Le mal est-il compatible avec Dieu ?

Lorsque je débats de religion avec des non-croyants, je crois parvenir à répondre à leurs objections, sauf sur un point : l'explication des grandes catastrophes, de la maladie, qui touchent des gens «bien» et/ou innocents. On peut expliquer le mal dans l'homme mais comment expliquer le mal naturel ou l'absence d'intervention du divin face à l'injustice ? Car enfin Dieu par définition est omnipotent, pourquoi n'intervient-il pas ? Je n'ai jamais entendu de réponse satisfaisante sur ce sujet (elles sont tirées par les cheveux la plupart du temps). Par ailleurs, si Dieu prend des décisions qui contreviennent à l'humanité la plus élémentaire, comment pourrions-nous encore le louer ou avoir foi en lui ?

Question incontournable, pierre d'achoppement pour beaucoup sinon pour tous... la question du mal. On peut la formuler ainsi : ou bien Dieu est tout-puissant et puisque le mal existe, c'est qu'il n'est pas tout-aimant, qu'il ne veut pas vraiment le bonheur de l'homme ; ou bien Dieu n'est pas tout-puissant, puisqu'il ne peut faire que le mal ne soit pas, que l'homme ne souffre pas, que le malheur n'affecte pas l'innocent... On est obligé de répondre à cela !

Je répondrai en plusieurs temps : tout d'abord, il est sûr qu'il faut commencer par prendre la mesure de la difficulté sans en éprouver ni peur ni honte. La question de la persistance du mal dans l'histoire – et dans notre propre histoire – relève du mystère, car en effet nous croyons en un Dieu bon, qui veut le bonheur de l'homme. La foi est aussi parfois une marche à l'obscur et il faut aussi pouvoir y consentir. Une réponse trop facile, trop rapide, sonne souvent creux ou bien a l'air un peu «tirée par les cheveux» comme vous le dites vous-même ! Il y a un mystère et Dieu ne nous épargne pas le mystère ; il nous invite à lui faire confiance.

 

Cependant nous ne sommes pas cantonnés dans un pur acte de foi d'où serait exclue toute implication de l'intelligence. Ni le mal ni la mort ne sont voulus par Dieu, atteste l'Écriture : «Dieu n'a pas fait la mort, il ne prend pas plaisir à la perte des vivants. Il a tout créé pour l'être ; les créatures du monde sont salutaires, en elles il n'est aucun poison de mort, et l'Hadès ne règne pas sur la terre» (Sagesse 1,13-14). Cependant la possibilité, déposée dès l'origine dans la créature, de dire non à Dieu est la porte par laquelle le mal peut se frayer un chemin. Dieu a voulu que l'homme soit libre devant lui. Non pas prédestiné au bonheur, comme un automate qui n'aurait d'autre chemin que celui de la sainteté – y aurait-il même une sainteté dans ces conditions ? Probablement pas... –, mais un homme, une femme capable de choisir le bien, de choisir l'amour que Dieu lui porte pour y répondre de tout son être et le rayonner en amour de ses frères jusqu'au don de sa propre vie.

 

Deux lieux peuvent nous aider à comprendre davantage ce mystère : 1. Le récit de la création et de la chute et notre propre cœur.

 

Le récit de la création et de la chute (Genèse 1-3) offre une réponse narrative à votre question. Preuve, s'il en était besoin, que la question n'est pas neuve ! Il pose plusieurs affirmations : l'homme a été créé par Dieu pour être le libre partenaire de son amour paternel et divin. Le mal n'est ni en lui ni en Dieu mais il est un possible, permis par Dieu, que le récit fait intervenir sous la figure du «serpent». Par le biais de la «tentation», l'homme se laisse séduire par la perspective d'être «comme Dieu».Quelque chose se brise alors : l'homme ne peut plus vivre dans la communion filiale avec son Dieu. Et Dieu lui-même ne trouve plus le cœur de son fils : «Où es-tu ?», l'appelle-t-il en le cherchant dans le jardin. La brisure qui coupe l'homme de Dieu est la même qui affecte tout le créé, comme par ricochet : «Maudit soit le sol à cause de toi ! À force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. Il produira pour toi épines et chardons et tu mangeras l'herbe des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu'à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré» (Genèse 3,17-19). Ce qui est montré ici, ce n'est pas autre chose que la solidarité de tout le créé. Parce que l'homme domine toute la création, il entraîne avec lui tout le créé. Il ne s'agit pas de dire que les catastrophes naturelles, par exemple, lui sont imputables directement, évidemment ; mais il s'agit seulement de prendre conscience que le monde est un en face de Dieu et que le seul être doué de liberté ayant fait le choix de récupérer cette liberté pour être «comme Dieu» plutôt que pour être son fils, c'est tout le créé qui en est mystérieusement marqué.

 

L'autre lieu en direction duquel il nous faut regarder pour mieux comprendre encore, c'est notre propre cœur. Le mal que nous percevons le mieux est celui qui nous affecte, qui nous est extérieur ; mais en réalité, tout ce qui se voit du mal dans le monde, habite aussi notre propre cœur. Là encore, il ne s'agit pas d'accuser – et encore moins de se culpabiliser ! – mais plutôt de prendre conscience de façon toujours plus aigüe de cette solidarité profonde, il faudrait presque dire ontologique, du monde créé et en tout premier lieu des créatures libres que sont les hommes. Etty Hillesum, jeune femme juive morte en camp en 1942, écrivait ces mots brûlants qu'on a souvent du mal à lire : «Toutes les catastrophes procèdent de nous mêmes. Et pourquoi est-ce la guerre ? Peut-être parce que j'ai parfois tendance à enguirlander mes semblables. Parce que nous n'avons pas assez d'amour en nous, moi-même, mon voisin, tout le monde. Et l'on peut combattre la guerre et toutes ses séquelles en libérant en soi l'amour, chaque jour, à chaque instant, et lui donner une chance de vivre» (Journal, 28 mars 1942). L'inimitié, la haine, la violence, et toutes les sortes de passions possibles peuvent aussi trouver leur expression dans notre propre cœur. Le mal n'est pas seulement ce qui m'opprime mais aussi ce qui peut sortir de mon cœur et blesser l'autre, le monde qui m'entoure. Un tel regard fait naître en nous la miséricorde à l'égard de tout pécheur.

 

Et Dieu dans tout ça ? Dieu ne pourrait-il pas tout balayer d'un revers de main ? Nous débarrasser de cette plaie incessante qu'est l'infinie douleur du monde ? Il le pourrait en théorie, car il est bien le Tout-Puissant, mais ce n'est pas ce qu'il choisit de faire. La manière de Dieu n'est pas d'imposer sa puissance mais de proposer son amour qui est l'expression parfaite et absolue de sa toute-puissance. Nous pensons, nous, la puissance comme un instrument capable de triompher visiblement de ce qui représente un obstacle devant elle ; mais Dieu a une autre vision de la toute-puissance : il choisit de diminuer, de prendre le chemin qu'a pris sa créature, chemin de l'éloignement qui conduit à la mort. Autrement dit : Dieu choisit de s'incarner et de mourir sur la croix. C'est ainsi et pas autrement qu'il triomphe du mal. Dès lors, il n'y a plus aucune souffrance qui ne soit habitée par sa présence, aucun malheur qui ne l'affecte au travers de la chair de son Fils. «Dieu a pitié et compassion, écrit Origène. Il souffre une passion d'amour».

 

Au malheur des hommes, ajoutons donc le malheur de Dieu ! aura-t-on peut-être envie de dire... et on sera bien avancé !... Non, car le dernier mot n'est pas celui du malheur mais celui de la résurrection. En Jésus, Dieu a donné la réponse qu'il donne au mystère du mal tout entier : il fait passer de la mort à la vie, de la peine à la joie. Ce qu'il a fait pour et en son Fils, il le fait déjà et il le fera encore au long du temps pour tout le créé. C'est dans l'histoire qu'il se dit et se donne comme le Dieu de la vie, même si nous n'en voyons encore que les prémices. C'est dans l'histoire que, peu à peu, se manifeste le mystère de son amour à l'œuvre dans nos vies et dans le monde. «Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face» (1 Corinthiens 13,12).