5e Dimanche du Temps Ordinaire - C

Sur ta parole 

 Nazareth était un petit village, 

reculé dans les terres de Galilée, loin du lac de Génésareth.

De son enfance, Jésus se souvient du travail 

du cultivateur, du vigneron ou du berger 

mais du labeur du pêcheur, 

il en ignorait tout.

Des barques, des pêcheurs, des filets, 

des rivages et de  la mer, il n’y en avait point à Nazareth.

C’est donc avec fascination et curiosité 

que Jésus aime se tenir au bord du lac.

C’est là que les foules le trouvent, 

en train de contempler les pêcheurs 

lavant leurs filets au retour de la pêche.

Oui, Jésus aime les contempler 

car il se découvre lui-même en eux.

Le pêcheur vit en effet quelque chose d’unique.


Le cultivateur jette la semence.

Il sait que, même s’il ne voit rien immédiatement, 

la semence germera dans la terre.


Le vigneron taille la vigne.

Il sait que le cep tordu se couvrira de feuilles au printemps 

et que le raisin sera mûr à l’automne.


Le berger sait que les brebis agnèleront au moment voulu 

et que le troupeau s’agrandira.


Le pêcheur, en revanche, jette le filet 

mais n’est jamais certain de prendre du poisson.

Quand il jette l’épervier, il ne peut rien prévoir.

Le pêcheur est un homme de désir, 

d’attente fragile de plénitude et de vie.

Il donne le meilleur de lui-même, 

de son art et de ses compétences, 

mais à un moment, il doit accepter que tout lui échappe.

Il s’en remet totalement à un autre, au Tout Autre.

Tel est Jésus, l’homme de désir, 

qui se reçoit totalement du Père.

Il est tout-puissant en sa divinité 

mais si respectueux de l’homme, 

pour ne pas ternir sa liberté, 

qu’il aime comme en secret.


«Combien le geste de jeter le filet dans l’obscurité des eaux 

ressemblait à sa présence, là, dans le monde !

Comme il ressemblait au désir de son Père 

de l’envoyer au milieu de l’humanité, 

imprévisible et trompeuse !»

(M.G. Lepori, Simon appelé Pierre, Parole et silence, 2007, p19)


Là au bord du lac, Jésus découvre plus profondément 

le sens de la mission que le Père lui a confiée 

au milieu des hommes.

Il aime les images de la vie 

qui en disent plus que le trop-plein de paroles.


«Le vigneron lui fait penser à son Père 

qui travaille la vie des hommes 

pour qu’ils portent du fruit ; 

le berger, à la tendresse du Père ; 

le semeur, à l’attente patiente du Père, 

une fois semée la Parole.

Mais ce geste du pêcheur qui jette les filets 

avec élan, avec ardeur, et aussi avec impatience, 

lui fait penser plus que tout autre geste humain 

au feu que le Père communique à son cœur.

Il faut sauver les hommes !

Il faut arracher les hommes à la mort 

et aux ténèbres.» (Ibid. p 20)


Il n’y avait rien de plus expressif pour Jésus 

que d’enseigner les foules depuis la barque d’un pêcheur.

Jésus jette le filet du Royaume par sa Parole de feu.


Sûrement que Simon et ses compagnons 

n’avaient pas toutes ces clés pour comprendre 

l’enthousiasme de ce rabbi.

Qui plus est, la nuit avait été rude 

et les filets restés désespérément vides 

ajoutaient de l’amertume à la fatigue du métier.

Quand Jésus est venu lui demander de monter dans sa barque, 

Simon n’a pas saisi sur le moment que ses filets vides 

étaient en fait la chance de sa vie.

En effet, si la pêche avait été excellente, 

sûrement n’aurait-il pas eu le temps et la liberté 

de satisfaire le désir de Jésus.

Mais là aucune raison de refuser 

ne s’imposait à lui.


Sûrement l’expérimentons-nous, nous aussi : 

c’est exactement au moment 

où nous sommes les plus vides et les plus déçus 

que Jésus vient nous demander de participer à sa mission.

L’échec, la déception, la désillusion 

peuvent devenir des brèches 

par lesquelles la grâce d’une Présence passe.

Jésus aussi connaîtra cette angoisse et cette tristesse 

du filet vide quand il vivra son agonie 

à Gethsémani avant de monter sur la croix.

Pourtant, il restera le Maître, le Seigneur, 

car sa vie nul ne la prend, c’est lui qui la donne.


Simon et ses compagnons vont toucher 

quelque chose de cette force pascale 

qui est vie même dans la mort 

en obéissant à la parole inattendue du Rabbi.


«Avance au large et jetez vos filets pour la pêche.»

Au premier abord, la demande n’a pu qu’étonner Simon.

On voyait bien que Jésus n’y entendait rien 

en matière de pêche.

Pêcher en plein jour quand une nuit entière 

a été infructueuse n’avait aucun sens !

Simon se contenta d’objecter :

«Maître, nous avons peiné toute la nuit 

sans rien prendre !»


Simon aurait voulu s’arrêter là.

Mais sans le vouloir, sans le prévoir, 

il s’entendit ajouter :

«Mais sur ta parole, je vais lâcher les filets.»

Le «mais» introductif était particulièrement bien trouvé.

Il disait l’acceptation de Simon 

pour une certaine contradiction intérieure.

L’expérience pascale passe toujours par un lâcher-prise 

sur nos certitudes, nos résistances 

afin d’oser contredire ce «moi» qui enferme sur soi 

par l’affirmation d’un «je» plein de foi 

et d’obéissance à la parole du Maître.

C’est bien «sur» la parole de Jésus que Simon 

s’appuie pour repartir au large.

La parole de Jésus élève l’homme, 

le tire vers le haut, vers du neuf, vers l’inouï de Dieu.


Simon n’aura pas beaucoup de temps 

pour laisser le vieil homme reprendre le dessus en lui 

avec ses objections et son orgueil.

Car les filets se remplissent soudainement.

Ils sont prêts à craquer et à faire chavirer la barque.

Les compagnons de l’autre barque ne seront pas de trop 

pour rejoindre sains et saufs le rivage.

L’attente déçue de la nuit a été comblée 

au-delà de toute espérance.

Pour Simon, cet événement inattendu 

suscite une crainte jamais éprouvée.

Dieu est dans sa barque et il ne le savait pas !

Dieu se laisse voir en cet homme nommé Jésus 

et en même temps, Simon se découvre comme jamais 

pauvre et pécheur.

Jamais il n’a senti Dieu si proche de lui 

et, dans un même mouvement, jamais senti 

combien il était loin de lui.

«Seigneur, éloigne-toi de moi car je suis un homme pécheur.»


«La présence de Jésus lui devient quasiment insupportable.

Ils étaient trop différents, trop distants, trop ‘autres’» (Ibid. p 27).

Seul Jésus va pouvoir rétablir la juste distance 

entre Dieu et l’homme pécheur.

Simon a un moment de recul en raison de son indignité, 

mais là encore il sent la contradiction le traverser.

«Ses lèvres n’avaient pas fini de dire 

‘Éloigne-toi de moi Seigneur’ que son cœur 

criait déjà avec un accent de désolation : 

‘Non ! Reste avec moi, Seigneur !

Prends-moi avec toi !’» (Ibid. p 28).


Jésus, l’homme de désir, 

Dieu immergé dans la pâte de notre humanité, 

le Verbe à la parole de feu, 

le passeur qui sauve les hommes de la mort, 

Jésus a trouvé son premier disciple.

Il s’est reconnu en ce pêcheur de Galilée.

C’est finalement Simon qui est tiré par Jésus 

des filets du péché et des eaux de la mort 

pour devenir un homme nouveau au désir transformé, 

au désir habité par une force non humaine mais divine, 

au désir tout orienté vers Celui qui a 

«les paroles de la vie éternelle» (Jn 6,68)

au désir dilaté aux dimensions du monde 

devenant membre de l’humanité nouvelle 

re-née de l’eau et de l’Esprit.

Jésus lui dit : «Ne crains pas. 

Désormais ce sont des hommes que tu prendras».

Simon comprit alors que Jésus 

avait entendu le cri de son cœur.

Quittant tout, il le suivit.

 

Méditer la Parole

7 février 2016

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Isaie 6,1-8

Psaume 137

1 Corinthiens 5,1-11

Luc 5,1-11