il fallait parler en ce sens : non pas l’individu mais l’humanité, la nature humaine rassemblant en elle-même des personnes multiples, de même que le Dieu trine en une seule et unique nature rassemble les trois personnes divines. Mais ce parallélisme doit bien davantage être appliqué en direction de l’homme qu’en partant de lui. C’est à partir de Dieu que nous comprenons ce qu’est l’homme beaucoup plus que l’inverse (même si l’inverse est vrai aussi dans une certaine mesure). Ainsi de même qu’en Dieu, aucune personne ne s’approprie la nature d’une façon qui ne soit pas en harmonie avec les deux autres, de même l’individu est appelé à déployer sa personnalité non pas au détriment des autres personnes, en opposition à elles ou même simplement indépendamment d’elles, mais en lien de communion avec elles puisque faisant partie d’une unique nature. C’est la vocation à la sainteté, celle qui nous fait ressembler à Dieu non pas en devenant des êtres parfaits à force de se soucier de leur perfection (y arriverions-nous ?) mais en se laissant conformer à Dieu et ajuster à nos frères, en partageant avec Dieu l'unique vocation à la communion.

Je terminerai par un très beau texte, bien qu’un peu ardu, extrait d'un ouvrage, écrit par un chrétien orthodoxe il y a déjà de nombreuses années, qui se fait l’écho vivant de la grande tradition patristique au sujet de l'image et de le Trinité :

 

«L’image divine propre à la personne d’Adam se référait à l’ensemble de l’humanité, à l’homme universel. C’est pourquoi, dans la race d’Adam, la multiplication des personnes dont chacune est à l’image de Dieu – on pourrait dire la multiplication de l’image divine dans la pluralité des hypostases humaines – ne s’opposera nullement à l’unité ontologique de la nature commune à tous les hommes. Bien au contraire : une personne humaine ne pourra réaliser la plénitude à laquelle elle est appelée, devenir l’image parfaite de Dieu, si elle s’approprie une partie de la nature en la considérant comme son bien particulier. Car l’image atteint à sa perfection lorsque la nature humaine devient semblable à celle de Dieu.

 

(…) Une personne qui s’affirme comme individu en s’enfermant dans les limites de sa nature particulière ne peut se réaliser pleinement – elle s’appauvrit. C’est en renonçant à son contenu propre, en le donnant librement, c’est en cessant d’exister pour soi-même que la personne s’exprime pleinement dans la nature une de tous. En renonçant à son bien particulier, elle se dilate infiniment et s’enrichit par tout ce qui appartient à tous. La personne devient image parfaite de Dieu en acquérant la ressemblance qui est la perfection de la nature commune à tous les hommes. La distinction entre les personnes et la nature reproduit dans l’humanité l’ordre de vie divine exprimé par le dogme trinitaire. C’est le fondement de toute l’anthropologie chrétienne, de toute la morale évangélique, car le christianisme est une ‘imitation de la nature de Dieu’, selon la parole de saint Grégoire de Nysse.»


Vladimir Lossky, Théologie mystique de l’Église d’Orient

Aubier, Paris, 1944, p. 115-116 et 119