3e Dimanche de Carême - C 

Mourir dans l'amour, c'est vivre

L’affaire de Galiléens massacrés par Pilate 
et la chute de la tour de Siloé
qui a tué dix-huit personnes sont deux faits
permettant à Jésus d’aborder une question
qui traverse les saintes Écritures :
celle de la rétribution.
Est-ce pour avoir été plus coupables que d’autres
que certains furent victimes d’un drame
qui plonge des familles dans le malheur et le deuil ?
La tradition biblique creuse ce questionnement
qui, au-delà de la sphère religieuse,
hante la conscience humaine :
pourquoi le juste est-il dans l’indigence
ou dans le malheur et l’impie prospère-t-il,
s’il est vrai que Dieu récompense le juste
et châtie l’impie ?
Pourquoi les justes connaissent-ils en définitive
le même sort que les coupables ?
Si tel est le cas, on comprend que certains
délaissent toute déontologie morale
pour profiter de la vie tant qu’elle est là.

La réponse de Jésus apporte une lumière nouvelle
pour notre humanité confrontée au mal,
à la violence, à la mort.
Il dissipe sans aucune réserve
le doute entretenu par ses interlocuteurs
sur la question de la rétribution :
non, les victimes ne sont pas, parce que victimes,
plus coupables que les autres.
Le fait d’être victime n’a aucun rapport
avec le fait d’être davantage pécheur que d’autres.
D’ailleurs, quitte à chercher un coupable,
on s’attendrait à ce que Jésus dénonce
la cruauté sanguinaire de Pilate.
Devant une mort injuste, spontanément
on cherche à  définir d’où vient la faute
et à en dénoncer les auteurs.
Nous sommes unis dans la même
réprobation des coupables
et la même compassion pour les victimes.

Mais nous le voyons, Jésus ne se situe pas
sur ce terrain-là.
Il déplace nos manières de penser.
Il ne parle pas de faute mais de péché.
Il dit que nous sommes tous atteints par le péché.
Saint Paul l’exprime : «il n’y a pas de différence :
tous ont péché et sont privés
de la gloire de Dieu» (Rm 3,23).
Et saint Jean le confirme dans sa première lettre :
«Si nous disons : ‘Nous n’avons pas de péché’,
nous nous égarons nous-mêmes,
la vérité n’est pas en nous» (1 Jn 1,8).
Or, ajoute l’apôtre Paul :
«le salaire du péché, c’est la mort» (Rm 6,23).

Depuis Adam, l’humanité est donc solidaire
dans le péché et c’est pour cela
qu’elle est vouée à la mort.
À cause du péché, nos actes sèment la mort.
Autrement dit, nous sommes tous
à la fois coupables et victimes de la mort.
Pour nous affranchir de cette mort
que nous ne voulons pas,
il faut donc que nous nous libérions du péché.

Mais qu’est-ce donc que le péché ?
Pour Jésus, ce n’est pas d’abord
une faute contre la loi ou la morale.
C’est un acte qui nous détourne de notre vocation
qui est de vivre de la vie de Dieu.
Le vrai malheur, ce n’est pas tant de mourir,
mais c’est de vivre sans Dieu
et par conséquent de mourir coupé de lui.
Le regard que Jésus pose sur les drames
de l’existence humaine est de l’ordre eschatologique.
Il voit le présent à partir de l’éternel à venir.
La communion de vie avec Dieu vaut plus que tout.
«Ta grâce vaut mieux que la vie» chante le psalmiste (Ps 63,4).
La présence et la communion de vie avec Dieu
sont plus fortes que la mort.
Le pécheur est celui qui anéantit peu à peu
ce lien vital, sauveur et créateur
avec le Dieu vivant.

L’expérience du malheur nous met
face au sens de la vie et face à notre désir de bonheur.
«Elle peut nous laisser désemparé et sans appui.
Elle peut devenir en cela même
le creuset d’une expérience inédite de soi et de Dieu :
découverte d’un soi qui se trouve en Dieu
et d’un Dieu qui n’abandonne jamais à lui-même
l’homme égaré loin de lui» (J-M. Gayraud).

«Si vous ne vous convertissez pas vous périrez tous de même».
Qu’est-ce donc que la conversion dont parle Jésus ?
C’est prendre à rebours le chemin qui mène à la mort.
C’est ouvrir des chemins de vie.
«Pour Jésus, l’humanité compose un seul corps.
Nous sommes tous de faux-frères les uns pour les autres,
faux-frères dans notre pauvreté
à nous aimer mutuellement,
à nous prétendre seulement victimes
et à faire reposer toute la faute sur les autres.
Nous pouvons devenir de vrais frères
en reconnaissant que nous sommes tous
en partie coupables et en partie victimes
du péché qui conduit l’humanité à la mort.
Nous sommes vraiment frères lorsque,
au lieu de nous accuser mutuellement,
nous nous aidons à discerner nos torts
et à trouver le pas à faire sur le chemin de la vie» (C. Fontaine) ?
Si, depuis la chute d’Adam,
nous sommes solidaires les uns des autres dans le péché,
depuis le relèvement du Nouvel Adam,
nous sommes solidaires les uns des autres dans la grâce.
La conversion, c’est l’adhésion à cette nouvelle solidarité.
En choisissant de suivre un chemin de vie,
je permets à la grâce de faire son œuvre
non seulement en moi mais en toute l’humanité.

L’heure vient, frères et sœurs, où il n’est plus l’heure
de remettre à plus tard l’urgence absolue
du retournement vers Dieu.
Il n’est jamais trop tard pour vivre aujourd’hui
ce qui  aurait déjà dû être vécu hier.
L’Évangile de la miséricorde
qu’est l’Évangile selon saint Luc
nous rappelle souvent cette vérité
qui culmine avec l’épisode du Bon Larron.
Certes celui-ci n’échappera pas à la mort
en dépit de sa conversion de la dernière heure.
Mais au lieu de mourir enfermé dans son péché,
il meurt d’amour et non plus de haine.
La mort dans l’amour devient source de vie
pour chacun et pour l’humanité entière.
Cette mort-là, c’est celle de Jésus.

Quand Jésus dit les paroles que nous entendons aujourd’hui,
il a déjà entamé sa montée vers Jérusalem.
Il sait ce qui l’attend au terme
de ses trois années de vie publique
et de mission au cœur de l’humanité.
L’arbre de la croix, tel le figuier de la parabole,
est déjà planté au milieu de la vigne du Seigneur
et attend son premier fruit.
Jésus est ce fruit merveilleux
qui sera suspendu au bois de l’arbre de vie.
Il est le plus beau fruit que l’humanité
n’ait jamais porté.

Descendu de la croix et mis en terre,
Jésus fécondera la glaise matricielle de notre humanité
et une vie nouvelle surgira de la mort.
Un arbre nouveau germera de cette semence
et grandira au point que ses vastes branches
pourront abriter les oiseaux du ciel.
Cet arbre, c’est l’humanité nouvelle, appelée à la vie éternelle.
Non, il ne fallait pas couper le figuier stérile
car de l’arbre sec de la croix a jailli la vie. 
«Si nous mourons avec le Christ, avec lui nous vivrons»,
chantons-nous en ce temps de Carême.

Frères et sœurs, faisons tout pour ne pas
attendre notre mort pour mourir.
Mourons dès aujourd’hui au péché
et la vie fera son œuvre en nous : une vie pleine,
débordante (Rm 6,2), sans mesure
car fondée sur l’amour du Christ
dont jamais nous ne pourrons être séparés.
 
(inspiré de Christine Fontaine, www.dieumaintenant.com
et de fr. Jean-Marc Gayraud o.p., www.domuni.org)

Méditer la Parole

28 février 2016

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Exode 3,1-15

Psaume 102

1 Corinthiens 10,1-12

Luc 13,1-9

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