Sainte Marie-Madeleine

ImprimerEnvoyer

Cet article de frère Pierre-Marie est extrait du Sources Vives n°62 (numéro épuisé).

• Pour en télécharger une version imprimable (au format pdf), cliquez ici.

• Pour voir la liste complète des numéros de Sources Vives, cliquez ici.

Comment ne pas aimer Marie-Madeleine ?

Pour peu qu’au détour d’une page de l’Évangile ou de l’histoire, on ait un jour entrevu son visage ou croisé sa route, on est saisi par sa présence et interpellé par sa personnalité. Avec ses drames et ses joies, ses cheveux défaits et son cœur battant, les ombres de sa route devenant, par grâce, lumière pour ses pas, elle est là.


Belle, entière, sans peur mais sans défense, elle vient et repart, court et s’arrête, se tait, appelle et attend. Mue par l’amour, poussée par la foi, dans un élan d’éternelle espérance, elle cherche et avance. Silencieuse, exubérante, éplorée, debout, prosternée, assise aux pieds du Maître, elle supplie, soupire, pleure, jubile et clame la Bonne Nouvelle ! De ses grands yeux qui se sont arrachés à la beauté du diable pour se tourner vers la splendeur de Dieu, elle regarde. Elle Le regarde. Et nous regarde. Au miroir de son âme, tout illuminée du dedans, elle reconnaît tous ses frères et contemple son Dieu. Rabbouni !


C’est Marie ! Un des personnages les plus attachants et les plus marquants des temps évangéliques et apostoliques, dont la mémoire, comme annoncée par le Christ, partout où sera proclamée la Bonne Nouvelle, habite le monde entier (Mc 14,9). Comment ne pas vouloir connaître au mieux ce cœur brûlé d’amour et cette âme assoiffée d’eau vive, portant, dans ce corps de femme, lavé par la grâce et tout auréolé de la lumière pascale, le feu de l’espérance promise par le Seigneur à l’humanité tant aimée ?


Laissons aux exégètes le soin de trancher, entre les divers épisodes des quatre évangiles, ceux où l’on est plus ou moins certain qu’il s’agit bien ou non de la même Marie. En faisant de toutes ces rencontres, où une pécheresse repentie et pardonnée croise les pas du Christ, une lecture maximaliste (finalement peut-être la plus près de la réalité), que pouvons-nous dire ? Que pouvons-nous décrire de cette sainte que le Seigneur interpelle comme la femme par excellence, au matin du huitième jour (Jn 20,15-19) ?

En huit tableaux successifs, composant peu à peu la fresque de cette vie qui monte vers la clarté de Pâques, se dessine progressivement sous nos yeux le chemin de lumière, de celle dont le visage rayonne en plein cœur de l’octave de la Résurrection.

1. La Myriam de Migdal

Au pied des palmiers et des eucalyptus, reposent les maisons basses de Migdal dont l’ombre du soir s’étire nonchalamment sur les rives bleutées du lac de Galilée. Au bas des gorges d’Arbel saturées de soleil et conduisant tout en haut vers les riches plaines d’Yizréel, se dresse, paisible et fière, sensuelle et enjouée, cette bourgade enchanteresse dont le nom signifie la tour ou la forteresse.

Figues et raisins se cueillent sans peine sur les rives qu’aucun gel ne fige jamais, et maintes espèces de poissons se pêchent en abondance dans les eaux de la Mer. On en fait des tarichères salés, voisinant avec les épices et les amandes douces sur la place du marché. Fondée en 17 par Hérode Antipas, à la gloire de Tibère, l’empereur de Rome, Tibériade étale à une heure de marche de là, le faste clinquant d’un paganisme raffiné.

Comment ne pas succomber au charme de ce monde pour qui les exigences austères de la Loi et des prophètes ne sont guère d’urgence et d’actualité ? Surtout quand on a la jeunesse, la fraîcheur, l’insouciance et... le succès de celle que tout un monde, en Galilée, appelle du nom de Myriam de Magdala ?


En sacrifiant, ici ou là (au frais matin, aux pleins feux du midi, à la douceur du soir et à l’ombre complice de la nuit) aux idoles charmeuses de la paresse, de la gourmandise ou de la luxure, en mariant à la vanité et à l’orgueil un peu de colère feinte et d’avarice bien avisée, on a tôt fait d’être habité de sept démons. Sempiternelle histoire de notre humanité incessamment tentée de glisser sur la pente des sept péchés capitaux.

2. La pécheresse pardonnée

Mais qu’advient-il le jour où, Jésus de Nazareth, plein de lumière après sa plongée dans le Jourdain, plus fort que la mort après sa victoire sur le diable au désert, apparaît au détour du chemin ? Le jour où les beaux yeux de Myriam croisent le pur regard du plus beau des enfants des hommes (Ps 45,3), rayonnant comme une flamme ardente (Ap 1,14) de la clarté de Dieu ?


Les Évangiles ne nous disent pas (et c’est encore mieux de ce fait) ce qui s’est réellement passé ce matin-là. Mais ils nous disent très clairement, et à deux reprises, que de Marie, surnommée la Magdaléenne, étaient sortis sept démons (Lc 8,2). Que, à Marie de Magdala, dont il avait chassé sept démons (Mc 16,9), Jésus, par pure grâce et par pur amour, offrit la vraie liberté, en ouvrant ses yeux à la lumière de la vérité. N’est-ce pas en effet à l’écoute de sa parole que se découvre cette vérité qui détache les âmes captives et rend libres les cœurs endurcis ? C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés ! (Ga 5,1).


L’Évangile ne nous précise pas comment s’est faite cette expulsion et cette guérison. Mais nous pouvons aisément l’imaginer en sachant avec quelle autorité Jésus commande aux démons et avec quelle miséricorde il donne aux captifs la délivrance, aux aveugles le retour à la vue et aux prisonniers la liberté (Lc 4,18). Disons simplement que, ce jour-là, à la plénitude du mal, suggérée par la symbolique de ce chiffre sept, succède la plénitude de la grâce dans le cœur de Myriam de Magdala. Et nous la retrouvons, témoin de la puissance et de la tendresse de l’envoyé de Dieu, à la suite du Maître, sur les chemins de Galilée.

3. Sur les pas du Rabbi de Nazareth

Cependant qu’il chemine à travers villes et villages, prêchant et annonçant la bonne nouvelle du Royaume de Dieu, il nous est dit que les Douze l’accompagnaient (Lc 8,1). Et l’évangéliste saint Luc précise : ainsi que quelques femmes guéries d’esprits mauvais et de maladies, dont justement Marie de Magdala, dont le surnom de la Madeleine va désormais marquer la route pour la suite des siècles, et jusqu’au cœur de Paris et sur la colline de Vézelay.

Elles sont là. Jeanne, Suzanne et plusieurs autres, les assistant de leur présence fidèle et amicale et de leurs biens (Lc 8,3). On peut les imaginer partageant les enseignements du Christ, méditant ses paraboles, émerveillées par ses miracles comme les résurrections du jeune homme de Naïm ou de la fille de Jaïre, de la tempête apaisée ou de la multiplication des pains. Avec les Douze et les disciples, elles entendent la révélation sur la vraie parenté de Jésus, les promesses des Béatitudes et la règle d’or du Sermon sur la montagne. Elles suivent le Maître dans les synagogues et partagent près de lui les prières du shabbat.

Rien ne nous interdit, si l’on en croit le quatrième évangile, de reconnaître Marie de Magdala dans cette femme pécheresse (Lc 7,39) qui vient un jour oindre le Seigneur de parfum et lui essuyer les pieds de ses cheveux (Jn 11,2). Marc et Matthieu, tout en plaçant cette scène en Judée et plus loin dans le temps, mais toujours chez Simon, dont on précise qu’il est dit le lépreux (lui-même peut-être aussi guéri par le Seigneur), mentionnent cette onction (Mt 28,6 ; Mc 12,3). Aurait-elle marqué à ce point tous les évangiles s’il ne s’agissait pas de celle qui reste comme une des figures les plus importantes de toute la suite du Christ ? (Laissons encore une fois aux exégètes le soin de... ne pas trancher cette interrogation, au demeurant secondaire.)

Rejoignons plutôt Marie au cœur de ce festin. «Elle manifeste une impudence suprême et sainte, dit saint Ephrem, celle qui prie ainsi aujourd’hui : ‘Je suis une petite brebis errante de ton troupeau ; fais-moi entrer à ta suite dans ta bergerie, ô mon Sauveur.’» Et il ajoute : «Elle est plus audacieuse que les anges pour s’approcher ainsi du Seigneur Dieu!» Malgré les regards libidineux, les airs accusateurs, les sourires narquois et les pensées faussement scandalisées, voici le parfum répandu, les pleurs qui ruissellent sur les joues de la pécheresse, ses larmes qui baignent les pieds de Jésus et ses longs cheveux dénoués qui les essuient avant qu’ils ne soient couverts de baisers par la femme aimante et repentie. En cette fille d’Eve c’est l’humanité pécheresse tout entière qui est aujourd’hui aux pieds du Rédempteur. «Les lèvres d’Eve avaient autrefois donné passage à la mort, dira saint Ambroise ; les lèvres de Marie, aujourd’hui, rendent la vie.»

Quelle leçon et quel encouragement pour nous! La foi jointe à l’humilité donnent d’avoir directement accès au cœur de Dieu. L’amour ainsi manifesté conduit au pardon et le pardon ainsi reçu augmente encore l’amour. Mais la finale est pour dire : Ta foi t’a sauvée ; va en paix! (Lc 7,50). Nul mieux que la pécheresse ne nous dira jamais quel est cet homme qui va jusqu’à remettre les fautes (7,49). Il n’y a que le pécheur repenti et pardonné, en effet, qui peut voir et sentir combien où le mal a abondé, la grâce a surabondé (Rm 5,20).

4. La montée vers Jérusalem

Si attrayante que soit la proclamation de la Bonne Nouvelle en Galilée et en Samarie, vient le jour où, à l’approche de son enlèvement de ce monde, Jésus prend résolument le chemin de Jérusalem (Mt 19,1 ; Mc 10,1 ; Lc 9,51). Les femmes venues de Galilée avec lui le suivent jusqu’au cœur de la Judée (Lc 23,55). Celles qui l’ont accompagné et servi en Galilée ne vont pas l’abandonner à l’approche de la pâque et au cœur de cette Jérusalem cruelle et sainte qui tue les prophètes (Mc 15,1 ; Lc 13,33-34).

Mais voici qu’en cours de route, Jésus entre dans un village où une femme du nom de Marthe le reçoit chez elle (Lc 10,38). Que peut-on dire de sa sœur appelée Marie ? Si ce village est bien, comme tout le laisse entendre, Béthanie, Béthanie où Jean nous reparlera encore de Marie en évoquant avec elle le geste de l’onction (Jn 11,2), nous ne pouvons que rejoindre nous aussi la contemplation de Marie, celle qui a choisi la meilleure part et dont Jésus nous dit qu’elle ne lui sera pas enlevée (Lc 10,42).

Là aussi, quel bel exemple pour nous! Travailler et prier. Accueillir et écouter. Méditer et agir. Se taire et servir. Deux sœurs mais qui habitent la même maison. Comme la double exigence de toutes nos vies appelées à se partager, c’est-à-dire à s’unifier, entre l’action et la contemplation. Dans la contemplation qui conduit à l’action et l’action qui ramène à la contemplation. Mais la meilleure part est là, pour tout un chacun de ceux qui veulent vivre et rester auprès du Seigneur. Non pas à ne rien faire mais à le suivre et à le servir. A le servir autant dans l’adoration fervente que dans la communion fraternelle. Et à le suivre autant dans l’intimité du cœur à cœur que dans la proclamation de l’Évangile.

Telle, en tout cas, est bien Marie de Magdala que toute la suite de l’Évangile et de l’histoire nous montre aussi active que contemplative, aussi prête à courir que disposée à s’asseoir, sachant se taire autant que parler, véritablement toute au Père en étant ouverte aux frères et toute orientée à ses frères pour mieux les ramener à son Père (Jn 20,18). Il y a des leçons qui se retiennent d’autant mieux au jardin de la Résurrection qu’elles ont été déjà inscrites dans l’âme, entre les murs recueillis de la maison de Béthanie.

5. L’onction de Béthanie

Si l’on veut bien reconnaître ici encore la figure de Myriam de Magdala, avec saint Jean maintenant, nous voici une fois de plus enseignés par la pécheresse pardonnée. Marie prend alors en effet une livre d’un parfum de vrai nard, très coûteux, en oint les pieds de Jésus et les essuie avec ses cheveux (Jn 12,3).

Saint Marc nous précise que Marie brise alors le flacon d’albâtre et saint Matthieu ajoute que le parfum très précieux est répandu non plus seulement sur ses pieds, mais encore sur la tête de Jésus (Mt 26,6 ; Mc 15,3). Ce geste de la femme ainsi penchée sur le Seigneur prend dès lors une signification grandiose et revêt un symbolisme merveilleux. Car c’est le geste du sacre royal qui, sans phrase, mais avec quelle éloquence, tout empreint de foi et d’amour, humblement, solennellement, proclame que cet homme est prêtre, prophète et roi.

Le vase peut être brisé car il n’est pas comme celui de la veuve de Sarepta où l’huile restait contenue (1 R 17,14). Désormais, on n’a plus rien à attendre de l’Ancien Testament. Le Fils de Dieu est venu sur terre. Lazare mort a repris vie. Qu’importe si Jésus, vivant, doit encore mourir. Il ressuscitera! - Laisse-la! C’est pour le jour de ma sépulture qu’elle a gardé ce parfum (Jn 12,8). D’avance elle a parfumé mon corps pour l’ensevelissement (Mc 15,8). La bonne odeur du parfum chasse définitivement dans la maison du défunt qui sentait déjà (Jn 11,33 ; 12,3) la puanteur de la mort. Dès maintenant le Fils de l’homme est glorifié et Dieu a été glorifié en lui (Jn 13,31). Jésus peut le redire : Si elle a aujourd’hui répandu ce parfum sur mon corps, c’est pour m’ensevelir qu’elle l’a fait (Mt 26,12). Nous n’avons plus à hésiter, sous prétexte de scrupule exégétique, à en répercuter l’information. En vérité je vous le dis, partout où sera proclamée cette Bonne Nouvelle, dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu’elle vient de faire (26,13).

Et si d’aventure nos vies viennent à se taire, les pierres crieront (Lc 19,40)! C’est bien là en tout cas ce que font, dans l’éloquence séculaire de ce chant écrit dans les splendeurs de l’architecture, ces pierres jubilantes de la Madeleine de Vézelay où tout monte vers la lumière issue de la croix du Rédempteur. Cette croix du salut d’où ne cessent de couler, avec l’eau de nos baptêmes et le sang de nos Eucharisties, l’onction de cet Esprit répandu à sa mort sur la terre et par qui nous sommes tous, aujourd’hui encore, guéris et confirmés.

6. L’assistance au Calvaire

Si une chose est sûre en tout cas, c’est bien que nous retrouvons Marie de Magdala sur le chemin de la Passion et au Golgotha (Mt 27,55 ; Lc 23,28). D’abord à distance (Mc 15,40 ; Lc 23,49), Jean nous précise qu’elle se tient finalement avec sa mère, tout près de la croix de Jésus (19,25).


Ici, pas un mot, pas un geste, pas un sentiment ne nous sont rapportés. Et la sobriété extrême de ce témoignage nous dit de la plus bouleversante manière à quel dépouillement suprême est alors conduit cette autre Marie. Cœur déchiré devant pareille douleur, âme brisée en face d’une telle impuissance consentie, esprit enténébré par tant de haine déchaînée, corps harassé de fatigue et de peine, elle communie de tout son être à la folie de l’amour qui confond ainsi la sagesse du monde. Sainte Thérèse d’Avila écrit simplement cette phrase où, en quelques mots, tout est dit : «Elle a enduré le martyre en voyant le Christ mourir». C’est là et ce jour-là, plus encore qu’ailleurs ou avant, que Marie de Magdala a montré combien elle est capable d’aimer. D’aimer de ce pur amour qui n’est vrai que lorsqu’il souffre en toute innocence et va jusqu’à tout pardonner aux pires ennemis. Et elle a entendu ce jour-là l’insondable prière : Père pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font! (Lc 23,35). Comment l’oublierait-elle ? Elle s’en souviendra à jamais, pour la suite des ans, elle dont Bérulle va pouvoir dire un jour : «Sa pénitence est amour. Son désert est amour. Sa vie est amour.  Sa solitude est amour. Sa croix est amour. Sa langueur est amour. Je ne vois qu’amour en Madeleine. Je ne vois que Jésus en son amour. Je ne vois que Jésus et amour en son désert.»

S’il est vrai que la plus belle preuve d’amour est de donner sa vie pour ceux qu’on aime (Jn 15,13), c’est en achevant dans sa chair ce qui manque à la passion du Christ pour son Corps, qui est l’Eglise (Col 1,24), que Marie de Magdala a collaboré avec Jésus au salut du monde au Golgotha. Avec elle, ce jour-là, c’est l’humanité, pécheresse mais repentie, qui est là. Lavée par l’eau et le sang jaillissant de son cœur ouvert. Et nous pouvons toujours puiser à la source de l’espérance contre toute désespérance, en rejoignant par la prière Marie de Magdala et l’autre Marie, assises en face du sépulcre, au soir de ce vendredi, où la nuit est tombée sur la terre en plein midi (Mt 26,61 ; Mc 15,33).

7. Premier témoin du Christ Ressuscité

Clairement mentionnée par les quatre évangélistes auprès de la croix de Jésus, la présence de Marie de Magdala est plus encore certifiée au niveau des apparitions du Christ ressuscité. Autant saint Marc que saint Jean nous révèlent que c’est même à elle d’abord que Jésus apparaît le premier jour de la semaine et cela dès le matin (Mc 16,9), de bonne heure (Jn 20,1) et même à la pointe de l’aurore (Lc 24,1).

Marie de Magdala a trop connu la ténèbre du péché et l’ombre triste de la mort pour ne pas mériter de goûter aux premières lueurs de l’aube nouvelle où s’est levé le soleil de justice. Ce Christ partout suivi, sans cesse écouté et tant aimé, qui porte désormais le nom sublime d’Etoile radieuse du matin.

«Puisque c’est par une femme qu’a été causée la séparation d’avec Dieu par la désobéissance, écrit saint Grégoire de Nysse, il convient qu’une femme soit aussi le premier témoin de la Résurrection, afin que la ruine résultant de la désobéissance soit redressée par la foi en la Résurrection.» Comment ne pas penser qu’elle croie en effet, malgré tant de tentations d’en douter, à sa Résurrection, celle à qui en premier, et non sans raison profonde sans doute, le Christ est apparu ?

Comme saint Jean le fait judicieusement remarquer, Marie de Magdala qui est non seulement la première, mais toute seule à courir au bout de la nuit du sabbat vers le sépulcre, ne pleure pas à la vue du tombeau vide. Elle ne pleure pas davantage parce que Jésus est mort. Elle pleure parce qu’il est absent! Celui qui a ressuscité Lazare, la fille de Jaïre, le jeune homme de Naïm, celui qui par trois fois a annoncé, après sa mort douloureuse, sa résurrection le troisième jour, appelle une irrésistible espérance en son cœur! Si tous les autres l’ont oublié, Myriam de Galilée veut y croire encore...

D’où ses pleurs en voyant qu’il n’est plus là et sa prosternation à ses pieds dès qu’elle le retrouve ou plutôt le reconnaît enfin, comme le feront aussi ses compagnes dans le face à face de la première rencontre (Mt 28,9). Comme Jacob luttant avec l’Ange du Seigneur, à qui il est dit au retour du matin : Cesse de me tenir, voici l’aurore! (Gn 32,27), Marie de Magdala s’entend dire elle aussi : Ne me retiens pas ainsi (Jn 20,17). Marie! lui dit le Christ. Rabbouni ! lui répond-elle. Mais ce Maître c’est le Seigneur! Ce corps glorifié n’est pas celui d’un cadavre réanimé. Il appartient déjà à un au-delà de l’espace et du temps. Jésus n’est pas simplement revenu. Le Christ est ressuscité! Ne crains rien, c’est moi, le Premier et le Dernier, le Vivant. J’ai été mort et me voici vivant pour les siècles des siècles (Ap 1,17-18). A cette heure-là, depuis le ciel où il est assis à la droite de Dieu, simplement il lui apparaît, car on ne peut, sur terre, retenir le Dieu des cieux. Elle se contentera donc de le contempler et de l’annoncer.
Quel bel enseignement nous donne, ici encore, la rencontre du Christ et de Marie. Va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20,17). Le corps physique renvoie au corps mystique. L’affection de Marie pour Jésus et sa foi en lui ne sont pas rejetées ; mais son amour est élargi et son espérance élevée. À présent, l’Église est née. L’Évangile peut être proclamé. La croix du Rédempteur devient la pâque de nos routes. La mort est morte le jour où le Christ l’a brûlée au feu dévorant de sa Vie divine.

8. L’apôtre des apôtres

«Ô sainte femme qui a saisi les pieds du Seigneur pour qu’ils t’emportent vers le Père ! exulte saint Hippolyte de Rome. C’est une race nouvelle que le Christ entraîne avec toi. Eve, désormais, ne s’égare plus mais saisit de toutes ses forces l’arbre de vie. Le Seigneur t’envoie comme apôtre des apôtres. O merveilleux retournement : Eve devient apôtre!» Ici éclate toute la grandeur du rôle de Marie. A l’aube des temps nouveaux, Jean le Baptiste avait éveillé le peuple à l’avènement du Messie. En cet aujourd’hui qui ouvre sur les temps derniers (He 1,3), la Madeleine annonce la résurrection du Christ. À la première Marie, Vierge immaculée, l’ange avait annoncé la naissance de l’Emmanuel. À la seconde Marie, pécheresse pardonnée, le Seigneur en personne révèle que les cieux sont ouverts. Témoin irréfutable de la Résurrection puisque la dernière à être restée devant la porte scellée du sépulcre, regardant l’endroit où on l’avait déposé (Mc 15,47 ; Lc 23,56) et la première à l’avoir vu, à ce même endroit, ressuscité, Marie de Magdala représente bien l’Humanité nouvelle lavée par le sang de l’Agneau et l’Église naissante belle comme une jeune mariée parée pour son Epoux (Ap 21,3). A l’aube de ce jour nouveau qui devient Jour du Seigneur, l’éternité étreint le temps et tressaillent déjà dans les cœurs des croyants l’allégresse promise des noces éternelles.

Les legenda (c’est-à-dire : ce qu’il convient de lire) sur Marie de Magdala peuvent fleurir. La riche courtisane hellénisée devenue pécheresse repentie, puis disciple fidèle du Maître, est bien la première des apôtres. Qu’est-il, de fait, arrivé ensuite ? Il revient aux historiens de nous le dire au plus près de la vérité. Fuite en bateau ? Avec Marthe, Lazare, Sidoine et Maximim ? Débarquement à Massilia, l’antique Marseille ? Refuge au désert de la Sainte-Baume ? Nourriture angélique sur la montagne ? Enlèvement de son âme au ciel ?... Peu importe. La réalité est que sainte Marie-Madeleine habite encore et toujours de sa présence spirituelle tout spécialement la terre de France et, plus généralement, le cœur de tous les chrétiens. Comment ne pas se retrouver en cette fille rachetée, cette femme pardonnée, cette Ève nouvelle, mère d’une Église naissante, épouse promise et apôtre des apôtres, contemplative, missionnaire et toute habitée de l’amour du Seigneur ?

Vézelay se plaît à honorer sa mémoire. À vénérer ses reliques. En son honneur, la chrétienté a bâti pour elle, sur cette colline, ce qui est sans doute, avec son narthex, son tympan, sa nef romane, son chœur gothique, son chevet rayonnant, la plus belle basilique du monde. Tout y chante la lumière de la Résurrection et y respire la douceur de la miséricorde. On peut venir ici prier avec sainte Marie-Madeleine. On est sûr d’être accueilli. On est assuré d’être compris. On est certain d’être entendu et aimé. Car elle est toujours là, Marie de Magdala ! Veillant sur nous, toujours, avec amour, du haut des collines éternelles.