Dans quel esprit lire la Bible ?

Bonjour, je suis interpellée par l'attitude d'un interlocuteur qui veut absolument me faire admettre qu'un possédé peut cracher (sans supercherie) des crapauds et des vipères (des vrais, bien vivants) et comme je ne suis pas convaincue, il me répète que : «C'est écrit dans la Bible». J'avoue que cette dernière affirmation me fait peur (fondamentalisme...) : j'ai appris à recevoir la Bible à la fois comme Parole de Dieu et comme histoire d'un peuple, avec ses symboles et ses images fortement datés : Bref, «la lettre tue et l'Esprit vivifie...». Je suis désarmée devant une telle attitude (répandue, paraît-il). Et je n'ai pas trouvé d'autre réponse que de prier Dieu de nous éclairer l'un et l'autre...

Bonjour et merci de votre question, très importante ! Pour ce qui est de la possibilité de «cracher des crapauds»... je ne me prononcerai pas... En revanche, la question que vous posez sur la Bible mérite d’être traitée comme une question de première importance pour les croyants que nous voulons être.

Vous dites avec justesse que vous avez «appris à recevoir la Bible à la fois comme Parole de Dieu et comme histoire d'un peuple», et c’est bien cela en effet. Parole divine et humaine, la Bible doit donc être priée et scrutée, méditée et interrogée, sans pourtant que jamais on ne puisse «faire la part de Dieu et la part des hommes dans les Écritures», comme le dit Paul Beauchamp (Parler d’Écritures Saintes, Le Seuil, Paris, 1987, p. 17). Que «ce soit écrit dans la Bible», relève donc autant de la culture propre de l’auteur que de l’inspiration du texte qui a ultimement Dieu pour auteur.

En l’occurrence, pour en revenir brièvement aux «crapauds», votre interlocuteur fait probablement allusion à un verset du livre de l’Apocalypse (16,13). Or qu’est-ce que l’Apocalypse ? Un livre d’Histoire qui nous donne à lire des faits indubitables ? Bien sûr que non et d’ailleurs aucun texte de la Bible n’a ce statut proprement «historique» au sens que nous donnons couramment à ce terme. L’Apocalypse est en quelque sorte un livre d’«images», de symboles, qui vise à soutenir la primitive Église dans sa lutte contre les persécutions. Son message essentiel est le suivant : le mal sera vaincu, le Dragon sera anéanti par la victoire du Seigneur et de ses anges. Voilà ce qu’il faut comprendre au sujet des grenouilles vomies par le Dragon... Tout autre lecture relèverait en effet du fondamentalisme. Or, nous dit la Commission biblique internationale, «l’approche fondamentaliste est dangereuse, car elle est attirante pour les personnes qui cherchent des réponses bibliques à leurs problèmes de vie. Elle peut les duper en leur offrant des interprétations pieuses mais illusoires, au lieu de leur dire que la Bible ne contient pas nécessairement une réponse immédiate à chacun de ces problèmes. le fondamentalisme invite, sans le dire, à une forme de suicide de la pensée. Il met dans la vie une fausse certitude, car il confond inconsciemment les limitations humaines du message biblique avec la substance divine de ce message» (L’interprétation de la Bible dans l’Église, 1993).

La Bible est une interprétation croyante non seulement de l’histoire mais de la relation de l’homme avec Dieu. En disant cela, on ne soupçonne pas le texte biblique de s’éloigner de la vérité : il faut simplement comprendre de quelle vérité on parle, quand on parle de la vérité du texte biblique, et éclairer le chemin qui permet d’y accéder. La Bible est en quelque sorte une porte d’accès à cette vérité du mystère de Dieu. Il faut y entrer progressivement, éviter de séparer les textes les uns des autres – on parle de lecture «canonique» des Écritures, c’est-à-dire en prenant garde de ne pas absolutiser un texte au détriment d’autres qui pourraient le compléter voire le rééquilibrer –, prendre conscience des différents genres littéraires... Bref, il y a tout un travail non seulement de lecture mais d’interprétation pour accéder, peu à peu, au mystère de Dieu, «la substance divine du message», qui est comme cachée au sein des Écritures.

Ouvrir sa Bible, c’est un peu comme entreprendre un voyage. Or, le voyageur qui part pour un pays étranger sait qu’il sera dépaysé, qu’il devra apprendre une nouvelle langue et sa familiariser avec une culture, une mémoire, une histoire inconnues. «L’homme biblique, qu’il va rencontrer, n’est pas un funambule», pour reprendre l'expression parlante de l'exégète Jacques Nieuviarts : c’est-à-dire qu’il ne tombe pas du ciel, qu’il a une mémoire, une histoire qu’il faut apprendre à découvrir et aussi, peu à peu, à adopter comme les nôtres. Il nous faut donc apprendre à devenir des hommes, des femmes, bibliques, c’est-à-dire des hommes et des femmes qui se savent fondamentalement créés et sauvés par Dieu qui les conduit dans une histoire sainte.