Quel sens a le temps de l'Avent ?

L'année liturgique est riche de tout un cheminement, nous le savons, mais il n'est pas toujours facile à saisir. Pour ce qui est du temps de l'Avent, je vois bien, me semble-t-il, sa signification la plus importante : l'attente de la naissance du Fils de Dieu sur notre terre, mais n'y a-t-il pas encore davantage à comprendre et surtout à vivre ? Merci beaucoup de votre réponse.

Merci pour cette belle question ! Il y a tant à comprendre et à vivre en effet pendant ce magnifique temps de l'Avent : temps de l'attente, temps du désir, temps fait pour les pèlerins qui cherchent à imprimer dans leur vie la marque de l'espérance.

Le propre de l’homme est de porter en lui un désir qui le dépasse. Quelque chose est inscrit en nous, bien au-delà de l’instinct ou de l’attrait, qui nous attire vers l’avant. C’est comme si une voix intérieure nous rappelait, parfois malgré nous, que nous sommes faits pour un incessant dépassement ; un mieux perpétuellement attendu, un au-delà de toutes nos limites ou insatisfactions. Nous sommes des pèlerins. Même si nous ignorons vers qui ou vers quoi nous allons, nous sommes tous en état de voyage.

L’Avent est là pour nous redire le sens de cette marche, pour nous ramener au cœur de ce mystère de l’attente et nous enseigner ce que Dieu se plaît à nous révéler à ce propos. «Venez, marchons à la lumière du Seigneur», nous dit le prophète Isaïe (2,5). «La nuit est bientôt finie, le jour est proche, revêtons-nous pour le combat de la lumière», nous déclare l’apôtre Paul (Rm 13,13-14). «Tenez-vous prêts, vous aussi, nous avertit le Christ, car c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra» (Mt 24,44).

 

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Notre attente s’inscrit tout d’abord dans celle de la création. Celle-ci, nous le savons, n’est pas statique. Elle vit. Elle évolue. Elle avance. La science essaie de la déchiffrer, de comprendre sa contexture, d’interroger son devenir. Ce regard est beau, de l’homme qui se penche intelligemment sur la réalité du monde. Mais un regard de foi nous conduit à un surcroît de lumière : ce commencement vient de Quelqu’un, son cheminement est guidé par lui, et son terme débouche sur quelque chose. «Tout a été créé en lui et pour lui, chante l’hymne aux Colossiens» (1,16) ; et Celui qui siège sur le trône proclame, dans l’Apocalypse : «Je suis l’Alpha et l’Oméga, le principe et la fin» (21,5-6).

Le temps de l’Avent nous invite, dans la lumière de notre foi, à rejoindre l’immense appel qui monte de la création à l’adresse de son créateur. Quel dynamisme et quelle joie, quelle force et que élan pouvons-nous puiser dans les merveilles de ce monde tourné vers Dieu, si nous savons communier à cette orientation fondamentale de tout le créé ! L’entendons-nous, le chant du monde tendu vers Dieu ? «Le jour au jour en publie le récit et la nuit à la nuit transmet la connaissance ; non point récit, non point langage, point de voix qu’on puisse entendre, mais sur toute la terre en ressortent les lignes et les mots jusqu’aux limites du monde» (Ps 19,4-5). Savons-nous le lire, pour en faire une liturgie, le chant des créatures tournées vers celui qui les a façonnées ?

L’Avent nous ramène à cette vérité primordiale, comme viscérale, où notre âme peut vibrer à l’écoute et à la vue de ce mystère de la création inscrit jusque dans les entrailles de la terre et les hauteurs des cieux (Col 1,16-20). La terre dont nous sommes pétris et les cieux où nous sommes inscrits (Gn 2,7 ; Lc 10,20). «Nous le savons en effet, jusqu’à ce jour la création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement. Et non pas elle seule ; nous-mêmes qui possédons les prémisses de l’Esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement dans l’attente de la rédemption de notre corps» (Rm 8,22-23).

Comme il peut être tonifiant et beau de vivre ainsi en harmonie avec le monde que Dieu lui-même a orienté vers lui (He 1,3) ? L’apôtre Pierre le voit ainsi quand il nous annonce l’enfantement, au feu de cet avènement, «d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle, attendus selon sa promesse, où la justice habitera» (2 P 3,13). À travers la liturgie de l’Avent, la terre entière crie son espérance vers le ciel : «Celui qui était, qui demeure et qui vient», est donc le Sauveur, qui a déjà donné, donne chaque jour et redonnera un jour à jamais, le sens ultime et immédiat à tout ce devenir en marche.

 

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Notre attente s’inscrit ensuite dans la ligne d’une espérance séculaire. L’Avent nous invite à relire le grand poème de l’attente du peuple de Dieu : chaînes vivantes de toutes ces généalogies tendues vers le Messie ; long cheminement des patriarches pressentant le Fils mystérieux qui doit venir ; annonce inlassable de prophètes ravivant l’espérance de sa venue. Au fil des générations, de conquêtes en revers, d’exils en retours, peu à peu une lumière grandit, une figure se précise. On sent venir «le jour où enfantera celle qui doit enfanter» (Mi 5,2), où elle «mettra au monde un fils qu’on appellera Emmanuel» (Is 7,14). Avec David, nous voici invités nous aussi à préparer une demeure au Fils de l’homme, à ramener vers nos maisons l’Arche d’alliance de sa présence. Car il ne convient pas que le Dieu ami des hommes demeure loin des hommes.

L’Avent est ce temps de dépouillement et de conversion où l’Église tout entière est invitée à devenir «l’Israël de Dieu» (Ga 6,16). «C’est la race de ceux qui te cherchent, Seigneur. Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portes éternelles, et qu’il entre, le Roi de gloire» (Ps 24,6‑7). Quatre semaines durant, la liturgie va nous appeler à nous tourner vers la venue de Jésus. Isaïe nous invite à renouveler notre espérance en lui. La voix de Jean Baptiste nous exhorte à nous convertir au Christ. Et Marie, qui porte en elle celui doit venir, à l’accueillir en nous. «N’ayez pas peur, nous a-t-il été dit, ouvrez toutes grandes les portes au Christ.» Voici revenue l’heure de son Avènement. C’est l’Avent. L’Avent du Sauveur. L’Avent du Seigneur. «Veillez donc car vous ne connaissez pas le jour où le Seigneur viendra. C’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra» (Mt 24,42.47).

 

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Notre attente s’inscrit enfin dans le long cheminement d’une humanité en quête de dépassement. Nous avançons au cœur d’un monde où tant de ceux qui marchent avec nous ne savent quel nom donner à leur attente, quel visage peut prendre leur espérance. À longueur de journée, nous côtoyons des hommes marqués par le découragement ou la désillusion, en face d’un monde qui ne se guérit pas, d’une terre sans cesse en proie à de décevants recommencements. Nous sommes devenus spécialistes en prospective ou en programmation ; nous maîtrisons les mécanismes du monde et nous savons les influencer ; nous habitons un monde qui devient de plus en plus notre laboratoire. Tant d’espoirs immédiats nous sont donnés, tant d’activités nous accaparent, que nous pourrions nous sentir dispensés de chercher plus avant. On pourrait se demander s’il reste encore une place pour l’Espérance. Plus de temps en tout cas pour s’attacher à la venue de quelque Avènement !

Mais en même temps et à l’inverse, l’homme d’aujourd’hui ressent très durement la faillite de tous ces espoirs mis dans l’immédiat. Un désenchantement progressif paraît parfois alourdir tant d’existences ! Sentiment d’une complexité toujours accrue, recul incessant de la limite de nos propres connaissances, incapacité radicale à maîtriser vraiment les lois de notre propre vie, échec indépassable devant l’inéluctable de notre propre mort... Sans parler des risques incessants si durement ressentis, de guerres ou d’effondrements. Comment pourrait-on se tendre encore, au milieu de tout cela, vers la lumière d’un Avent ?

Cependant voilà que la voix de l’Évangile retentit pour nous redire que l’Espérance vit. Sans doute le monde ne peut-il d’emblée être changé. Depuis 2000 ans que le Christ l’a sauvé, il est loin d’être rétabli. C’est pourquoi il est encore et toujours à venir, Celui qui est pourtant déjà venu ! Mais quelque chose de radicalement nouveau nous demeure offert : chacun de nous peut ouvrir son cœur à la venue de ce Sauveur. Sans nous changer de fond en comble, il peut déjà nous transformer. Le consentement joyeux à la grâce de chaque jour peut nous conduire progressivement à un véritable renouvellement. Comme ils sont beaux les visages qui, peu à peu, se laissent façonner par Dieu ! Lui seul est capable de nous conduire à notre propre achèvement. Quand il se donne au Christ, à l’évidence le monde avance, s’éclaire, s’élève, grandit. L’Avent est ce temps de grâce où tout proclame qu’une lumière nouvelle et un amour nouveau peuvent épanouir nos vies. Mais la question demeure : sommes-nous prêts à nous ouvrir au Christ ? Vers quel avènement sont réellement tournés nos cœurs ? Vers quel désir, vers quel Avent sont orientées nos âmes ?

«Frères, la nuit est avancée, le jour est proche. Laissons là les œuvres de ténèbres et revêtons les armes de lumière» (Romains 13,12).

«Tenez-vous prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra» (Matthieu 24,42).