4e Dimanche du Temps Ordinaire - C 

L'amour n'est pas aimé 

«Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient 
des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche.»
Le récit évangélique que nous entendions
dimanche dernier s’achevait par ce constat.
Émerveillement des fidèles de la synagogue de Nazareth.
Autorité de la parole de Jésus qui en surprend plus d’un.
Et pourquoi pas, fierté avouée de la part de tous
pour un fils du village qui fait des miracles
et qui rend célèbre Nazareth l’inconnue,
jamais citée dans les Écritures et dont on rit
en disant qu’il ne peut rien sortir de bon (Jn 1,46).

Mais soudainement, quelque chose se brise
dans le récit qui se poursuit en ce dimanche.
La liturgie synagogale du sabbat tourne au lynchage.
«À ces mots, décrit l’évangéliste saint Luc,
tous devinrent furieux.
Ils se levèrent,
poussèrent Jésus hors de la ville
et le menèrent jusqu’à un escarpement
de la colline où leur ville est construite,
pour le précipiter en bas».

Que s’est-il donc passé pour en arriver là ?
C’est que des voix se sont élevées
pour dire : «N’est-il pas le fils de Joseph ?»
Plusieurs pensent que ce médecin des âmes
est en train de perdre la tête (Cf. Mc 3,21).
D’autres attendent de voir ici
les miracles qu’il fait déjà là-bas.
Et finalement, tous pensent que ce n’est pas ainsi
que se comporte un vrai prophète.
Un prophète ? «Amen, je vous le dis, renchérit Jésus,
aucun prophète ne trouve
un accueil favorable dans son pays.»
Témoin Élie, accueilli par Sidon au Liban
et repoussé par les siens en Galilée.
Témoin Élisée, compatissant à Naaman, venu de Syrie,
et sévère pour les siens en Israël.

Cette fois, le scandale fait place à la colère.
Et quoi, le Messie est-il pour les païens ?
Cela en est trop.
D’un seul mouvement, toute l’assemblée se lève.
La synagogue éclate !
Cet homme a beau connaître les Écritures,
il ne peut être Dieu !
C’est la bousculade pour précipiter Jésus
en bas de la falaise.
Mais son heure n’est pas encore venue.
Personne ne peut dire comment,
mais au milieu de cette cohue,
irrésistiblement, comme par enchantement,
Jésus, «passant au milieu d’eux,
allait son chemin.»
Avouons, frères et sœurs, que la finale est déconcertante,
presque surréaliste.

Dans le récit pris dans sa globalité,
il y a deux événements qui semblent
inconciliables, en tous cas inattendus.
D’une part, ce revirement de l’assemblée béate et admirative
qui verse soudain dans la fureur homicide.
Et d’autre part, ce dénouement paisible,
majestueux, souverain.

Le message de l’Évangile se situe là.
Dans la fracture, dans la soudaineté.
Dans le combat entre une force destructrice
et une force plus puissante encore
de paix et de dépassement.
Ce qui se joue en quelques minutes à Nazareth,
au seuil de la mission de Jésus,
c’est le mime de son destin.
«Il est venu chez les siens
et les siens ne l’ont pas reçu» (Jn 1,11).
En réponse à l’amour qu’il déploie,
lui qui annonce la Bonne Nouvelle
qui est liberté pour les prisonniers,
vue pour les aveugles, ère de grâce de la part du Seigneur,
on lui réserve la mort.
Ce rejet du premier jour, à Nazareth,
ne fait qu’annoncer le rejet du dernier jour, à Jérusalem.
Il manifeste au grand jour une lutte.
L’affrontement entre un mystère de grâce
et un «mystère d’iniquité».

L’effusion de l’amour rejoint des cœurs partagés,
incrédules, divisés, mélangés,
vulnérables au péché, aveuglés et endurcis.
Et l’amour s’expose au pire en se proposant ainsi.
Il risque, dans son innocence, d’exciter la jalousie.
Comme fut jaloux Caïn,
assombri de la faveur de Dieu  
manifesté pour Abel, son frère.
Caïn fomentant en lui-même le meurtre de son frère
n’entendit-il pas Dieu lui dire :
«Si tu n’es pas bien disposé,
le péché n’est-il pas à la porte
une bête tapie qui te convoite ?
Pourras-tu la dominer ?» (Gn 4,7).
Personne ne pourra maîtriser cette «bête»
sinon le Seigneur, le Sauveur,
le Tout-Puissant qui n’est autre que le Tout-Aimant.

À Nazareth, Jésus passe au milieu et va son chemin,
annonçant le grand passage à venir.
Lui, l’innocent, sera «identifié au péché des hommes»,
écrasé par le «poids de toutes nos fautes».
«Livré aux mains des pécheurs»,
il sera arrêté, enchaîné, flagellé, bafoué,
traîné «hors de la ville» et cloué sur une croix.
C’est là, «comme rebut de l’humanité»,
qu’il terrassera la mort en sombrant dans son gouffre,
en se laissant happer par elle pour ressusciter.

Le drame de Jésus,
mis sous nos yeux aujourd’hui à Nazareth,
consommé plus tard à Jérusalem,
ce drame, saint François d’Assise, dans les larmes,
en deux mots, l’a résumé :
«L’amour n’est pas aimé ! L’amour n’est pas aimé !»

Frère et sœurs, comme Jésus est venu chez les siens à Nazareth,
il vient chez nous aujourd’hui
pour nous manifester tout son amour.
Sommes-nous prêts à le recevoir ?
«Nous sommes prêts à admirer ses gestes et ses paroles.
Mais sommes-nous prêts à imiter ses gestes
et à nous conformer à sa Parole ?
Nous rendons volontiers témoignage à Jésus
qui éclaire nos vies.
Mais sommes-nous disposés à les lui donner ?
C’est chaque jour l’aujourd’hui de Dieu
qui se donne à l’homme
et chaque jour l’aujourd’hui de l’homme
appelé à s’offrir à Dieu!»
(Cf. fr. Pierre-Marie, Paris, homélie du 1er février 1998)

«L’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ»,
cet amour qui, par excellence,
«prend patience, rend service,
endure tout, supporte tout, espère tout»,
qui est sans orgueil, sans vanité,
sans méchanceté, désintéressé,
l’amour pur est vulnérable au péché
mais plus fort que lui dans sa faiblesse même.
C’est le paradoxe du mystère pascal,
du mystère du salut, du mystère de l’amour.
L’amour meurtri,
rejeté, incompris, mis à mort,
en Jésus, est source de vie.

Si nous communions à l’amour du Christ,
si nous l’accueillons profondément,
jusqu’à ce point en nous où, sous sa douce pression,
nos vies seront retournées, converties à l’amour,
alors nous aussi, nous passerons
au milieu des assauts du mystère d’iniquité,
allant notre chemin, précédés, soutenus,
constamment relevés par Jésus,
«pierre d’achoppement» pour les endurcis,
mais «rocher» pour les croyants :
«Qui se confie en lui ne sera pas confondu».


(inspiré d’une homélie de fr. Patrick, Vézelay, 28 janvier 2007)

Méditer la Parole

31 janvier 2016

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

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Luc 4,21-30

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