4e Dimanche de Carême - C

 La maison du Père

La parabole des deux fils est probablement la parabole la plus émouvante de l'évangile.
Et la raison de l'émotion qui nous touche en l'entendant
n'est pas due à une technique littéraire qui viendrait faire vibrer notre sensibilité.

Il s'agit plutôt d'une révélation dans laquelle Jésus nous fait entrer,
une intimité qui est délicatement dévoilée.
Cette parabole dit un amour,
elle brosse le portait d'une tendresse paternelle
et ce visage de Père vient à notre rencontre, il se propose à chacune de nos vies.

La personnalité et le parcours des deux fils sont certes décrits avec une finesse sans égale.
Mais ils ne servent qu'à révéler le cœur de ce Père saisissant.
Jamais Jésus n'a dévoilé son Père du ciel d'une manière plus vivante que dans cette parabole.

Ce Père est aussi notre Père. Jésus nous le fait reconnaître.
La manière dont le père de la parabole se comporte envers ses deux fils
est une figure de la prévenance de notre Père du ciel pour chacun de nous,
où que nous en soyons.

Et si le Fils unique semble absent de la parabole,
il est pourtant bien présent par la manière dont Jésus présente son récit :
si lui, le Fils Bien-aimé, fait ainsi bon accueil aux pécheurs,
plus encore, s'il semble même attiré par les pécheurs pour les soigner et les relever,
c'est qu'il est tout entier relié à son Père source de tout Amour,
il est lui, Jésus, le visage de la miséricorde du Père,
il est l'envoyé du Père faire advenir notre identité la plus profonde : notre vocation filiale.

Comment se comporte-t-il, ce Père plein de douceur et de force ?

Regardons-le d'abord dans sa relation au fils cadet.
Ce fils ignore qui est son père. Et il va lui falloir errer longtemps pour le connaître enfin.
Que savait-il en effet de lui ?
Qu'avait-il assimilé de cette présence paternelle près de laquelle il avait grandi ?

On le voit attendre l'âge adulte pour se précipiter immédiatement loin de lui,
comme s'il éprouvait le besoin impérieux de faire sauter une entrave.

Il a la conviction que, pour devenir lui-même, il doit se dégager au plus vite de sa vie passée.
La liberté est devant lui, il y va de son épanouissement.

Que connaît-il de son père, d'ailleurs ?
Si peu de choses puisqu'à sa présence, il lui préfère sa part d'héritage.
Et il part, à la recherche de la liberté, de l'indépendance, et de ses illusions.

Or le père le laisse faire.
Il ne le retient pas, ne le sermonne pas.
Il lui donne ce qu'il demande, ce que ce fils exige pourtant avant le juste temps.
Nous savons bien qu'il ne s'agit pas là d'indifférence : la suite du récit le montre si bien.
En fait, même au plus fort de la révolte de son fils, le père fait confiance.
Une confiance qui déroute. Une espérance qui transforme l'histoire.

Le fils a cru conquérir sa liberté, et le voilà qui sombre dans l'esclavage.
Son indépendance, construite en bafouant celui qui lui avait donné la vie, devient déchéance.
Ses biens, déconnectés du donateur, s'épuisent et se stérilisent.
Il meurt de faim, il meurt parce qu'il s'est perdu, le désordre de sa vie l'a conduit à la mort.

N'ayant plus rien, il rentre en lui-même.
Hors de lui, sa liberté l'a conduit au néant.
En lui-même, il retrouve son père.
Je me lèverai et j'irai vers mon père !

Hors de lui, ses forces étaient à bout, éteintes.
En lui-même, il retrouve la force de se lever,
de voir un avenir,
de trouver en son père une espérance.

Sa liberté n'était pas en lui, elle est dans ce père qui espère contre toute espérance,
de ce père qui veille et qui attend, humblement, avec la force puissante de l'amour désarmé :
le père lui garde sa confiance.

Alors le fils retourne,
alors le père peut courir à sa rencontre,
alors les paroles de repentir du fils sont couvertes par les baisers du père.
Alors seulement, le fils commence à connaître son père.
Il lui a fallu errer bien longtemps pour entrer en Terre promise,
et cette Terre promise est bien différente des chimères et des illusions
qui avaient enivré son imaginaire.

Quant à la faiblesse du père, elle est devenue force de l'amour véritable,
puissance recréatrice :
son fils était mort, et il revenu à la vie. Il était perdu et il est retrouvé.
On peut comprendre : le fils s'est retrouvé lui-même en même temps qu'il a retrouvé son père,
et ainsi le père l'a retrouvé dans un authentique vis à vis d'amour.

Regardons maintenant le père dans sa relation au fils aîné.
Ce fils ne sait pas plus que son cadet qui est son père.
Oh bien sûr, lui ne semble pas s'être révolté.
Il reste travailler au domaine, il n'a pas quitté la maison de son père.

Mais la révolte de son frère va mettre en lumière que ce fils est perdu tout autant que son frère.
Sa fidélité est servile, elle est même aigrie.
Il travaille pour son père mais sans relation avec lui.
Il se met en colère et sa colère dévoile la jalousie qui le ronge.
Il reproche à son père de ne pas lui donner même un chevreau pour faire la fête avec ses amis,
et il montre que, depuis toujours, il est resté hors de la maison paternelle
sans être capable d'y entrer.
Il est incapable d'entrer dans la joie, il reste enfermé dans les ténèbres de sa médiocrité.
Il croit être sans illusion, mais sa vie n'a aucun sens.

En fait, il ne sait pas qu'il est fils, et son cadet n'est pas son frère.

Devant l'enfermement de son fils aîné,
le père sort, il va le rejoindre, il lui parle.
Plutôt, il le supplie.

Le père écoute sans broncher les récriminations de l’aîné,
il ne le reprend pas dans ses outrances verbales et sa colère pleine d'amertume.
Mais il lui exprime sa tendresse :
Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi.

Ce fils montre au grand jour qu'il n'a rien compris à son père,
qu'il est incapable d'entrer en sa présence,
et le père lui fait comprendre doucement que lui, son père, ne le quitte jamais.

Bien plus, au reproche qu'on ne lui donne pas un chevreau,
le père lui rappelle qu'il possède tout, que tout lui est déjà donné :
Tout ce qui est à moi est à toi.

Et face à la révolte désabusé et morose,
le père fait tout pour faire entrer ce fils dans la fête et dans la joie ;
dans la communion retrouvée,
une communion faite d'hommes libres et debout, d'hommes vivants et capables d'accueil.

Il est ainsi notre Père.
Il désire que nous devenions des fils véritables.
C'est pourquoi il nous a envoyé son Fils Jésus.
Si quelqu'un est dans le Christ, il est une créature nouvelle, dit Paul.
Le monde ancien s'en est allé, un monde nouveau est déjà né.
Et tout cela vient de Dieu : il nous a réconcilié avec lui par le Christ.

Nous laisser réconcilier avec Dieu, c'est tout sauf un rétrécissement :
car en appelant à lui, le Père nous conduit à nous retrouver nous-même.
Il dévoile les illusions et les enfermements qui nous tiennent dans l'obscurité et la mort.
Et c'est en vue de la vraie vie, la vraie liberté.

Il est déroutant, notre Père :
lui seul a vraiment confiance en nous ;
lui seul espère et connaît en vérité.

Nos rêves sont étroits et fantasques.
Sa vérité est libération et profond respect de chaque personne.
Quant à Sa maison, elle est lieu du pardon, de la fête et de la joie.
Elle est Terre promise où tout nous est donné,
tout ce qui est à Dieu est donné à chacun.

Nous le demandons, au nom du Christ,
laissez-vous réconcilier avec Dieu.

Méditer la Parole

6 mars 2016

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Josu 5,10-12

Psaume 33

2 Corinthiens 5,17-21

Luc 15,1-32