Fête du Corps et du Sang du Christ - Année C

Pain rompu pour une fraternité sauvée

La liturgie de la Parole, 
de cette solennité de la fête du Corps et du Sang du Christ,
nous invite à plonger dans le premier livre de l’Écriture Sainte
pour trouver une préfiguration de l’Eucharistie.

Dans le livre de la Genèse, apparaît la figure de Melkisédek.
Il est le roi de Salem ; il est prêtre du Dieu Très-Haut.
Il vient à la rencontre d’Abram,
qui ne s’appelle pas encore Abraham,
et il lui apporte du pain et du vin.
Dès le livre de la Genèse, voilà le pain et le vin,
à travers l’offrande du prêtre Melkisédek.

Mais, frères et sœurs,
que représente le pain, que représente le vin ?
(cf. Bernard Bastian, Vivre est apparu)

Le pain.
Nous voyons dans l’Évangile que les foules sont affamées.
Pour qu’elles retrouvent des forces, il leur faut du pain.
Le pain symbolise donc les forces de vie.
Il symbolise les forces de croissance.
Le pain va redonner vigueur ; il va redonner force à l’homme.
Donc, à travers le pain, nous avons une représentation
de toutes les forces de vie, de croissance.

Que représente le vin ?
Le vin représente tout ce qui nous coûte dans notre vie !
Pour qu’il y ait du vin, il faut passer au pressoir le raisin.
Dans notre vie, cette grappe pressée qui devient du vin,
ce sont toutes nos peines, nos souffrances,
toutes nos forces de diminution,
les forces de mort, même ;
voilà ce que représente le vin : tout ce qui conduit à la mort.
 
Melkisédek, à travers cette offrande de bénédiction
qu’il apporte à Abraham offre ce qui va faire croître la vie.
Mais aussi, le fruit à payer pour que la vie l’emporte sur la mort.
Voilà ce que nous pouvons déjà accueillir
de cette première lecture du livre de la Genèse.
 

*

Sans transition, nous allons directement
à la deuxième lecture de la 1e lettre de Paul aux Corinthiens.
Il nous est donné le récit de l’institution de l’Eucharistie.
Le pain et le vin sont encore présents.
Et que fait Jésus ? Il transforme le pain en son Corps !
Il transforme le vin en son Sang !

Le pain, comme nous le disons dans la prière de bénédiction
que dit le prêtre pendant l’offertoire,
c’est le fruit de la terre et du travail des hommes.
Ce pain est le signe de toutes les puissances de vie
qui développent le monde.
Jésus nous dit : Ce pain, c’est mon Corps !
Est-ce que vous comprenez bien ce que dit Jésus,
quand il prend le pain et qu’il dit : C’est mon Corps !
Il veut dire que tout notre labeur, tout notre travail quotidien,
tout ce que nous faisons pour que ce monde soit meilleur,
pour que l’amour grandisse,
pour que la vie soit protégée…
Jésus dit : Tout cela je le prends, c’est mon Corps !

À chaque Eucharistie, quand nous présentons le pain,
Jésus prend dans ce pain tout notre labeur, tout notre travail
et cela devient son Corps.
Quand nous faisons grandir des enfants – et il y a des familles, ici –
quand nous les éduquons,
Jésus dit : Tout votre labeur je le prends, cela devient mon Corps.
Nous vivons la fraternité durant ces journées à Magdala :
tous ces petits actes de charité que nous échangeons entre nous,
quand nous présentons le pain à l’offertoire,
Jésus dit : Je prends tous ces actes, et j’en fais mon Corps.
Toutes nos œuvres de vie, toutes nos œuvres de croissance,
font grandir le Corps du Christ.
Oui, le Corps du Christ s’étend dans le monde
à chaque fois que nous travaillons pour que grandissent
la vie, l’amour, la paix, la joie, dans le monde.

C’est ce que signifie cet évangile de la multiplication des pains.
Jésus veut que son Corps grandisse.
Et nous voyons qu’il a beau partager le pain,
il en reste toujours autant et encore plus à la fin.
Car son Corps se démultiplie à l’infini
si nous le répandons par des actes d’amour et de vie !

Oui, dans l’Eucharistie, nous trouvons la force de transformer
toute notre vie pour qu’elle soit un acte de croissance,
croissance du Royaume de Dieu, dans le monde.

Nous qui vivons de cette spiritualité de Jérusalem,
nous allons retourner ce soir, dans nos villes,
dans ces carrefours d’humanité,
pour que tout ce que nous vivrons dans la ville
soit saisi, par le Corps, dans le Corps du Christ.
C’est la mission de nos petites fraternités
de devenir le Corps du Christ en croissance au cœur du monde.
Oui, que nos fraternités soient le Corps du Christ.
Et que nos villes deviennent elles-mêmes, le Corps du Christ !

Pour cela, il faut que nos fraternités rayonnent !
Le Corps du Christ va s’étendre par rayonnement,
à partir de ces petites cellules de vie et d’amour
que sont nos fraternités.
Et tout sera ainsi récapitulé dans le Corps du Christ.
Que toutes nos réalités humaines deviennent le Corps du Christ.
Voilà ce que signifie l’Eucharistie.

*

Et le vin, il devient le Sang versé du Christ.
Oui, le vin, il est le fruit de ce que cela coûte !
Quand nous buvons la coupe, dit saint Paul
nous proclamons la mort du Seigneur (1 Co 11, 26).
Le sang versé, à travers cette coupe de vin qui est consacré,
ce sont toutes les forces de destruction qui travaillent le monde,
qui traversent aussi nos vies à travers les souffrances
et les morts qui nous travaillent.
Jésus les prend sur lui.
Elles deviennent son Sang,
pour que ces morts ne soient plus mortelles,
pour qu’elles ne nous détruisent plus.

Jésus verse son Sang et nous buvons au calice,
pour que, en nous, le mal soit détruit.
Nous recevons le pardon sacramentel dans la confession,
mais il y a toujours des petites rugosités qui restent en nos cœurs.
Le Sang vient en nous diluer, dissoudre ces petits minéraux
qui restent au fond et qui n’ont pas encore été touchés par le pardon.
Le sang vient dissoudre la pierre de notre cœur.

Nos petites fraternités, qui vivent du Sang du Christ partagé,
doivent être des lieux de réconciliation,
des lieux d’alliance, des espaces de pardon.

C’est vrai que nous aussi nous versons notre sang,
pour construire la fraternité.
Car cela nous coûte de vivre avec d’autres,
de partager avec d’autres,
cela nous coûte de construire l’unité.

Un adage dit : Donne ton sang et reçois l’Esprit.
Croyons-le, frères et sœurs, en versant notre sang pour la fraternité,
nous recevons l’Esprit, l’Esprit d’unité, de paix et de joie.

Nous le comprenons donc, frères et sœurs, dans le Christ,
nos vies et nos morts sont transformées.
Dans cette Eucharistie, en particulier dans l’offertoire,
quand nous présentons le pain et le vin
nous présentons tout ce qui est «vie»
et tout ce qui est «mort» en nous ;
et tout est saisi par le Christ,
cela devient son Corps et son Sang.
Nous sommes donc pris dans la dynamique pascale
de mort et de résurrection.

*

Alors qu’attend de nous le Seigneur ?
Saint Paul dit : J’achève en ma chair
ce qui manque à la Passion du Christ (Col 1, 24).
Ce qui manque à la Passion du Christ,
c’est que, nous-mêmes, nous soyons porteurs
de ce salut pour le monde.
Jésus nous sauve en prenant tout ce qui est vie et mort en nous
et en les transformant.
À nous, aujourd’hui, d’être porteurs de ce salut dans le monde :
Il y a eu d’abord eu le premier groupe des Douze,
il y avait les disciples autour, jusqu’à soixante-douze.
Il y a, comme la décrivent les Actes des Apôtres,
la première communauté chrétienne.
Il y a eu des fraternités dès le début, et jusqu’à aujourd’hui.

De fraternités en fraternités,
de générations de chrétiens en générations de chrétiens
se transmet le salut, cette Bonne Nouvelle
de cette transformation de notre vie par le Christ.
Chaque fraternité est « ministre du salut ».
Elle est au service de la transmission du salut.
Chaque fraternité doit enfanter
une nouvelle fraternité de vie et d’amour.
Chaque petite cellule dans notre corps se divise
pour donner d’autres cellules.
C’est la même réalité pour nos fraternités.
Elles transmettent la vie,
quand elles se démultiplient, elles transmettent le salut.
Elles transmettent l’amour du Christ qui a été offert jusqu’au bout.

C’est cette expérience que nous avons voulu recueillir hier
à travers le lavement des pieds :
il les aima jusqu’au bout, nous dit saint Jean (Jn 13,1).
Cette expérience des apôtres est fondatrice pour l’Église.
C’est ce qui se transmet de générations en générations,
de fraternités en fraternités ;
on se transmet un trésor qui a été reçu par les apôtres ;
Ce trésor, c’est que Jésus nous a aimés jusqu’au bout.

La fraternité conserve la mémoire de l’amour offert.
Et, ainsi, à travers ce pain de l’amitié,
et cette coupe de vin qui devient coupe de joie,
nous recevons pour le transmettre l’amour de Jésus pour nous,
qui a été donné jusqu’au bout.

 

*
 

Il y a deux modalités pour rester relié à l’amour du Christ
qui a été offert jusqu’à l’extrême.

La première modalité, c’est le lavement des pieds.
C’est ce que nous avons vécu hier.
Vous devez vous aussi vous laver les pieds, les uns aux autres,
c’est un exemple que je vous ai donné
pour que vous fassiez vous aussi comme moi
(Jn 13, 14-15).

Oui, c’est en vivant le commandement de l’amour fraternel
que nous gardons précieusement ce trésor,
ce trésor de l’amour de Jésus pour nous.
Qu’est-ce que nous faisons ?
Nous exerçons un sacerdoce : le sacerdoce baptismal.
C’est un ministère que nous avons à vivre
à travers nos fraternités,
celui de rendre présent l’amour du Christ au cœur du monde.
Quand nous nous aimons les uns les autres
nous sommes ministres de l’amour du Christ les uns pour les autres.
Nous manifestons à notre frère et à notre sœur que Jésus l’aime.
Vivre le commandement de l’amour,
c’est permettre à chacun d’exercer le charisme personnel
qu’il a reçu de Jésus, pour le bien du corps tout entier
qu’est la fraternité et l’Église.

La fraternité, c’est un peuple de frères, de sœurs,
c’est un peuple de prêtres.
Nous sommes un royaume de prêtres.
Quand nous nous retrouvons en fraternité,
nous exerçons un sacerdoce
qui se traduit par l’offrande de la prière commune
et le témoignage de la vie fraternelle.
Oui, soyons conscients que nous sommes tous prêtres
et que nous devons exercer notre sacerdoce baptismal.
Et d’une manière privilégiée dans la fraternité.
C’est la première modalité qui est fondamentale
pour rester relié à l’amour du Christ offert jusqu’au bout.

La deuxième modalité, c’est l’Eucharistie.
Remarquez que dans l’Évangile de Jean,
il nous est donné, à la dernière Cène, le récit du lavement des pieds,
il ne nous est pas donné le récit de l’institution de l’Eucharistie.
Par contre, dans les trois autres évangiles synoptiques,
il ne nous est pas parlé du lavement des pieds
mais il nous est donné le récit de l’institution de l’Eucharistie.
Eh bien, cela veut dire quoi ?
Que c’est un même mystère qui est célébré.
Ce sont deux modalités d’un même mystère :
celui de l’amour du Christ,
qu’il nous faut recevoir pour le transmettre.

On a besoin de l’amour partagé,
signifié par le lavement des pieds,
pour comprendre le partage du Corps et du Sang du Christ.
À tel point, que Jésus ose dire :
Si ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton offrande
et va d’abord te réconcilier avec ton frère,
ensuite tu reviendras à l’autel. (Mt 5,23)
Jésus fait le lien entre l’amour fraternel et l’offrande du pain et du vin
qui deviennent son Corps et son Sang.
On a besoin de l’amour partagé pour vivre l’Eucharistie.

Et inversement, on a besoin de l’Eucharistie pour vivre la fraternité.
L’Eucharistie, sans expérience de fraternité,
ne peut pas déployer tous ses fruits.
L’Eucharistie, dans ce cas-là, n’est pas missionnaire.
On n’est pas obéissant à la dernière parole qui est : Allez !
Allez dans le monde, la messe est finie,
vous devez la célébrer par l’amour partagé !
Voilà ce que veut dire l’envoi final de la messe.

Donc, l’Eucharistie est un don qui est ordonné
à celui de l’amour partagé dans la fraternité.
Il y a le ministère baptismal
et il y a le ministère du prêtre qui est ordonné
au ministère commun de tous les baptisés.
Le prêtre exerce un sacerdoce ministériel
pour actualiser, ici et maintenant, le don de l’amour de Jésus
manifesté dans sa mort et sa résurrection.

Dans l’Eucharistie, la fraternité qui est inachevée
trouve son accomplissement.
Car, oui, dans ce que nous vivons en fraternité,
nous voyons bien que nous butons contre les autres ;
parfois, on voudrait dire quelque chose à son frère, sa sœur,
et on n’y arrive pas ;
Il y a des pardons qu’on aimerait donner, on n’y arrive pas.
Le Seigneur nous dit : l’Eucharistie est là
pour tout mener à son achèvement.

Quand nous recevons le Corps du Christ, nous disons : Amen !
Quand je dis amen, je dis amen à mon frère, à ma sœur,
à mon conjoint, à mes enfants, à mon ennemi…
Je dis amen au Corps du Christ dont nous sommes les membres.
Je dis amen à ce que Jésus puisse mener jusqu’au bout
son expérience de réconciliation et de guérison.
Oui, l’Eucharistie guérit tout ce qui est blessé dans nos relations.
Jésus vient accomplir tout ce que nous ne pouvons pas
accomplir par nous-mêmes.



Par exemple, les couples se donnent totalement
jusque dans leur chair, et en même temps,
ils ne peuvent jamais aller jusqu’au bout
du don de soi pour l’autre.
Dans l’Eucharistie, voilà que ce que l’on ne peut pas faire,
le Christ va l’accomplir.
C’est vraiment là, dans l’Eucharistie,
que la fraternité devient communion.
Nous sommes alors membres les uns des autres.
C’est seulement dans l’Eucharistie que ça se réalise.

Quelle grâce, frères et sœurs, que l’Eucharistie !
Nous recevons le don de la fraternité sauvée !
Le don de la fraternité réconciliée !
Le don de la fraternité unifiée.

Dans cette Eucharistie, nous allons rendre grâce,
c’est ce que signifie célébrer l’Eucharistie.
Rendre grâce pour ce don du lavement des pieds
qui trouve son accomplissement
dans le partage du Corps et du Sang du Christ.
Nous devenons ce que nous recevons.
Nous devenons le Corps du Christ.
La fraternité est une expérience pascale.
On ne peut pas vivre la fraternité
sans être relié au Christ ressuscité.
Par la fraternité, nous touchons le Corps du Christ ressuscité,
comme Marie-Madeleine.
Le Corps du Christ ressuscité
que nous formons ensemble, frères et sœurs.

 

*
 

Je vous invite, dans la prière de l’offertoire, en voyant le pain,
à relier à ce pain toutes ces œuvres de vie,
ces œuvres de croissance
que vous accomplissez dans le secret de vos vies.
En offrant le vin, offrez tout ce qui vous coûte,
pour que la vie l’emporte sur la mort,
offrez vos peines et vos souffrances,
et ensemble quand nous communierons,
recevons la fraternité comme un don,
recevons le pain qui sera devenu le Corps du Christ,
recevons le vin qui sera devenu le Sang du Christ
et rendons grâce pour ce chemin
que le Seigneur nous donne d’accomplir.

Oui, c’est un chemin. Il ne s’arrête pas là.
Nous avons beaucoup de chemin à faire
pour arriver à accueillir le mystère du salut du Christ.
Certains se préparent pour recevoir ce mystère de l’Eucharistie ;
nous sommes tous des pèlerins de l’Eucharistie.
Quel que soit le point où nous en sommes, sur notre chemin,
soyons sûrs que nous sommes heureux d’être invités
au festin des noces de l’Agneau
(Ap 19,9).

Méditer la Parole

29 mai 2016

Magdala, Sologne

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Gense 14,18-20

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1 Corinthiens 11,23-26

Luc 9,11-17