Pourquoi faut-il mourir ?

La mort vient tôt ou tard à notre rencontre... Celle des autres, celle qu'on n'attend pas, celle qu'on attend trop... Y a-t-il une façon de s'y préparer ? de ne pas l'envisager uniquement comme un scandale ou une perte mais comme une rencontre puisque c'est que nous lisons dans l'Écriture ?... Ne sommes-nous pas toujours et tout à fait démunis devant la mort ? Pourquoi faut-il mourir ? Merci de votre réponse.

Vous avez raison : c'est vivre qu'il faut ! Il faut que notre monde vive. Il faut que chacun de nous soit vivant et source de vie pour son entourage et pour le monde. Dieu est le Vivant. Chrétiens nous avons été baptisés dans la Vie de Dieu Père, Fis et Esprit Saint. Alors pourquoi nous faut-il mourir ? Réponse : pour vivre.

«Nul ne peut voir Dieu sans mourir.» Les hommes de l’Ancien Testament sont hantés par cette parole. Pour eux, elle signifie : la grandeur de Dieu est telle que si tu le vois, ne fût-ce qu’un instant, tu vas en mourir, tu descendras au shéol là où les morts ne sont que des ombres. Dans la Nouvelle Alliance, elle change de sens : pour voir la gloire de Dieu, il te faut mourir. «Il fallait que le Christ souffre pour entrer dans sa gloire.» Tu entreras dans la passion et la mort du Christ pour entrer dans sa résurrection.

Ainsi nous devons mourir pour entrer dans la gloire de Dieu, nous devons mourir pour voir Dieu. Puisque Dieu est la Vie de l’homme, nous devons mourir pour vivre.

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Ce n’est pas évident. Dieu n’a pas fait l’homme pour la mort. La mort est une absurdité, un non-sens. Cela revient à dire que, au premier abord, la question : «pourquoi mourir ?» n’ a pas de réponse. Il n’y a pas de sens à la mort, il n’y a pas de «pour quoi».

Pourtant Dieu n’a pas fait l’homme pour l’absurdité. Dieu a créé l’homme et l’a mis dans un jardin de délices pour qu’au terme de cette vie terrestre, l’homme passe naturellement, paisiblement, à la vie éternelle de la vision de Dieu, comme la Vierge Marie au jour de sa dormition qui est à la fois sommeil au terme de sa vie terrestre et assomption (ou élévation) dans la gloire de Dieu. Tel est le dessein de Dieu sur l’homme, au début de la création.

Mais le péché est survenu ; la mort apparaît alors come une conséquence de la faute : «Le jour où tu mangeras du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu mourras de mort !» L’homme a mangé du fruit de l’arbre ; désormais la mort n’est plus une dormition, mais elle vient avec tout son cortège de douleur, d’angoisse, d’agonie.

Absurdité ou punition : c’est bien ainsi que nous vivons le pourquoi de la mort dans notre chair ou bien dans cette partie de notre esprit qui ne croit pas encore en Dieu, qui ne croit pas encore au Christ ressuscité.

Mais désormais il n’y a plus de condamnation pour ceux qui vivent dans le Christ Jésus. En lui nous mourrons pour vivre.


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Cela ne se raisonne pas. Cela se vit dans l’expérience de la foi. Un jeune en train de mourir disait à sa mère : «Maman, je sens que je suis en train de ressusciter ! » Il faisait l’expérience par la grâce de Dieu du «pourquoi mourir ?»

Dieu a sans doute déjà accordé à chacun d’entre nous, dans des occasions de la vie quotidienne, de faire l’expérience de la mort qui est nécessaire pour vivre. Rappelons-nous cette expérience, essayons de la renouveler et de la vivre jusqu’au bout. Par exemple, nous avons expérimenté la vie qu’il a dans le renoncement à un loisir pour aider quelqu’un ; de la vie qui se trouve dans le renoncement à une attirance affective forte pour rester fidèle à notre conjoint ou à notre engagement dans le célibat ; de la vie qui se trouve dans le renoncement à la contemplation d’images ambiguës pour garder la clarté de notre regard ; de la vie cachée dans l’abstinence de telle nourriture à cause de ceux qui n’ont pas de quoi manger ; ou dans le renoncement à prolonger indument notre sommeil pour accomplir notre tâche quotidienne ; ou encore nous avons fait l’expérience de la vie trouvée dans l’acceptation d’un temps apparemment perdu chaque jour pour le consacrer à l’adoration de Dieu.

Toutes ces petites expériences de mort qui ont été expériences de vie, c’est l’Esprit du Christ qui nous les fait vivre. Quand nous manquons de courage pour les faire, pensons à cet Esprit du Christ qui habite en nous de par notre baptême, qui est déjà près de nous du fait que nous sommes tous des hommes rachetés par le Christ et qui nous fait consentir à des morts apparentes pour nous donner la vie au long des jours.

L’apôtre Paul dit : «Nous sommes pressés de toutes parts, mais nous ne sommes pas écrasés ; dans des impasses, mais nous arrivons à passer ; pourchassés, mais non rejoints ; terrassés, mais non achevés ; sans cesse nous portons dans notre corps l’agonie de Jésus, afin que la vie de Jésus soit elle aussi manifestée dans notre corps» (2 Corinthiens 4,8s). Notre époque connaît l’exemple d’hommes, de femmes, d’enfants, qui sont écrasés par les forces de mort (à travers la prison, la torture, la guerre…), mais vivants par l’Esprit de Dieu qui les habite. À travers la mort, nous expérimentons la vie de l’Esprit en nous. Vie qui ne demande qu’à jaillir.

 

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Il faut mourir pour vivre.

Faut-il en tirer la conclusion que tirait un enfant de cinq ans : «Je voudrais me tuer puisque pour voir Jésus il faut mourir.» Avec sa logique et le sens métaphysique absolu qui caractérise l’enfant, il allait droit au but, oubliant seulement qu’en voulant atteindre le but trop tôt, on risque bien de le manquer.

La mort est le terme d’une gestation. La mort est le terme d’une mission et le commencement d’une autre mission (qui continue d’ailleurs la première). Thérèse de l’Enfant-Jésus pressentait la grandeur de la mission qui l’attendait après sa mort. Un moine, sur son lit de mort, déclarait : «Quand je serai mort, je travaillerai à la paix du monde.»

Nous devons mourir pour voir Dieu. Nous devons mourir pour accomplir la mission que Dieu nous donne et qu’il nous demande de commencer (même invisiblement) sur la terre.  Nous devons mourir sur terre pour réaliser cette gestation dont nous voyons encore mal le terme. Nous devons vivre sur terre pour réaliser cette gestation ; nous devons consentir à son terme. La mort est un achèvement, au double sens du terme : fin et plénitude. Nous achevons notre vie pour lui donner son achèvement.

Le Christ meurt d’une mort tragique pour «enlever le péché du monde». Au moment de sa mort, il déclare : «Tout est accompli». Cela signifie à la fois : ma vie se termine, ma mission arrive à sa plénitude, le dessein du Père manifesté dans les Écritures est réalisé.

La dormition de Marie, notre sœur aînée et notre mère, demeure notre modèle. La mission de maternité qu’elle a vécue sur terre, dans l’obscurité du monde, elle la vit désormais dans une plénitude que nous ne soupçonnons pas. Comme Jésus, son enfant, il fallait qu’elle quitte ce monde pour vivre auprès du Père et agir sur la terre. Il en est de même pour chacun de nous.