Faut-il aimer ou haïr le monde ?

Que signifie le mot «monde» dans l’Écriture ? On entend à la fois qu’il faut l’aimer et le haïr, qu’il est aimé de Dieu et qu’il faut s’en garder… Pouvez-vous nous donner quelques repères, en particulier dans l’évangile selon saint Jean, particulièrement subtil sur ce point ?

Bonjour et merci de votre question. Il est vrai que le «monde», dans l’Écriture, même en se cantonnant au Nouveau Testament est une réalité tout sauf univoque. «N’aimez ni le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui» (1 Jn 2,15) ne va pas sans : «Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique» (Jn 3,16). Si Dieu aime le monde, comment le disciple du Fils de Dieu devrait-il le haïr ? Si Dieu envoie son Fils dans le monde, comment le disciple du Fils de Dieu pourrait-il choisir de le fuir ?

Il faut partir de Dieu. Contempler l’attitude divine à l’égard de cet autre que lui qu’est le monde. «Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde. Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu» (Jean 1,9-10). Le premier mot est bien celui de l’amour : «Dieu a tant aimé le monde», dit Jésus à Nicodème (3,16). À l’origine de la relation entre Dieu et le monde, il y a l’amour – et c’est pourquoi il y a création et incarnation. L’incarnation rédemptrice suffit à elle seule à interdire de penser le rapport entre Dieu et le monde comme un pur antagonisme. Dieu aime le monde. Et parce qu’aimer, c’est se rapprocher, Dieu se fait pain qui «descend du ciel et donne la vie au monde» (6,33). Et parce qu’aimer, c’est se donner, «le pain qu’[il] donne, c’est [sa] chair pour la vie du monde» (6,51). Ce qu’il désire, c’est «que le monde soit sauvé» (3,17).

Et pourtant le monde s’oppose à Dieu : non seulement lui qui pourtant «fut par lui», «ne l’a pas reconnu» (1,10), mais encore il peut être dit incapable de recevoir l’Esprit de Vérité, «parce qu’il ne le voit ni ne le reconnaît» (14,17), cécité radicale qui le précipite dans une alliance coupable avec le mal si bien que l’auteur de la première épître finit par dire du «monde entier» qu’il «gît au pouvoir du Mauvais» (1 Jean 5,19). Terrible affirmation à partir de laquelle on a pu chercher à justifier bien des comportements sectaires. Et pourtant, ce n’est pas le monde en lui-même qui est mauvais, mais ce qui dans le monde s’oppose à Dieu. Et il faudrait s’empresser d’ajouter : ce n’est pas l’homme qui est mauvais, mais ce qui en l’homme s’oppose à Dieu et à son projet d’amour pour l’homme.

Dès lors, pour le chrétien, l’incarnation est la règle absolue ; la mesure, la référence de son comportement dans le monde. «Tel est celui-là, tel aussi nous sommes en ce monde», disent les écrits johanniques (1 Jean 4,17). À la fois dedans, solidaires, et dehors, jusqu’au rejet et à la haine. «Si le monde vous hait, sachez que moi, il m’a pris en haine avant vous» (Jean 15,18). Les disciples sont non seulement distingués mais, par «choix» de Jésus, «tirés du monde» (15,19). Dès lors ils en diffèrent essentiellement : l’Esprit «que le monde ne peut recevoir (...) demeure auprès de vous», atteste Jésus (14,17). Ils deviennent en ce monde «comme moi», dit Jésus, c’est-à-dire qu’«ils ne sont pas du monde» (17,16). Ils en diffèrent sans toutefois en être séparés : à la fois déracinés et toujours plantés dans le monde. N’être «pas du monde», c’est donc trouver, à la suite du Maître, la juste distance avec le monde. Distance en partie subie puisque «le monde vous hait», dit Jésus à ceux qu’il a «tirés du monde» (15,19). Mais distance qui doit aussi être choisie : «N’aimez ni le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui» (1 Jean 2,15). Il faudrait ici parler de rupture.

Il est toujours plus difficile de penser en assemblant qu’en opposant : non, le monde n’est ni bon ni mauvais en soi, il est seulement, comme chacun de nous, en chemin de salut. Objet privilégié de l’amour du Père et de la Passion du Fils, le monde a, comme chacun de nous, la douloureuse et magnifique vocation de passer en Dieu. C’est le désir que Jésus exprimait avec violence à la veille de sa Passion : «il faut que monde reconnaisse que j’aime le Père» (Jean 14,31). Mais pour «que le monde croie que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé» (17,23), il faut une chose, une seule – et c’est peut-être  là la vraie question : «qu’eux aussi soient en nous» (17,21).