Les psaumes et la violence...

J’ai beaucoup de mal à prier les psaumes car je suis rebutée par tous ces versets qui parlent de violence et parfois même semblent la conseiller ! Comment concilier cela avec notre religion de l’amour ? Merci beaucoup de votre réponse.

Bonjour et merci pour cette question, qui reflète une difficulté bien réelle qui empêche parfois nos contemporains de s’associer à la prière de l’Église. Car il s’agit bien d’une question de notre temps : les générations qui nous ont précédés n’avaient pas le même sens de la justice que nous et étaient choqués par le fait que le méchant ne soit pas puni, plus que par la violence !

Sans doute notre conscience morale s’est-elle affinée. Mais en revanche nous prions sans gêne d’autres versets où l’on clame sa justice (par exemple, le Ps 26 : «Justifie-moi, Seigneur ! Moi je marche en ma perfection… je lave mes mains dans l’innocence »)… Ceci étant, pour pouvoir prier le psautier, y compris dans ses versets violents, il faut, je crois, considérer qu’il est à la fois un livre humain et un livre inspiré.

Le psautier est un livre humain : il parle de notre nature sans dissimulation, de nos tendances égoïstes, jalouses, revendicatrices… Peut-être vaut-il mieux les exprimer que les dissimuler. Mais on voit surtout, dans l’Écriture, que la pédagogie de Dieu est à l’œuvre pour sanctifier notre nature faussée dès l’origine. On voit, par exemple, dans l’Écriture, le progrès le passage de la vengeance de Lamek (qui s’exerce 77 fois c’est-à-dire sans retenue, Gn 4,23-24) à la loi du talion qui essaie de la réguler (Œil pour œil, dent pour dent… Ex 21,23-25), puis au sermon sur la montagne (On vous a dit… Eh bien moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant… de tendre l’autre joue… de donner aussi ton manteau… d’aimer ton ennemi…. Mt 5,38ss).

Le psautier est un livre historique, reflétant l’état des mœurs de son temps et des sociétés d’alentour (cf. les textes d’exécration égyptiens). Mais la vengeance n’y est jamais exercée par l’homme lui-même. Elle est remise à Dieu (Ps 83 : O Dieu, ne reste pas muet…). Ou alors elle se retourne contre son auteur, ce qui est une manière de faire comprendre qu’elle n’est pas une solution juste et ne permet pas de construire quoi que ce soit (Ps 7 : Il tombera dans le trou qu’il a fait ; sa peine reviendra sur sa tête, sa violence lui retombera sur le crâne).

Mais le psautier est aussi un livre inspiré : il faut donc en faire une lecture spirituelle. Les combats qu’il décrit sont ceux que nous livrons contre les forces du mal, en nous et hors de nous. « Ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes », rappelle Paul aux Ephésiens (Ep 6,12). « En toi est le combat que tu vas livrer, à l’intérieur de toi l’édifice de malice qu’il faut saper ; ton ennemi sort du fond de ton cœur », disait Origène, un  Père de l’Église du IIIe siècle, en commentant les combats épouvantables pour la conquête de la Terre Promise, racontés au livre de Josué.


Un exemple de ce type de lecture spirituelle est l’explication donnée par les Pères et reprise dans la Règle de saint Benoît, du Ps 136 : «Ô Babylone dévastatrice, heureux qui te revaudra les maux que tu nous valus, qui saisira tes petits et les brisera contre le roc». Babylone, rappellent-ils, désigne symboliquement la cité des puissances du mal, et ses «petits», ses rejetons sont donc les esprits mauvais, les tentations, qui nous assaillent. Ces tentations, il faut lutter contre elles tant qu’elles sont encore «petites», donc surmontables, en les «brisant contre le roc», c’est-à-dire contre ce rocher qu’est le Christ.

On peut donc prier les psaumes en étant attentif à leur dimension anthropologique : ils sont traversés par tous les cris de l’homme (joie, tristesse, désir de Dieu, révolte, angoisse…) : ils me mettent en communion avec les joies et les souffrances du monde entier. D’autant plus qu’ils sont priés en Église, et donc non pas choisis en fonction de ma sensibilité, mais donnés chaque jour et ne correspondant pas forcément à mon état d’esprit du moment : chanter des louanges un jour de spleen, ou une supplication un jour de soleil aide au décentrement de soi et à l’universalisation de la prière…


C’est particulièrement vrai pour nous, citadins, qui venons présenter à Dieu les misères et les beautés de la ville. Le chant des psaumes permet, non seulement, de les percevoir, de les sentir (on en serait écrasé !), mais vraiment de les présenter à Dieu (qui les «recueille en son outre»), d’en faire une offrande qui monte vers lui et dont il construit le Royaume.

Mais on les prie aussi dans leur dimension christologique et ecclésiale : Jésus les a priés, dans sa famille et à la synagogue, avec ses disciples et jusque sur la croix (Ps 22 : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné»…). Ils ont été ensuite relus à la lumière du mystère du Christ (cf. Ac 2,27 : le discours de Pierre à la Pentecôte, citant Ps 15(16) : «Tu ne peux laisser ton ami voir la corruption»…).


L’Église qui les a reçus de la tradition juive, qui utilisait déjà les psaumes dans la liturgie, et de la prière des premières générations chrétiennes, puisque c’est le livre biblique le plus cité par le Nouveau Testament, en a fait sa prière quotidienne qui nous introduit dans la communion des saints, avec les moines (les premiers moines d’Égypte ou de Palestine n’avaient quasiment pas de livres et savaient le psautier par cœur), les différentes générations et communautés de chrétiens qui l’ont prié ou le prient en même temps que nous.