1er Dimanche de Carême - C 

Ne pas entrer dans la tentation

 Sitôt sorti des eaux du baptême, Jésus est conduit au désert pour y être tenté.
Lors du baptême, l'Esprit Saint est venu reposer sur lui.
La voix du Père a retenti pour lui dire : « Tu es mon Fils bien-aimé » (Lc 3,22).

C'est dans l'Esprit qu'il est conduit à travers le désert,
et les tentations du diable vont s'attaquer au cœur de l'identité sainte de Jésus :
« Si tu es le Fils de Dieu... »

En ce temps de carême, toute l’Église est conduite au désert dans l'Esprit Saint.
Nous devons tous ensemble affronter un combat avec le diable
afin que l’Église enfante de nouveaux enfants par le baptême dans la nuit de Pâques.
L’Église ne peut pas faire l'économie d'un combat contre le diable.
Mais ce combat ne se mène pas inconsidérément : c'est le Christ qui nous envoie,
et il a ouvert le chemin, il a lui-même déjoué les manœuvres de l'adversaire,
il les a mises à la lumière afin de leur faire perdre toutes leurs forces.
De plus, le Seigneur nous donne sa présence à nos côtés :
il est avec nous jusqu'à la fin du monde pour que la victoire soit profonde et totale.

N'ayons donc pas peur de partir au combat, de nous lancer dans ce carême.
Mais faisons-le sans naïveté, avec l'humilité qui est notre seul bouclier efficace.
Remarquons d'ailleurs l'humilité de Jésus lui-même dans ce récit :
il reste sobre, sans fanfaronnade, n'ayant pour arme que les Saintes Écritures.

Le récit est simple : trois tentations successives du diable.
Luc précise qu'ainsi, Satan a épuisé toutes les formes de tentations.
Il s'agit donc de trois types fondamentaux utilisés par le diable,
trois types qu'il nous faut connaître pour les repérer, nous en préserver et les déjouer.

Comme nous l'avons dit pour Jésus,
le diable s'attaque frontalement à la vocation propre de l'homme.
Plus notre charisme personnel se précise, plus les tentations de Satan se focalisent,
dans une lutte intérieure qui s'oppose à la mission confiée par Dieu.

Car le cœur de toute tentation consiste bien à mettre Dieu à l'écart de nos vies,
à faire croire qu'autre chose peut être plus urgent, plus efficace, plus central que Dieu.
Le diable a gagné une étape à chaque fois que l'un de nous se met à ne compter que sur lui,
qu'on ne considère comme réelles que les réalités matérielles, politiques ou managériales
en écartant subtilement Dieu comme une illusion.
Ne vouloir affronter les défis de ce monde que par soi-même,
telle est la tentation qui nous menace sans cesse.

La nature de la tentation comporte aussi une dimension morale.
Le diable est suffisamment fin pour ne pas nous inviter directement à faire le mal :
le piège serait trop grossier !
La tentation prétend plutôt nous montrer le chemin le plus pertinent :
abandonner les illusions et employer efficacement nos forces pour améliorer le monde.
C'est la tentation d'un soi-disant vrai réalisme :
le réelle est ce qui se constate : le pain, le pouvoir.
En comparaison, les choses de Dieu apparaissent comme irréelles, secondaires,
dont on n'a en fait pas vraiment besoin.

Que doit faire ou ne pas faire le Sauveur du monde ?
Voilà la question sous-jacente des tentations de Jésus.

Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de se changer en pain.
La tentation est subtile, donc.
Nous entendons comme en écho ceux qui se moquent de Jésus au pied de la croix :
Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix ! (Mt 27, 40).
Le Christ doit prouver ce qu'il prétend être afin de devenir crédible.
Cette demande de preuve traverse d'ailleurs tout l'évangile.
Cette demande, c'est celle que nous adressons à Dieu : si tu existes, alors tu dois te montrer...

Ce que Moïse préconise au contraire, dans la première lecture,
c'est d'apprendre à faire mémoire de ce que Dieu a accompli dans nos vies.
Et ce mémorial devient profession de foi :
Voilà ce que j'étais : j’errais parmi les solitudes, j'étais un esclave, dans la misère...
Mais toi, Seigneur, tu as entendu mon cri, tu m'as relevé, tu m'as ramené près de toi.
C'est toi, Seigneur, le seul Sauveur.

Et là se trouve le fondement de notre espérance :
nous savons que Dieu est le même hier, aujourd'hui et éternellement.
Nous savons que lui ne change pas d'avis en chemin, qu'il n'est pas versatile.
Si Dieu, donc, nous a sauvés, alors il nous sauvera.
Si Dieu nous a montré la force de son amour pour nous,
alors il nous aime à chaque instant de notre vie, et rien ne peut nous séparer de son amour.

La tentation du malin veut nous faire douter et oublier.
Face à la tentation, nous avons à faire mémoire et à confesser ce Dieu a fait pour nous.

« Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de se changer en pain. »
Le Sauveur du monde devrait-il accepter la faim qui défigure l'humanité ?
Ne devrait-il pas la faire cesser immédiatement ?
Sa parole toute-puissante qui multipliera les pains ne doit-elle pas agir immédiatement ?
Ce défi est aussi lancé à l’Église : si tu es l’Église de Dieu,
ne dois-tu pas te préoccuper à corps perdu du pain dans le monde ? Le reste viendra après...
La faim ne peut laisser personne indifférent, mais Jésus est envoyé pour donner un autre pain.
Il y a des faims plus mortelles encore,
et la tentation consiste à utiliser une vraie réalité pour en cacher une autre plus essentielle.
« L'homme ne vit pas seulement de pain. »
Et l'homme ne peut se passer de Dieu.
La réponse première à nos faims est à trouver en Dieu, est à ordonner à Dieu.

La deuxième tentation concerne le pouvoir :
« Je te donnerai toute cette puissance... »
Le diable est en effet le Prince de ce monde, il tient le monde.
Et il peut en effet donner le pouvoir.
Mais Jésus est envoyé par son Père pour rassembler tous les hommes en une seule famille.
Et il pourra dire : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18).
La tentation consiste donc à lui proposer un pouvoir.
Mais il y a pouvoir et pouvoir.

Le pouvoir du diable est domination, asservissement à sa personne.
Celui que Jésus doit recevoir est service du Père,
afin d'attirer tous les hommes à Dieu en respectant leur liberté, en sollicitant leur amour.
« À Dieu seul tu rendras un culte. »
Le pouvoir qui éloigne de Dieu, qui utilise d'autres armes que celles de l'amour et de la liberté,
ce pouvoir vient du diable.
Il peut nous apparaître plus efficace,
on peut être tenté de l'utiliser pour faire le bien avec réalisme et performance,
mais ce n'est qu'illusion : il sert l'adversaire et éloigne du seul Dieu.

La troisième tentation est située au Temple.
Elle concerne explicitement la relation à Dieu.
Jette-toi en bas : Dieu t'enverra ses anges comme il l'a promis, et ils te protégeront.
Ainsi tous sauront que tu es le Fils de Dieu.
Le diable parle comme un théologien, avec de bons et savants arguments issus de la Bible.
En effet, Dieu doit relever le Christ à la résurrection,
il doit manifester sa gloire au matin de Pâques.
Mais le diable l'invite insidieusement à éluder la Passion,
à passer outre l'abaissement, le don ultime de lui-même pour lequel le Fils a été envoyé.

À chaque fois, la tentation du diable consiste à agir par soi-même,
en choisissant soi-même le chemin pour aller efficacement au but.
Et le mensonge ne consiste pas dans une tromperie quant au but,
mais bien sur les moyens pour y arriver,
moyens qui détournent systématiquement de la soumission à Dieu
pour inviter à s'appuyer sur ce qui est plus efficace, qui veut paraître plus réel que Dieu.

Or qu'est-ce qui peut être plus réel que Dieu ?
Qui peut sauver sinon Lui ?

Ce récit des tentations nous dévoile la tactique du diable.
Il met en évidence notre propre vulnérabilité face à ses manœuvres.
Dans la deuxième lecture, Paul nous rappelle que la Parole est tout près de nous,
elle est dans notre bouche et dans notre cœur.
La Parole de Dieu doit devenir notre nourriture,
nous servir à professer notre foi à temps et à contretemps,
afin que nous ne cherchions rien d'autre que Jésus crucifié et ressuscité,
que notre cœur ne se détourne vers aucun autre pseudo-sauveur.

Nous avons compris que la culture de l'efficacité à tout prix
peut vite devenir une tentation du diable.
Encore davantage l'illusion que nos propres capacités peuvent sauver plus sûrement que notre foi.

Le péché, c'est de se laisser séparer de Dieu.
Seigneur, garde-moi en ta présence. Ne permets pas que je sois séparé de toi.

Méditer la Parole

14 février 2016

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Deutronome 26,4-10

Psaume 90

Romains 10,8-13

Luc 4,1-13