11e Dimanche du Temps Ordinaire - C

Justice et miséricorde 

Un des grands enjeux de notre foi chrétienne 
consiste à grandir dans notre connaissance de Dieu ;
connaître Dieu tel qu'il se révèle,
sans en rester à nos images toutes faites,
à ces images de Dieu parfois enfantines ou primaires
qui ne seraient que trop déformées par la projection de notre propre psychologie.

Parmi les attributs que nous donnons à Dieu,
il en est deux qui ne s'articulent pas spontanément entre eux
et pour lesquels nous avons à réaliser un travail intérieur : la justice et la miséricorde.

Dieu est juste.
Sa justice ne peut admettre le péché.
Elle est la conséquence de sa sainteté.

Dieu est toute miséricorde.
Son pardon est sans limite.
Et son cœur ne reste pas insensible à la souffrance des hommes.

Comment mettons-nous en relation la justice de Dieu et sa miséricorde ?

La tendance la plus spontanée consiste à assujettir la miséricorde à la justice :
Dieu pardonne si l'homme se repend de ses péchés, s'il revient dans le droit chemin.
Cette tendance est d'autant plus aisée qu'elle est renforcée par une autre conception :
Dieu m'aimerait en récompense de mon obéissance ou de ma soumission.

Disons-le d'emblée : ces manières de penser sont tout à fait étrangères à l'Évangile.
Mais tellement naturelles dans l'expérience humaine de relations encore immatures
qu'il faudra nécessairement un effort et un approfondissement pour les dépasser.

Jésus connaît le cœur humain.
Il ne veut pas le scandaliser, mais il ne veut pas non plus le laisser dans l'erreur.
L'épisode que nous rapporte aujourd'hui l'évangéliste Luc est donné dans le but
de faire progresser les disciples dans la vraie connaissance de Dieu, vers une juste relation à Lui.

La question semble seulement s'être un peu déplacée :
il ne s'agit plus de : Qui est Dieu,
mais : Qui est Jésus qui va jusqu'à pardonner les péchés ?
Qui est Jésus, et quelle justice annonce-t-il, lui qui disait un jour à Jean-Baptiste :
Il convient que nous accomplissions toute justice (Mt 3,15) ?

Allons voir ce que nous dit l'évangile.

Il met donc en scène Jésus face à deux personnages pour le moins contrastés :
d'un coté un Pharisien, c'est à dire un adepte fervent et zélé de la Loi,
un homme qui recherche la justice avec un très haut degré d'exigence ;
de l'autre, une femme que tout le monde connaît :
c'est une pécheresse notoire.

Le Pharisien a invité Jésus.
Sans doute que le comportement et les paroles de ce Rabbi lui posent question.
Il voulait l'interroger, se confronter à son enseignement ;
mais voilà son invitation quelque peu perturbée par l'irruption de la femme !

Simon la laisse faire, il n'intervient pas, et c'est tout à son honneur.
Mais au fond de lui, il juge.
Il juge la femme d'abord : c'est une pécheresse ;
en cela, Jésus ne le contredira pas : la femme est bien coupable de nombreux péchés !
Il juge aussi Jésus : il le prenait pour un prophète ;
or, s'il était prophète, il saurait qui est cette femme.
Sur ce point, Jésus va lui montrer discrètement qu'il est bien un prophète
dans la mesure où il connaît le cœur de la femme, mais aussi le sien !

Mais là où Jésus va reprendre ouvertement Simon,
c'est sur son troisième jugement, implicite celui-là :
car pour Simon le pharisien,
si Jésus était prophète, il ne devrait pas se laisser toucher par une femme en état d'impureté ;
selon lui, il ne peut y avoir de contact entre Dieu et le péché.

Alors Jésus lui raconte la parabole des deux débiteurs, et nous l'avons nous aussi entendue.
Et cette déclaration : Ses péchés, ses nombreux péchés sont pardonnés
puisqu'elle a montré beaucoup d'amour.
Nous nous disons : oui, cette femme a montré beaucoup d'amour envers Jésus,
et c'est pourquoi Jésus lui pardonne.
Nous trouvons cela tellement logique ; voilà qui rentre dans notre conception :
la miséricorde suppose la justice...

Mais est-ce bien cela que dit Jésus ?
Avec la parabole des deux débiteurs, Jésus demande à Simon :
Lequel des deux aimera davantage le créancier ?
Simon répond : Je suppose que c'est celui à qui on a fait grâce de la plus grande dette.
L'amour est ici proportionnel à la remise de dette.
Tout commence donc par le pardon, et l'amour en est la conséquence.
Et Jésus ajoute : mais celui à qui on pardonne peu montre peu d'amour.

Puis Jésus se tourne vers Simon.
Il prend soin de lui, il va l'aider à dépasser ses vues trop courtes... et les nôtres !
Tu vois cette femme ? lui dit-il.

La question mérite qu'on s'y arrête. Car comment Simon ne l'aurait pas vu !
Jésus veut dire : tu vois comment cette femme agit ?
Elle a lavé les pieds de Jésus avec ses larmes,
elle les a essuyé avec ses cheveux,
elle n'a cessé de les embrasser, de les parfumer...
La femme a beaucoup aimé.
Son si grand amour est un signe, un signe qu'il faut voir et comprendre.
Ce si grand amour est le signe que Dieu lui a pardonné,
et que la femme a su accueillir le pardon.

Le pardon de Dieu précède l'amour de la femme, il en est la cause.
C'est cela que Jésus atteste et dévoile à Simon.
Il dit alors à la femme : tes péchés sont pardonnés.
Non pas je te pardonne, mais : je l'atteste,
en voyant ton amour, je puis te confirmer que tes péchés sont pardonnés.

Et il conclut en donnant la clé de tout le récit : Ta foi t'a sauvée.
Ce qui a provoqué le salut de la femme, c'est sa foi en Jésus.

En voyant Jésus parler à la foule,
en l'écoutant enseigner les choses du Royaume,
cette femme a compris que Jésus était venu pour elle, pour la sauver.
Elle a eu foi en lui, elle a su que sa miséricorde était sans limite.
Sa foi en Jésus l'a sauvée, sa foi a ouvert la porte à la puissance de Dieu en elle.

Celui à qui on pardonne peu montre peu d'amour.
Cette remarque de Jésus est là pour faire réfléchir Simon, et nous avec lui !
Si on considère que le pardon est la récompense à la perfection de notre cœur,
on risque se maintenir dans une attitude bien peu propice à l’accueil de Jésus.
On cherche à avoir foi en soi, en son auto capacité à se convertir par nous-même.

La femme, au contraire, a su reconnaître son péché en voyant Jésus, en l'entendant.
Elle a eu foi en lui, elle a vu en lui son sauveur.
Le pardon a alors fait jaillir en elle une source,
une source d'amour infini !

Le signe que je crois qu'on me pardonne peu, c'est que j'aime peu.
Si je crois qu'on me pardonne peu, est-ce parce que je crois qu'il y a peu en moi à pardonner ?
Est-ce parce que je n'ai pas conscience de mon péché ?
Car, pécheurs, nous le sommes tous, au moins potentiellement.
Tous nous sommes capables de tomber très bas,
personne, s'il est un peu lucide, ne peut faire confiance à la pureté de son cœur
pour l'empêcher de tomber.
Le péché est en nous, il peut surgir à l'improviste...

Cette femme connaît son péché parce qu'elle est tombée.
Simon, lui, veut croire qu'il est un juste,
il n'a pas encore compris qu'il avait lui-aussi besoin d'un sauveur, qu'il avait besoin de Jésus.
S'il acceptait de regarder en vérité son cœur,
il chercherait à mettre sa foi en un sauveur qui puisse vraiment le purifier...

Regarde cette femme, Simon.
Regarde son si grand amour...
Tu vois là les fruits d'un cœur vraiment pur, d'une source vraiment limpide.
Les péchés de cette femme sont très grands, c'est vrai.
Aussi, cette source vivre de l'amour qui jaillit de son cœur provient d'un salut puissant.
Qui a été ce sauveur pour accomplir une telle merveille ?
Heureux es-tu si tu vois ce qui s'est passé en cette femme !

Saint Luc poursuit son évangile en décrivant les femmes et les apôtres qui suivent Jésus.
Ceux qui le suivent, ce sont ceux qui ont découvert en lui leur Sauveur.
Leur réponse, c'est l'amour, c'est le service joyeux.

Qui donc est le Dieu que nous révèle Jésus ?
C'est un Dieu qui sauve.
Il sauve par miséricorde, il a envoyé son Fils pour nous sauver.
Et seul le salut peut nous faire accomplir toute justice,
car par nous-même, nous ne pourrons pas être justes.

C'est bien par sa miséricorde que Dieu nous introduit dans sa justice.
Oui Dieu est juste, il est juste car il est saint.
C'est par son amour et sa miséricorde qu'il a voulu nous sauver.
Ce qui nous revient, c'est de courir vers le Christ pour nous jeter dans les bras de la grâce.
Car il nous aime, dès à présent,
il aime les pécheurs que nous sommes,
il les aime tellement qu'il les sauve.

Et la grâce en nous n'est pas vaine : elle fait jaillir l'amour véritable.
Ta foi t'a sauvée. Va en paix !

Méditer la Parole

12 juin 2016

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

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Luc 7,36-8,3