31e semaine du Temps Ordinaire - A

Comment Dieu est-il Dieu ?

Vous n’avez qu’un seul Maître… (Mt 23,8).
Vous n’avez qu’un seul Père… (23,9).
Vous n’avez qu’un seul Guide… (23,10).
Nous avons beau connaître par cœur ces paroles du Christ,
nous restons toujours un peu saisis quand nous les ré-entendons.


On comprend certes cette rigueur tranchée quand on voit
contre qui et contre quoi le Seigneur s’insurge :
contre les scribes, les Pharisiens et les docteurs de la loi,
qui s’érigent en pères de la nation,
en maîtres des consciences et en guides des cœurs.
Jésus n’aime ni le légalisme pointilleux ni le ritualisme étroit.
Il veut que l’on fasse ce que l’on dit,
et que l’on vive ce que l’on fait.
Sans chercher à pavaner ou à faire semblant.


Mais, à l’évidence, nous devons chercher plus loin et plus haut.
Aller au-delà de ce contexte évangélique de franche remise en place.
Par cette parole de vie (1 Th 2,19), c’est nous
que le Seigneur enseigne, ici même et aujourd’hui.
Ainsi fondamentalement, positivement,
Jésus nous révèle-t-il le plus beau du mystère de Dieu.


Ne donnez à personne sur la terre le nom de père,
car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux (Mt 23,9).
Cela, au sommet de la révélation biblique du Premier Testament,
des prophètes comme Isaïe (63,10) ou Malachie l’avaient déjà proclamé :
Et nous, le peuple de Dieu, n’avons-nous pas tous un seul Père ?
N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? (Mal 2,10).
Mais, avec la descente sur terre du Fils unique de Dieu,
éclate et se révèle la plénitude de la vérité.
Ce Fils unique en effet rassemble en lui tous les êtres pour lui (Col 1,20).
Nous devenons dès lors fils dans le Fils (Ga 4,6).
Littéralement : enfants adoptifs et cohéritiers du Christ (Rm 8,14-17).


Nous savions déjà que nos pères de la terre ne peuvent pas
nous donner la vie, mais seulement nous la transmettre.
Nous savons et nous croyons à présent
que Dieu ne nous a pas seulement donné la vie ;
il nous a donné Sa Vie ! Sa propre Vie qui est son propre Fils (Jn 10,30).
C’est ce Fils lui-même qui nous l’enseigne :
Sachez une bonne fois que le Père est en moi
et que je suis dans le Père (10,38).
Comme nous l’avons appris du Sauveur, nous pouvons donc,
en lui, avec lui et par lui, oser lui dire : Père ! Notre Père !
Alors nous est révélée toute une part de son mystère.
La tendresse de son Amour. La puissance de sa majesté.
Mais, plus encore, l’infini de sa vérité
et l’insondable de son humilité.
Une vérité absolue, car tout ce qu’il dit, il le vit et l’accomplit.
Et une humilité sans fond, tant il sait et veut
se taire, patienter, se cacher, attendre, se laisser même oublier
jusqu’à l’effacement, dans le respect le plus total de notre liberté.


Quel exemple pour nos vies !
Certes, nous pouvons continuer à donner le nom de père
à ceux qui sont ici-bas nos pères légitimes ou nos pères spirituels.
Mais ce doit être toujours en relation avec Dieu notre Père
de qui toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom (Ep 3,14).
Ainsi, à travers eux, reconnaissons-nous la présence de Dieu.
D’un Dieu qui nous invite à être, comme lui,
pleins de tendresse, de patience, de force, d’attention.
Et, par dessus tout, d’humilité et de vérité.
Et nous comprenons alors pourquoi Jésus nous dit : Vous êtes tous frères.


Pour vous, nous dit encore Jésus, ne vous faites pas donner
le titre de docteur, car vous n’avez qu’un seul Maître.
Et ce Maître, à l’évidence, c’est lui, le Christ (23,10).
Vous m’appelez Maître et Seigneur
et vous dites bien, car je le suis (Jn 13,19).
À vrai dire, quel autre maître, digne de ce nom,
trouverions-nous, sinon lui ?
Nos maîtres de la terre, si respectables ou vénérables soient-ils,
ne savent nous transmettre, tout au plus,
que ce qu’on leur a déjà appris ou qu’ils ont expérimenté.
Et il n’existe pas sur terre, nous le savons, de science universelle.


Jésus, lui, sait ce qu’il y a dans l’homme (Jn 2,25).
Il peut interpréter pour nous toutes les Écritures
et nous ouvrir l’esprit à leur intelligence (Lc 24,27.45).
À Nicodème, pourtant maître en Israël,
qui ignore ce qu’un juste et un sage ne sait pas encore,
il explique autant les choses de la terre
qu’il ne révèle les choses du ciel (Jn 3,9-12).
Sans jouer pour autant au puissant et au savant,
il nous enseigne l’essentiel en éclairant
de toute sa lumière, la lumière véritable qui éclaire tout homme (Jn 1,9),
toutes les grandes questions de nos existences.
D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?
Pourquoi le mal ? Comment aimer ? Qu’est-ce que la mort ?
Qu’y aura-t-il après ? À quel bonheur d’éternité sommes-nous promis ?
Nous n’en finirons pas, au long de âges,
de balbutier nos réponses philosophiques, scientifiques, mystiques,
sur tous ces grands problèmes. Sans parvenir à les résoudre.
Et voilà que nous parle, chaque aujourd’hui, celui qui ose dire
ce que jamais nul homme n’a pu dire :
Je suis la Voie, la Vérité et la Vie (Jn 14,6).


Mais, là encore, avec quelle vérité et quelle humilité
tout cela ne nous est-il pas enseigné !
Le Seigneur se fait serviteur.
Il confie à l’Esprit Saint que le Père enverra en son nom
de nous enseigner toute chose
et de nous rappeler tout ce qu’il nous a dit (Jn 14,26).
Il nous abandonne sa parole. Il nous confie son Église.
Et il nous demande d’être ses témoins jusqu’aux confins de la terre (Ac 1,8).


Quel exemple également pour nos vies !
Voilà que nous pouvons conduire et enseigner à notre tour.
Mais à une seule condition : que ce soit fait en son nom.
Dès lors, ce n’est plus notre parole que nous annonçons ;
mais la Parole de Dieu que nous proclamons.
Nous pouvons alors transmettre, à la suite du seul Maître,
ce que Paul appelle si bien : l’Évangile de Dieu, à quoi il ajoute :
avec tout ce que nous sommes.
Toujours dans la double exigence de la vérité de nos actes
et de l’humilité de nos cœurs.
À la suite du Seigneur-Serviteur, ou, plus exactement encore,
de celui qui, étant notre maître, s’est fait notre esclave (Ph 2,7)


Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de guide,
car vous n’avez qu’un seul enseignant.
Qui donc saurait nous conduire en effet,
sinon celui que le Père nous a donné au nom du Fils
et que le Fils lui-même nous a envoyé comme promis.
L’Esprit de lumière et de vie, de sagesse et de force,
de science, de conseil, d’intelligence et de pleine vérité.
Que souhaiter d’autre en effet que celui
qui nous remplit de la plénitude de ses dons (Is 11,1-2)
pour nous donner de porter beaucoup de fruit (Gn 1,8 ; Ga 5,22) ?
Et qui d’autre nous conduirait, par-delà tous les dédales de la route
et au-delà de l’ombre de la mort, vers la lumière éternelle,
sinon celui qui donnera aussi la vie à nos corps mortels
parce qu’il est justement l’Esprit de Vie qui habite en nous (Jn 6,63 ; Rm 8,11).
Et là, encore et toujours, quelle vérité dans l’humilité !
Silencieux, invisible, insensible, l’Esprit Saint
se fait en nous tout intérieur. Il murmure dans l’ineffable.
Il se joint à notre esprit pour nous apprendre à prier comme il faut (Rm 8,26).
Lui qui inspire en nous à la fois l’action et ‘intention (Ph 2,13),
se laisse porter, accueillir, oublier et même contrister.


Quel exemple pour nos âmes, une fois encore !
En lui et par lui, nous aussi, nous pouvons, par pure grâce,
guider, conseiller, instruire, réconforter, encourager, conduire.
Mais ce ne sera efficace et vrai
que si c’est fait avec un cœur docile une âme ductile,
attentive aux motions de sa voix tout intérieure.
«Et moi, je promets de faire confiance à l’action
de l’Esprit Saint en toi et de t’aider à y répondre» .
Plus que jamais, c’est dans l’humilité de la foi
et la vérité de sa vie que l’on peut s’avancer au souffle de l’Esprit,
notre seul guide !


Que pouvons-nous conclure ?
Si Jésus nous parle ainsi, avec autant de fermeté que de clarté,
ce n’est pas pour nous rappeler notre insuffisance,
notre incapacité ou notre petitesse. ?
C’est pour nous révéler toute la profondeur du mystère de Dieu.
D’un Dieu qui est Amour parce qu’il est Père (1 Jn 4,8).
D’un Dieu qui est Lumière parce qu’il est Maître (1 Jn 1,5).
Et d’un Dieu qui est Esprit, parce qu’il est Guide (Jn 4,24).
Il est le Père qui se penche vers nous.
Le Fils qui s’abaisse jusqu’à nous.
Et l’Esprit qui descend en nous.
Quelle vérité d’amour dans cette humilité de vie !
Et comme on est loin des scribes, des Pharisiens et des docteurs de la loi de l’Évangile !


L’histoire de notre monde n’en finirait pas
de nous révéler, de mille manières, le drame de l’humanisme athée.
Combien d’hommes n’ont-ils pas prétendu se poser
en pères des peuples ou des nations ;
en guides des manières de penser ou d’agir ;
en maîtres de l’idéologie ou du soupçon !
Mais qu’est-ce que la puissance sans amour ?
La science, sans conscience ? Et les lumières sans la Vérité ?
Il n’y a aucune grandeur sans humilité !
Quiconque s’élève sera abaissé ;
et quiconque s’abaisse sera élevé (Mt 23,12).
L’enseignement du Christ n’a pas fini de traverser les siècles !
 

Méditer la Parole

3 novembre 2002

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Malachie 2, 1-14

Psaume 130

1 Thessaloniciens 2, 7-13

Matthieu 23,1-12

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