2e Dimanche de Pâques - C

Le bon Berger m'a saisi ! 

Heureux ceux qui croient sans avoir vu.

C'est l'ultime béatitude de l'évangile.
Elle concerne la foi en Jésus ressuscité,
et c'est l'apôtre Thomas qui nous vaut de la recevoir.
Heureux ceux qui croient sans avoir vu.

Cette béatitude mérite toutefois qu'on s'y arrête un peu.
Car dans la perspective de l'évangile selon saint Jean,
il est bien évident que Jésus n'invite pas à la foi du charbonnier,
à une foi sans solides fondements !

Quant à Thomas, comment comprendre sa réaction ?
Il serait assez facile de considérer Thomas comme le type même du sceptique.
Mais l'est-il vraiment ?
L'évangile nous le montre au contraire comme un disciple très proche de Jésus,
uni à son Maître par l'affection et le zèle.
C'est lui, Thomas, qui, juste avant la résurrection de Lazare,
va dire aux autres disciples : Allons, nous aussi, et mourrons avec lui ! (Jn 11, 16).
Non, Thomas n'a rien de cette incroyance faite de superficialité ou d'indifférence
que nous associerions spontanément à l'incrédulité.

Et si l'on réfléchit un peu plus,
nous devons admettre que, si les autres disciples croient en la Résurrection de Jésus,
c'est bien parce qu'ils l'ont vu, eux aussi.

Alors que veut vraiment nous enseigner Jésus quand il dit à son apôtre :
Parce que tu m'as vu, tu crois.
Heureux ceux qui croient sans avoir vu ?
Il nous faut approfondir cette question centrale de la foi en la Résurrection.

Le soir de la Pâque, les disciples sont encore dans la peur et l'enfermement.
Ils sont enfermés et isolés, les portes verrouillées.
C'est dans ce lieu clos que Jésus surgit : Il vint, et il était là au milieu d'eux.

Sa présence n'est plus soumise aux lois physiques et aux contraintes naturelles :
il se rend présent autrement.
Mais si sa présence est autre,
celui qui est au milieu d'eux, c'est bien Jésus,
le même que celui qu'ils ont connu et aimé,
le même qui a été transpercé et qui maintenant leur montre ses mains et son côté.

Les disciples étaient repliés chacun sur son désarroi ;
Jésus est maintenant au milieu d'eux, il les rassemble autour de lui.
Ils étaient remplis de peur ;
ils sont maintenant remplis de joie !
Ils étaient sous le coup du scandale de la Croix,
et maintenant, les plaies de Jésus sont, pour eux, cause de jubilation !

Le scandale de la Croix a d'ailleurs été double :
D'une part, à la Croix, les disciples ont fui,
ils ont abandonné celui qu'ils avaient suivi depuis trois ans :
scandale de leur inconsistance.
D'autre part, les disciples ont été retournés par la mort de celui qu'ils aimaient,
tout semblait fini désormais :
scandale de la mort et du néant.

Ce soir de la Résurrection,
sans l'ombre d'un reproche,
Jésus leur montre que la mort de la Croix conduit à la Vie,
et que, malgré leur désertion,
il vient, il les réconcilie dans son amitié et sa parole, il fait corps avec eux.

Jésus n'apporte donc pas seulement une consolation passagère,
il offre sa miséricorde à ceux qui l'avaient trahi.
Et il leur dit : La paix soit avec vous !
Bien plus qu'une salutation, Jésus les introduit dans l'espérance,
il donne son Esprit Saint qui est la promesse d'un avenir infiniment grand !

En fait, celui qui a été transfiguré par la Résurrection
transforme à leur tour ses amis :
de fermés qu'ils étaient,
les voilà qui s'ouvrent à un avenir.
Leur cœur s'ouvre, et une force inattendue fait irruption en eux.
Ils étaient morts, ils sont vivants !

Thomas n'était pas là, ce premier soir.
Il ne veut rien entendre de ces sornettes que lui racontent les autres :
Non, je ne croirai pas !
Ce qu'il ne peut accepter, malgré le témoignage des autres disciples,
ce n'est pas seulement que Jésus est vivant...

Mais que les mains qui ont été transpercées avec la complicité de sa lâcheté
puissent l'accueillir encore avec bienveillance,
ça, ce n'est pas possible !
Que le côté du bien-aimé déchiré par la lance puisse à nouveau le serrer avec tendresse,
voilà ce qu'il repousse avec souffrance et révolte.

Huit jours plus tard, Jésus vient encore.
Il vient, et il est là, au milieu d'eux.
Il vient tout particulièrement pour Thomas, plein de sollicitude pour la onzième brebis.
Il ne laisse pas se perdre celui qui erre dans sa foi,
qui reste isolé dans sa souffrance.
L'Agneau immolé se fait encore le Bon Berger qui va chercher la brebis perdue.

Avance ton doigt, avance ta main...
Avance Thomas, viens vers Celui qui est venu à toi pour t'aimer.
Viens vers Celui qui te parle,
Celui qui te donne sa paix.

Cesse de verrouiller ton cœur et ouvre-toi à moi :
ma miséricorde, je te la donne.
Il fallait que tu me laisses seul à la Croix,
il fallait que tu sois, toi aussi, du côté de ceux qui m'ont crucifié.
Car à tous, je veux faire miséricorde,
à tous, je donne ma vie pour attendrir les cœurs endurcis (cf. Rm 11,32).

Désormais, la foi, ce n'est pas seulement croire que Jésus est le Fils de Dieu,
pas seulement le considérer comme le Maître.
C'est plus encore l'accueillir au milieu de soi en recevant sa miséricorde :
mon Seigneur et mon Dieu.
Pas seulement le Seigneur, mais mon Seigneur :
celui qui m'a pardonné par pure gratuité d'amour,
celui qui est venu en moi dans une tendresse qui m'a bouleversé.
Mon Dieu que je laisse désormais s'unir à mon cœur par le lien de son pardon.

On comprend dès lors la mission que Jésus donne à ses disciples :
Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis.
Tout homme, désormais, doit faire cette expérience :
accueillir la miséricorde du Ressuscité.
Dieu, tous les hommes l'ont rejeté ; pas un n'est juste, pas un seul (cf. Rm 3,10).

Ce qui fera de moi un juste, désormais,
c'est de reconnaître que mes lâchetés et mes désertions ont crucifié le Christ ;
puis de laisser Jésus Ressuscité venir me toucher au plus profond de moi
pour fonder une alliance nouvelle, une présence toute autre :
«Je te donne ma paix».

Dans la lecture des Actes des Apôtres,
Jésus continue à toucher les uns et les autres par le simple contact de l'ombre de Pierre.
Et tous, ils étaient guéris !

Et dans le livre de l'Apocalypse,
alors que le voyant tombe comme mort aux pieds du Fils d'homme,
Jésus pose sa main sur lui et le touche
en disant : Sois sans crainte, je suis le Vivant !
J'étais mort, mais me voici vivant pour les siècles des siècles !

En ce dimanche de la miséricorde, en ce Jubilé où Jésus se fait passage,
il nous est proposé de nous laisser toucher par le Christ.
Croire que Jésus est vivant ne suffit pas...
Il faut plus encore qu'il mette sa vie dans notre vie !
La Bonne Nouvelle de la Résurrection, c'est un feu dévorant,
une brûlure bienheureuse en nous,
la propagation d'un feu ardent et réunifiant.

Que veut donc dire : Heureux ceux qui croient sans avoir vu ?

Les yeux de chair ne donnent pas la foi.
Des doigts pour toucher et des mains pour prendre ne changent pas une vie.
Seul un cœur qui s'ouvre à l'amour et au pardon peut faire un croyant.
On ne peut croire à l'amour qu'en se laissant toucher et embraser,
on ne peut recevoir la miséricorde qu'en étant rassemblé et intégré au Corps du Christ.

Jésus vient, par l'intérieur, touchant le plus intime de chacun,
et le plus profond de notre humanité commune ;
et il est là.
Sa présence est autre ; il n'en est pas de plus réelle, de plus vivante.
Il est là, et sa paix réunit dans la joie comme le Bon Berger réunit son troupeau.
Heureux ceux qui croient parce qu'ils voient le Christ quand deux ou trois sont réunis au nom du Ressuscité (cf. Mt 18,20)
Voilà la suprême béatitude !

Méditer la Parole

3 avril 2016

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

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Psaume 117

Apocalypse 1,9...19

Jean 20,19-31