Vendredi Saint 

 Le souffle du don

 Dans les quatre Évangiles, l’instant même 

de la mort de Jésus est décrit avec précision.

Matthieu, Marc et Luc parlent d’un grand cri 

poussé par Jésus qui précède la dernière expiration.

Luc est le seul à mentionner une parole de Jésus 

qui se mêle à ce cri ultime : 

«Père, entre tes mains, je remets mon esprit» (Lc 23,46).

Et Jean décrit la remise du dernier souffle 

par cette expression : «il remit l’esprit» (Jn 19,30).

Il ne mentionne pas le cri mais l’esprit remis.

Tous ces éléments sont à prendre en compte 

pour entrer dans le mystère unique de la mort de Jésus.

Par-delà l’atrocité de cette mort infâme, 

la manière dont Jésus meurt 

est un enseignement pour notre vie de foi.

D’ailleurs, saint Marc le souligne très bien.

C’est en voyant de quelle manière Jésus avait expiré 

que le centurion païen qui se tenait face à Jésus put confesser : 

«Vraiment cet homme était fils de Dieu» (Mc 15,39).


Comment Jésus est donc mort ?

En poussant tout d’abord un grand cri.

«Au Seigneur, mon cri ! J’implore.

Au Seigneur, mon cri ! Je supplie.

Ma détresse, je la mets devant lui 

alors que le souffle me manque», 

prie le psalmiste (Ps 141,2-4).

Est-ce un cri de douleur ou un cri d’angoisse ?

Un cri de guerre ou un cri de victoire ?

Sûrement y-a-t-il un peu de tout cela dans ce cri.

Si ce cri est dans l’Évangile, 

c’est qu’il est Évangile lui aussi.

Il contient ce qui est resté inaudible, indicible 

durant la vie de Jésus.

Tout ce qui n’avait pas encore était donné, 

transmis, livré est remis dans ce cri.

En naissant, l’enfant pousse un cri 

quand ses poumons se remplissent d’air.

En mourant, Jésus pousse un même cri 

mais en se vidant du souffle qui le fait vivre.

Jésus se vide de lui-même, 

de tout ce qui a rempli son cœur 

durant sa vie terrestre.


Le cri sur la croix n’est pas simplement 

le hurlement d’un mourant.

Il est un cri «dans l’Esprit».

La parole de Jésus l’explicite : 

«Père, entre tes mains, je remets mon esprit».

Ce cri contient le souffle divin, 

l’Esprit Saint, l’Esprit de Jésus.

C’est l’heure du don du souffle.


Le souffle de Dieu qui tournoyait sur l’abime 

au commencement du monde 

est remis une nouvelle fois 

sur la création abimée par le péché 

afin que naisse un monde nouveau.

Le cri sur la croix est donc un cri d’accouchement.

La mort de Jésus est une naissance.

Jésus meurt pour faire naître du neuf.

Son cri est chargé d’espérance 

car le monde ancien s’en va 

et une création nouvelle advient.

Ce que Jésus ne pourra plus donner 

par sa présence physique, 

il le donne dans ce souffle ultime.

Ce souffle contient le don de lui-même, 

de sa parole, de sa vie, de sa paix, de sa joie…

Ce souffle fait tomber les barrières qui séparent 

les hommes, il ouvre des chemins 

de réconciliation, de communion, d’unité.

«C’est alors que nous étions ennemis 

que nous fûmes réconciliés avec Dieu 

par la mort de son Fils» écrit saint Paul (Rm 5,10).


Celui-ci dit aussi que «l’amour de Dieu 

a été répandu dans nos cœurs 

par le Saint-Esprit qui nous a été donné» (Rm 5,5).

Nous pouvons alors faire un pas de plus 

pour pénétrer le mystère de la mort de Jésus.

Si, dans ce cri, Jésus livre son souffle divin, son Esprit, 

et si ce même Esprit Saint répand l’amour de Dieu, 

c’est que Jésus meurt en nous criant 

tout son amour pour nous.

«Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, 

il les a aimés jusqu’à la fin,» dit saint Jean (Jn 13,1)

c’est-à-dire jusqu’au dernier soupir.

Jésus fait sienne la prière du psalmiste : 

«Seigneur, tout mon désir est devant toi. 

Pour toi, mon soupir n’est point caché» (Ps 37,10).

Humilié, défiguré, crucifié, à bout de souffle, 

Jésus n’a plus que la force d’un cri 

pour nous dire qu’il nous aime.


Mais quelle force, quelle puissance, 

quelle densité dans ce souffle !

Sa vie, nul ne la prend, c’est lui qui la donne 

jusqu’à la maîtrise de ce souffle ultime 

qui est don suprême !

Il faut être Dieu pour mourir avec une telle dignité.


Frères et sœurs, avons-nous déjà vraiment 

accueilli personnellement ce cri d’amour de Jésus ?

Il a été recueilli par le disciple bien aimé, 

par Marie, par le centurion.

Il traverse les siècles car son écho 

ne peut s’éteindre dans l’histoire des hommes.

Ce cri ne s’entend pas à l’extérieur de nous-mêmes 

mais du fond de notre être.

Il remonte de notre intériorité en faisant silence.

Ecoutons ce cri d’amour.


Ce n’est pas un cri du passé.

C’est aujourd’hui que nous pouvons dire : 

«L’amour du Christ nous presse 

à la pensée qu’un seul est mort pour tous» (2 Co 5,14).

Ce n’est pas un cri indifférencié.

Chacun de nous peut dire personnellement : 

«Il m’a aimé et s’est livré pour moi» (Ga 2,20).

Ce cri d’amour doit nous toucher 

jusqu’aux entrailles, nous changer, nous transformer.

Au son de ce cri, «les rochers se fendirent, 

les sépulcres s’ouvrirent» dit l’Évangile (Mt 27,52).

Mais ce sont nos cœurs qui doivent s’ouvrir 

à la vie nouvelle contenue dans ce cri d’amour.

La pierre de nos cœurs doit se briser 

pour aimer à notre tour 

comme nous sommes divinement aimés par le Christ.

«Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimé» 

nous dit à chacun Jésus 

comme il l’a dit à sainte Angèle de Foligno. 


À nous d’être désormais porteurs 

de ce  souffle d’amour expiré sur le monde à la croix.

Il doit remplir toute notre terre, notre maison commune, 

de la bonne odeur du Christ, 

comme le parfum répandu sur les pieds de Jésus 

et qui embaume dans toute la maison 

de Marie de Béthanie (cf. Jn 12,1-11).


Au soir de ce Vendredi Saint, 

nous pouvons faire nôtre cette prière de saint François-Xavier : 

«Ce qui me pousse, mon Dieu, à t’aimer, 

ce n’est pas le ciel que tu m’as promis.

Et ce n’est pas l’enfer tant redouté 

qui me retient de t’offenser.

C’est toi, Seigneur : 

c’est de te voir cloué sur une croix et bafoué, 

c’est de voir ton corps si blessé, 

c’est qu’on t’insulte et c’est ta mort.

Ce qui me pousse, enfin, c’est ton amour.

Et tellement que, n’y eût-il point de ciel, 

je t’aimerais.

N’y eût-il point d’enfer, je te craindrais.

Tu ne dois rien me donner pour que je t’aime, 

car même si je n’espérais pas ce que j’espère, 

du même amour que je t’aime, 

je t’aimerais.»

(cité par Claude Flipo, Hommes et Femmes du Nouveau Testament, Seuil, p 217-218)

 

Méditer la Parole

25 mars 2016

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Isaie 52,13-53,12

Psaume 39

Hbreux 4,14...5,9

Jean 18,1-19,37