1e semaine de Carême - A

Tentations d'hier et de toujours

Comment ne pas être fortement interrogé
en voyant que les premiers pas de Jésus dans sa vie publique,
dès après son baptême au Jourdain,
sont pour aller au désert et à la rencontre du Tentateur ?
Oui, pourquoi le Christ est-il si intentionnellement
poussé par l’Esprit, pour être tenté par l’Adversaire (Mt 4,1) ?
Manifestement Jésus veut accomplir et révéler ainsi
quelque chose, non seulement de tout à fait essentiel,
mais encore, et nous pourrions le voir cette année,
de tout à fait universel et actuel.



Quelle actualité et quelle universalité, en effet,
dans ces trois tentations, symboliques et emblématiques,
mais non moins réelles, au désert de Juda,
en face de celui que l’Évangile n’a pas peur d’appeler le diable.

 

*


Première tentation (Mt 4,1-4).
Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres
se changent en pain (4,3).
Nous sommes là, et comme d’emblée,
au cœur d’une des problématiques les plus marquantes
de l’homme moderne et de ce monde d’aujourd’hui.
De cet homme créé et sauvé par Dieu,
créé à son image et racheté pour sa ressemblance
au titre véritable de fils de Dieu (1 Jn 3,1).
Mais que faisons-nous en face de tous ces dons que Dieu nous a donnés ?
Nous sommes parvenus en effet à avoir barre
sur toute sorte de nourriture.
L’agro-alimentaire règne en maître dans tout notre Occident.
Nous mangeons des produits venus des confins de la terre.
Et nous pouvons les conserver, sous vide ou dans le grand froid,
presque autant que nous pouvons le désirer.
Ainsi l’espace et le temps sont-ils en quelque sorte
maîtrisés, dans notre univers alimentaire.
Et nous pouvons tout transformer, tout produire
jusqu’aux céréales transgénétiques,
à l’élevage industriel et à la culture intensive.
Non, ne jouons pas les offusqués ou les écologistes effarouchés.
Il y a dans ce qui relève ici d’un grand progrès
quelque chose de bon et même de très bon ;
bien dans la ligne du commandement divin :
Multipliez, emplissez la terre et soumettez-la (Gn 1,28).
Mais à quoi bon tout cela, cette surproduction
qui avance à coup de concurrence sans merci
et produit tant de surplus inutilisés,
si c’est pour voir, par dizaines de millions,
une partie de nos frères, sur terre, mourir de faim ?
Il n’est tout de même pas normal que notre monde,
à l’heure où les distances ne comptent plus,
engendre aujourd’hui plus de famines qu’il n’en a jamais connues !



Voilà la tentation : Ordonne que ces pierres se changent en pain.
Mais il est écrit, nous réplique Jésus, que
l’homme ne vit pas seulement de pain
mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mt 4,4).
Comme il nous est bon de nous rappeler cela !
La parole de Dieu est créatrice. La Parole du Verbe incarné est rédemptrice.
La Parole de Dieu qui murmure au dedans de nous est sanctificatrice.
Et elle nous invite à la justice et au partage.
Voilà, frères et sœurs, ce que nous ne devons pas oublier ;
ce que nous avons aussi à rappeler à l’homme d’aujourd’hui.
Au désert de Juda, Jésus nous a rejoints jusque là !
Que seraient toutes nos «nourritures terrestres»,
si la parole de Dieu qui est Lumière et Vie
ne venait chaque jour éclairer nos âmes et vivifier nos cœurs ?
Et c’est pourquoi, chaque dimanche, ici même,
et un peu aussi chaque jour, nous aimons nous rassembler,
nous arrêter, pour écouter, méditer, célébrer
cette Parole, en dehors de laquelle le monde n’aurait aucun sens.



*


Deuxième tentation (Mt 4,5-7).
Celle-ci se situe à la Ville Sainte et sur le pinacle du Temple.
Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas !
Il donnera pour toi des ordres à se anges
et ils te porteront sur leurs mains
de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre .
Ici la tentation est très subtile, très maligne
car elle s’appuie cette fois sur la Parole de Dieu.
Mais c’est une parole tronquée, à mi-chemin du psaume 91 (11-12)
où il est question, justement, mais au verset suivant,
de la victoire sur l’Adversaire comparé
à un lion qui dévore et à une vipère qui tue (91,13).
En d’autres termes, la référence à l’Écriture,
fût-ce au plan social, économique, militaire ou politique,
ne saurait tout légitimer, surtout si on ne la lit pas dans son entier !
Quelle étonnante actualité, là encore, d ans cette tentation
de revendiquer à Dieu un signe pour imposer sa puissance
et montrer que l’on a barre sur tout !
On peut alors lancer des attentats sauvages
en érigeant le terrorisme en loi
sous prétexte de se faire entendre.
On peut lancer ses avions et ses chars
pour opprimer ou dominer un peuple,
sous prétexte de ramener, au prix de la guerre, la paix.
Et quelle nation n’a pas été tentée de la faire au cours des siècles !
On peut multiplier les gestes de puissance
et les techniques permettant de tout maîtriser
jusque dans le domaine le plus secret du vivant, de l’homme vivant.
Et il est sûr que les découvertes se multiplient,
que mille merveilles éclatent sous nos yeux éblouis.
Du microcosme au macrocosme, nous avons
franchi les limites et effectué le grand saut !
De l’astrophysique qui nous fait monter au plus haut,
bien plus haut que le faîte du Temple,
à la microbiologie qui nous fait entrer
dans le plus intime de la personne,
nous nous voyons explorer l’invisible, défier la pesanteur,
et nous couronnons — pourquoi pas — tout un monde
de «savants» en les portant, avec tant d’autres «vedettes»
qui durent «l’espace d’un matin», sur le pinacle !



Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas !
Et Jésus répond : Il est aussi écrit : Tu ne tenteras pas
le Seigneur ton Dieu !
Voilà, frères et sœurs, ce qu’il nous faut donc bien comprendre.
Il ne saurait être question ici, de bouder ce monde en progrès,
de se méfier des techniques et de suspecter la science.
Non ! Notre monde est estimable et beau,
qui avance si admirablement sur le chemin de tant de découvertes.
Science et foi ne s’opposent pas, mais se complètent.
Foi et raison ne sont pas incompatibles, mais s’enrichissent mutuellement.
Devant tant de prouesses, comment ne pas se réjouir !


Mais alors, allons jusqu’au bout de l’émerveillement,
en rendant à Dieu ce qui revient à Dieu.
On ne peut que penser ici à ce que dit cet admirable passage du livre de la Sagesse :
Oui, foncièrement vains tous les hommes qui ont ignoré Dieu
et qui, par les biens, visibles, n’ont pas été capables
de reconnaître Celui qui est
et n’ont pas reconnu le créateur en considérant ses œuvres…
Car la grandeur et la beauté des créatures
font, par analogie, contempler leur auteur (Sg 13,1…5).
Voilà la grande tentation : couper, opposer
la création du Créateur, la création au Créateur.
Qu’est-ce que la science et la raison perdraient
à cheminer ainsi sous le regard de Dieu ? Rien !
Qu’est-ce qu’elles y gagneraient ? Tout !
Car c’est Dieu qui a créé le monde et toutes ses merveilles.
C’est lui qui l’a sauvé en lui donnant sa propre lumière.
Et c’est lui qui veut sanctifier nos cœurs,
en nous disant que nous sommes cohéritiers de Dieu !
cela ne vaut-il pas tous les pinacles du monde ?



*


Troisième tentation (Mt 4,8-10).
Celle-ci se situe sur la montagne, une très haute montagne.
Et là nous entendons la parole qui nous paraît la plus invraisemblable
puisque le diable en personne dit au propre Fils de Dieu,
en face des royaumes de ce monde et de leur gloire :
Tout cela je te le donnerai
si tu tombes à mes pieds et m’adores !
Ne sursautons pas trop vite en nous disant offusqués.
Car cette tentation aussi est bien présente en nos vies.
Et c’est celle qu’il faut bien appeler «l’idolâtrie».
Mais qu’est-ce que l’idolâtrie ?



L’homme est idolâtre quand, devant telle ou telle réalité,
il demeure prêt à tout abdiquer, à tout sacrifier.
Nous sacrifions alors à ces choses-là,
le plus fort de nos énergies et le plus clair de notre temps.
Nous leur sommes soumis et en restons esclaves (Jn 8,34-35).
Nous devenons littéralement adorateurs
de ce à quoi il ne faudrait pas s’asservir
mais dont il faudrait seulement se servir.
Dieu seul est absolu.
Il n’est même pas besoin de prendre ici des exemples,
tellement ils peuvent abonder, tant au niveau
des modes sociales que des comportements individuels.



Certes, il faut nous donner avec cœur
à ce qui relève de notre devoir d’état ;
mais sans pour autant nous prosterner devant des idoles (1 Jn 5,21).
«Que sert en effet d’aller sur la lune,
si c’est pour s’y suicider !»
A quoi bon nos grandes écoles, la course à la réussite,
à l’avoir qui nous gonfle, à la jouissance qui nous «éclate»,
si c’est pour constater que, d ans un pays comme le nôtre,
12.000 jeunes se suicident chaque année !
C’est la première cause de mortalité pour les 20-35 ans !



Alors Jésus lui dit : Retire-toi, Satan,
car il est écrit : C’est le Seigneur que tu adoreras,
c’est à lui seul que tu rendras un culte.
Il ne s’agit donc pas de jouer au censeur ou au moraliste,
mais de bien voir que ce n’est qu’en Dieu et avec lui
que nous pouvons dépasser l’inéluctable de la mort ;
que c’est par lui que nous est donnée une joie que nul ne peut ravir ;
une paix, sa paix, pas comme le monde la donne ;
une lumière qui devient celle du monde ;
et une vie, la vraie Vie, qui nous conduit
à un bonheur de plénitude et à des noces d’éternité.
C’est bien nous, aujourd’hui, que le Seigneur a rejoints au désert de Juda !
Comment ne pas proclamer cela, à temps et à contre-temps,
quand le Seigneur nous a fait la grâce de goûter à l’Évangile du salut (Ep 1,13) ?



*


Alors le diable le quitta
et des anges s’approchèrent pour le servir (Mt 4,11).
Frères et sœurs, il y a toujours des anges dans nos vies
pour être auprès de nous de bons gardiens
et de fervents adorateurs du Père dans l’Esprit et la vérité (Jn 4,24).
Non ! La vie chrétienne vécue dans la foi,
l’espérance, la droiture, la mesure et l’amour
n’est pas triste ! Jésus nous le redit aujourd’hui :
elle est source de paix et jaillissement de vie (4,14).
 

 

Méditer la Parole

17 février 2002

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Genèse 2,7-3,7

Psaume 50

Romains 5,12-19

Matthieu 4,1-11

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