Jeudi Saint

L'heure est venue

L'heure est venue, et nous y sommes.

L'heure est venue où le diable a déjà formé dans le cœur de Judas l'intention de livrer Jésus.
L'heure est venue où les grand-prêtres et les chefs ont décidé de mettre à mort le Seigneur.

Dehors, tout est agitation, violences, intrigues.
Dehors, notre monde fait la guerre, il panse les plaies des attentats et crie sa souffrance.
Un peu plus loin, des migrants par dizaines de milliers se désespèrent aux portes de nos pays riches.
Tout proches, des jeunes sont découragés par manque d'avenir,
des anciens ont perdu toute espérance...

Dehors, le monde ne va pas bien.
Et pourtant, l'heure est venue de célébrer la grande fête de la Pâques.
Pâque veut dire passage.
Dieu a fait passer son peuple à travers la mer Rouge.
Il le fait passer de l'esclavage à la Terre Promise, de la mort à la vie.

La Pâque est le mémorial de ce passage,
et c'est une fête de pèlerinage, puisqu'il s'agit de passer encore,
de marcher jusqu'au bout,
jusqu'au but.

Alors qu'il va célébrer la Pâque avec les siens,
et qu'il sait qu'il s'agit de la dernière fois,
Jésus quitte cet au-dehors où tout est troublé pour entrer dans l'au-dedans.

Au dedans du Cénacle, dans l'intimité de ses disciples.
Là, il prend tout son temps, il donne du poids au temps.

Au dedans des événements, aussi.
Car si Jésus entraîne ses disciples à l'écart, ce n'est pas pour fuir le monde,
mais pour le transformer de l'intérieur, irréversiblement.

Jésus descend donc au cœur des choses, au cœur du monde,
et en même temps au cœur de son Père.

L'heure est venue de passer de ce monde à son Père.
L'heure est venue pour Jésus d'aimer les siens jusqu'au bout.

Et pour nous, qui sommes ses disciples,
l'heure est venue d'être nourris du Corps et du Sang du Seigneur.
Nourris par la chair du Fils de l'homme, par son humanité, par sa substance.
Jésus institue l'Eucharistie qui devient notre pain de chaque jour.
Faites cela en mémoire de moi.

L'heure est venue également d'être servi par Dieu lui-même.
Jésus se lève de table, il dépose son vêtement,
il verse l'eau dans un bassin, et il nous sert.
Il n'est pas venu pour être servi, mais pour servir.
Il est venu pour nous servir, pour prendre soin de nous,
pour nous prendre entre ses mains et nous restaurer.

Le Père a tout remis entre ses mains :
chacun de nous, chaque homme et chaque femme depuis le commencement jusqu'à la fin des temps.
Le Père a remis le pouvoir, l'autorité, la vie entre les mains du Fils.
Il y a mis aussi la souffrance des hommes, les non-sens, les questions, les échecs,
et jusqu'à la mort.
Le Père a tout remis entre les mains du Fils, et celui-ci se met à nos pieds pour nous servir,
pour nous aimer jusqu'au bout, jusqu'à nos pieds...

L'heure est venue aussi d'être lavés.
Non pas comme on le ferait lors d'un bain rituel de purification,
ni même l'expression d'un symbole de pardon.
Car Jésus le dit lui-même : purs, vous l'êtes déjà, par ma grâce.

Le Seigneur et le Maître lave les pieds de ses disciples pour que nous fassions comme lui.
C'est un exemple que je vous ai donné, afin que vous fassiez comme j'ai fait pour vous.
Faites cela en mémoire de moi.
Pour autant, le geste de Jésus est bien plus qu'un exemple,
tout comme l'Eucharistie est bien plus qu'un repas.
Et c'est bien pour cela qu'il est si difficile à Pierre d'accepter de se laisser laver.

Pour Pierre comme pour nous, en effet, l'heure est venue de nous laisser aimer.
Et ce n'est pas facile.
D'autant que cet amour est le plus grand amour.
Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime.
Or quand Jésus commence à laver ses disciples,
c'est dans sa mort qu'il les lave,
dans son sang qu'il les enveloppe,
à son corps qu'il les unit.

Se laisser aimer jusque là, c'est accepter la croix du Christ.
À l'annonce de la croix, Pierre avait dit : Non Seigneur, cela ne t'arrivera pas !
Maintenant, il crie : Tu ne me laveras pas les pieds, non, jamais !
Pierre se sent humilié par l'abaissement de Jésus.
Il est prêt à faire beaucoup de chose pour son Seigneur,
il serait même prêt à mourir pour lui,
mais se laisser laver par la mort de son Dieu, ça non !

Pourtant, l'heure est venue de nous laisser faire,
de nous laisser aimer.
L'heure est venue d'accepter la mort de Jésus pour moi,
d'accepter que le Christ soit livré pour moi, en particulier.
Et de l'accepter avec reconnaissance, avec gratitude, avec émerveillement.

On aurait voulu faire quelque chose pour Dieu, on aurait été prêt à payer,
prêt à donner de soi.
Mais il nous faut davantage encore :
être prêts à recevoir son amour, prêts à accueillir ce que Dieu fait pour nous,
prêt à recevoir Dieu qui se donne à nous,
tout entier,
jusqu'au bout.

Quand nous recevons le Corps et le Sang du Christ,
c'est lui que nous recevons,
c'est son amour, sa vie, sa mort sur la croix, sa glorieuse résurrection.
À la table de l'Eucharistie, nous n'avons rien à donner si ce n'est notre consentement,
et tout à recevoir.
On ne peut venir à la table du Seigneur qu'en acceptant d'être pauvre,
et de trouver en notre pauvreté le seul motif de notre orgueil.
Je suis pauvre, et le Christ est tout pour moi.
Il est tout en tous. (Col 3, 11)

L'heure est venue où le Père, en glorifiant son Fils,
veut glorifier en lui les pauvres que nous sommes.
C'est pour devenir des fils que le Christ nous invite à sa table.

Celui qui s'est laissé laver par le Christ,
qui s'est laissé creuser par sa croix et remplir par son amour,
celui-là ne peut que faire de même avec ses frères.
Celui qui s'est laissé nourrir par le Corps et abreuver par le Sang du Christ,
celui-là ne désire rien d'autre que de donner sa vie pour le salut du monde.
L'amour de Jésus opère en nous une profonde transformation,
c'est ainsi qu'il sanctifie le monde, c'est ainsi qu'il le sauve.

Le Seigneur m'a aimé et s'est livré pour moi.
Le courage qu'il attend de moi, c'est de me laisser aimer et sauver pour avoir part avec lui.
Oui, Seigneur, je te laisse faire en moi ton œuvre de salut.
Fais-moi connaître la splendeur de ton amour.

Méditer la Parole

24 mars 2016

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

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1 Corinthiens 11,23-26

Jean 13,1-15