Comme en pèlerinage...

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Récit des liturgies du retour à Dieu de frère Pierre-Marie

Nous savions frère Pierre-Marie malade depuis plusieurs mois. Une maladie dont on peut ne pas guérir. Il la vivait avec beaucoup de courage et de dignité. Avec lui, nous tâchions comme nous pouvions de nous préparer à ce terme vers lequel nous allons tous mais qui semblait se profiler avec plus de clarté pour lui. Quand serait-ce ? Rien ne permettait de le présager. L’opération subie à l’automne avait ouvert une période de rémission. Il nous avait même rejoints à la Flatière pour la retraite communautaire des premiers jours de février. En bonne forme bien qu’assez affaibli. Deux semaines plus tard, le Seigneur le rappelait à lui, dans cette maison de Magdala qu’il aimait et où il s’était retiré depuis le mois de novembre. Presque par surprise – et sans doute n’aurait-il pas voulu autre chose. Pas de grandes affaires, personne ne s’inquiétait particulièrement, et pourtant c’était l’heure pour lui et pour son Dieu de se voir enfin face à face.


La nouvelle a vite circulé depuis Magdala, de Fraternité en Fraternité : Paris, d’abord, où frère Jean-Christophe, prieur général des frères, était présent ; et puis chacune des autres implantations de «Jérusalem» que frère Pierre-Marie a vu naître depuis le jour de sa fondation à Saint-Gervais de Paris le 1er novembre 1975 : Vézelay, Strasbourg, Florence et le prieuré de Gamogna qui lui est rattaché, le Mont-Saint-Michel, Bruxelles, Montréal, Rome, Cologne, Varsovie, sans oublier les deux Fraternités Apostoliques d’Ossun et de Pistoia. Émotion, bien sûr, mais beaucoup de paix aussi. Quand on s’appelle Pierre, prendre le chemin du ciel la veille d’une fête de son saint patron (la Chaire de saint Pierre), donne à lire avec clarté combien une main bienveillante conduit les événements, par-delà la douleur qu’on ne peut manquer d’éprouver. «Nous t’en prions, Dieu tout-puissant, disait l’oraison de ce jour : fais que rien ne parvienne à nous ébranler, puisque la pierre sur laquelle tu nous as fondés, c’est la foi de l’Apôtre saint Pierre.»

Nous ne le savions pas, nous ne l’aurions jamais imaginé à l’avance, mais nous étions en train d’entrer ensemble, frères et sœurs des Fraternités Monastiques et Apostoliques avec tous les laïcs membres ou proches de la Famille de Jérusalem, dans l’expérience à la fois éprouvante et belle d’une grâce unique, fondatrice à sa manière : grâce ecclésiale placée sous le triple signe du pèlerinage, de l’eucharistie et du baptême.

Grâce ecclésiale, tout d’abord, car un moine, et plus encore un fondateur, n’appartient à personne en particulier. La grâce dont il est le canal pour l’Église touche ceux qu’elle doit toucher, et nul n’en peut contenir, ni même peut-être deviner, la portée. La nouvelle du départ de notre frère a très vite – et de très loin – rassemblé : la chapelle ardente, où son corps a pu être veillé jour et nuit à partir de vendredi après midi, à Saint-Gervais, n’a pas désempli. Frères et sœurs, membres des Fraternités laïques ou simples habitués de nos liturgies, gens de tous horizons, connus ou inconnus, nombreux sont ceux qui sont venus y éprouver la grâce de ce temps singulier, qui s’écoulait avec douceur et paix, permettant à chacun d’entrer progressivement dans l’A-Dieu à celui qui avait su, en ce lieu-même, un peu plus de 37 ans plus tôt, que c’était là, dans cette église Saint-Gervais, que devait naître «Jérusalem».

Quelques jours se sont ainsi écoulés, sous le signe d’une grande paix et d’une très profonde communion. Puis, à partir de mardi, ce qu’il faut bien appeler un pèlerinage a commencé. Ceux qui ont connu frère Pierre-Marie en Terre Sainte le savent bien : qu’on soit dans le désert ou dans la verdoyante Galilée, le soir, le matin ou à midi, c’était toujours et immanquablement en tête du cortège, bâton de pèlerin à la main, qu’on pouvait le trouver… On ne s’arrêtait pas trop, ou alors pas trop longtemps. Ainsi, quand le corps de notre frère a été ultimement apprêté comme pour un grand voyage, le temps a soudain changé de rythme : du silence recueilli de la chapelle de la Vierge au chœur de Saint-Gervais tout résonnant des chants des moines et des moniales, tout d’abord ; puis, mercredi matin, du chœur au parvis, passant sous l’orgue des Couperin juste à l’aplomb du vitrail de la Jérusalem céleste comme pour nous rappeler que «notre vie ne saurait avoir de meilleur but que ce terme de lumière», selon les mots du Livre de Vie (§ 53) ; et encore de Saint-Gervais à Notre-Dame – l’église-mère du diocèse où sont nées les Fraternités de Jérusalem –, avant de rejoindre Magdala où il est à présent inhumé : d’étape en étape, nous avons marché derrière lui ou plutôt, tels des pèlerins, derrière la croix qui conduit toute procession vers son terme.

Mardi soir, à Saint-Gervais, c’est l’action de grâces – selon le sens du mot «eucharistie» –  qui nous a tout d’abord rassemblés lors d’une messe présidée par Mgr Jérôme Beau, évêque auxiliaire de Paris. « Ceci est mon corps livré pour vous »… Ces paroles prononcées des milliers de fois par frère Pierre-Marie, prêtre du Seigneur et de son Église, ont pris un relief singulier en ce soir où, si nombreux, frères et sœurs venus de toutes les fondations, nous entourions son corps déposé, à même le sol, sur le tapis de prière, au pied de l’autel sur lequel il a tant de fois consacré le pain et le vin pour qu’ils deviennent le Corps et le Sang qui nous donnent la vie éternelle. «Ce qui nous rassemble, ce soir, c’est qui est au centre de la vie de Pierre-Marie Delfieux, c’est le Saint-Sacrement, c’est l’eucharistie». Depuis l’oratoire de son ermitage, à l’Assekrem, jusqu’aux nuits de veille à Saint-Gervais, chaque jeudi, l’eucharistie, célébrée quotidiennement ou adorée dans le Saint-Sacrement, était le point focal à partir duquel frère Pierre-Marie contemplait le monde et la ville dont il se sentait profondément solidaire. «Là, continuait Mgr Beau, notre vie prend son sens, prend sa source. Hors de ce centre qu’est le Saint-Sacrement, il n’y a pas une seule réalité dans l’univers. C’est dans le corps et le sang du Christ que toute vie prend sa réalité pleine et entière». Merci, frère Pierre-Marie, de nous laisser en héritage cet amour de l’eucharistie.

Le lendemain, lors de la messe d’A-Dieu à Notre-Dame de Paris, c’est avec une grande assemblée que nous avons partagé une grâce à la fois ecclésiale et baptismale. Le Cardinal André Vingt-Trois, qui nous accueillait paternellement dans sa cathédrale, a rappelé la présence et le rôle irremplaçables du cardinal archevêque de Paris de l’époque, François Marty – dont il est le successeur –, au moment des premiers pas d’«une expérience et (d’)une règle de vie qui se sont développées et structurées à travers le temps, et que le cardinal Marty continue de surveiller du coin de son œil malicieux, et peut-être d’encourager encore, en intercédant auprès de Dieu pour les fruits de cette aventure dont il a partagé la responsabilité avec Pierre-Marie Delfieux». La «Jérusalem» qu’a fondée frère Pierre-Marie est une réalité profondément et authentiquement ecclésiale : voilà bien ce que nous avons ressenti au milieu de cette foule si variée venue lui rendre hommage, prêtres, évêques, moines, religieux ou religieuses, mais aussi – et ce n’était pas le moins émouvant – de très nombreux fidèles ou amis, venus parfois de très loin, quand ce n’était pas de l’autre bout du monde (Canada, Corée, pour ne citer que les extrêmes). Au terme de la liturgie, tous se sont avancés en une longue procession vers le corps de notre frère pour tracer sur lui le signe de la croix et l’asperger d’une eau qui signifiait et promettait une abondance de vie, comme d’une source baptismale. Nombreux étaient ceux qui avaient reçu de sa main, dans la nuit de Pâques, le sacrement qui fait naître à la vie de l’Église et qui, à leur tour, bénissaient son corps avec l’eau de la vie éternelle. Les marches du sanctuaire en ruisselaient… Grâce baptismale, grâce ecclésiale : «hors de l’Église, nul ne peut être moine, dit notre Livre de Vie. Toute vie monastique authentique implique une appartenance effective à l’Église» (LV 146). Tel est le chemin qu’il nous a tracé et telle est la réalité dont nous avons fait l’expérience palpable en ce mercredi 27 février, à Notre-Dame de Paris.

La dernière étape de notre pèlerinage nous a ensuite, dès l’après-midi de ce mercredi, rassemblés à Magdala, en Sologne, dans l’intimité de la famille et des frères et sœurs. C’est là, dans le petit champ déjà jalonné de quelques croix blanches, devenu cimetière pour nos Fraternités, que nous avons enfin conduit le corps de notre père fondateur, au terme d’une ultime procession qu’accompagnait le chant des psaumes des montées, comme autrefois l’arrivée des pèlerins à Jérusalem : «Ô ma joie, quand on m’a dit : allons à la maison du Seigneur» (Ps 121). Six par six, les frères se relayaient pour porter sur les chemins de terre celui qui les a portés tant d’années durant – et leur a donné de pouvoir partager cette aventure de sainteté, «au cœur des villes au cœur de Dieu» – et le déposer, comme un grain de semence, dans cette terre dont nous sommes tous pétris, en laquelle s’ouvrira mystérieusement le chemin vers le ciel.

«Au terme de notre pâque, nous est promis le partage de la gloire divine. Mais le dernier pas de cette route nous conduira tous au dernier degré de l’abaissement. Ce jour-là, pour monter au ciel, nous devrons descendre en terre. Pour être attiré vers le ciel par le Père, tu seras descendu par tes frères, dans la terre. C’est la vision de ton âme alors réduite à ce double abandon, qui doit éclairer le regard avec lequel tu as à voir le sens de toute la route. Moine, moniale, tu as à te situer d’emblée au niveau de ce pas ultime et, à la lumière de ce regard, éclairer ce qui doit guider ta vie entière. Car alors vraiment, tu seras seul en face du Seul. L’humus de la terre dont tu es pétri te prendra. Dieu seul pourra te relever et te donner de vivre en sa Présence. Tout orgueil est donc vain. Regarde ton existence à partir du seuil de ton dernier jour. L’humilité est la porte qui ouvre à la gloire. Voilà ce que sait et vit le moine.

Si tu meurs avec le Christ, avec lui tu vivras.»
(LV § 127)

Merci, frère Pierre-Marie.

 

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Interview de frère Pierre-Marie
par Catherine Aubin pour Radio-Vatican
(06-09-2006)


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