21e Dimanche du Temps Ordinaire - C

 La porte étroite, ou les derniers et les premiers

 L'évangile est une Bonne Nouvelle,

un message qui ouvre à la vie, un accès au bonheur véritable.

Pourtant, nous le savons bien, il invite aussi à une transformation 

qui ne fait pas l'économie des efforts et des renoncements.


Nous retrouvons ces deux aspects dans la Parole de Jésus, aujourd'hui.

À la question : N'y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ?

Jésus donne une réponse qui semble paradoxale :


Il commence par souligner que, pour entrer dans le Royaume de Dieu, la porte est étroite,

que beaucoup voudront entrer et n'y parviendront pas ;

à certains qui se croient proche, il dira : je ne vous connais pas ;

il précise encore que cette porte sépare un dedans et un dehors, 

et que dehors, il y a des pleurs et des grincements de dents !


Mais, dit-il ensuite, on entrera au dedans largement, en venant des quatre coins du monde,

et ces derniers venus seront admis au festin dans le Royaume en recevant les premières places.


Ces propos reflètent un des aspects les plus déroutants de la prédication de Jésus :


D'une part, il fait bon accueil à tous, 

tout spécialement aux pécheurs et aux égarés,

et il les fait entrer dans son intimité sans conditions préalables, sans contraintes, 

joyeusement.

Il précise même qu'il est venu pour les malades et les tordus, et non pour les bien-portants !


D'autre part, il apparaît exigeant avec ceux qui le suivent, 

d'une exigence parfois extrême,

et il est clair qu'il ne ménage pas ceux qui veulent marcher à sa suite.


Jésus, en effet, ne ressemble en rien à un maître un peu fade, 

à un prophète du laisser-aller, 

excusant tout et ne demandant rien.

Un tel maître n'apporterait d’ailleurs rien de bon à personne. 


On ne comprend Jésus que si on veut bien comprendre l'Amour.

Car tout ce que fait Jésus, tout ce qu'il dit et enseigne, 

est le reflet de son attachement à son Père du ciel

et de son amour pour ceux qui errent,

tout passionné qu'il est du salut des hommes, 

c’est-à-dire de leur vie véritable, de leur pleine humanité. 


L'Amour, en effet, pardonne tout, supporte tout, il espère tout, il endure tout (cf. 1 Co 13,7).

Il accueille et réconcilie,

il révèle à chacun ce qu'il est vraiment aux yeux du Père :

un enfant bien-aimé, 

un enfant désiré avec tendresse et créé par pur amour, 

voulu seulement pour qu'il existe, qu'il vive et qu'il devienne cause de joie !


C'est bien cela que Jésus vient dire et faire de la part de Dieu.

Je suis venu, dit Jésus, pour que les hommes aient la vie,

et qu'ils l'aient en abondance (Jn 10,10).

Car l'homme est enfermé sur lui-même,

incapable de sortir de la captivité de son auto-centrement.

Jésus est venu nous en délivrer, nous sauver,

redonner la capacité de se donner,

la liberté d'aimer sans mesure.


Seul l'Amour en personne peut libérer l'amour en nous.

Il est venu parmi nous, et il tend la main à qui veut la prendre.


Mais comment l'Amour ne serait-il pas ensuite exigeant ?

Car le but de Jésus, ce n'est pas que nous vivions à ses crochets,

mais que nous devenions vraiment libres, vraiment nous-mêmes.

Que nous devenions des fils de Dieu !


On peut donner à manger à travers les barreaux de la cage,

et voilà qui n'oblige pas à changer.

Mais ouvrir la porte pour laisser aller celui qui était en captivité

comporte de tout autres enjeux.

Dieu, en la personne de Jésus-Christ, nous apprend la liberté.

C'est pourquoi son Amour ne se reçoit pas sans changements, sans efforts.

L'homme ne peut faire l'économie de la conversion.


Dans la deuxième lecture, la lettre aux Hébreux compare l'action de Dieu à celle d'un éducateur

qui reprend et donne des leçons.

Dieu corrige ceux qui veulent le suivre, en effet, 

et s'il le fait, c'est bien qu'il les considère comme ses fils.

C'est bien parce qu'il désire que nous déployions toutes les capacités de notre humanité,

et en particulier toutes les capacités à aimer, à créer de l'amour et de la vie.


Si un croyant refusait l'éducation de Dieu,

il se comporterait comme un enfant rebelle qui croit tout savoir par lui-même sans être enseigné.

C'est bien, jusque là, l'attitude générale du monde contemporain :

l'homme doit trouver en lui-même l'origine de tous ses progrès,

il ne laisse plus de place pour Dieu.

Et Dieu est bien souvent vu comme un oppresseur, 

un empêcheur d'être libre et de développer ses talents.


Il est temps, sûrement, de sortir de cette attitude infantile,

et de considérer autrement la Paternité divine.

Temps de considérer notre vocation à la filialité,

pour entrer dans une maturité de fond, et donc une vraie croissance humaine.


Entrer par la porte étroite...

Peut-être l'enjeu consiste-t-il en cela : ne pas se tromper de porte !

Quel que soit ce que nous attendons de la vie, 

quelles que soient nos valeurs ou nos ambitions,

il nous faudra entrer dans la vie en passant une porte ;

en posant des choix qui engagent la vie sur une trajectoire.


Toutes les portes, cependant, n'aboutissent pas au bonheur et à la vérité.

À un moment, elles se ferment ou débouchent sur un néant, une illusion...


Dans l'évangile selon saint Jean, Jésus déclare : Je suis la Porte ! (Jn 10,9).

Quand les disciples commencent à le suivre,

il leur annonce la couleur :

Celui qui veut marcher à ma suite, 

qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. 

Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; 

mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera (Lc 9, 23-24).


Voilà la porte étroite.


Pour suivre Jésus, en effet, il y a une certaine vie à perdre, 

un renoncement radical à opérer.

Mais le passage par cette Porte-là ouvre sur des horizons qui dilatent,

sur un élargissement complet de la vie :

sur la vraie liberté et l'humanité accomplie.


Quoi qu'il en soit, la porte est étroite.

Elle n'est pas seulement étroite : elle est basse, aussi !

Il faut choisir de se faire petit et humble,

et de se mettre à l'école d'un Maître sans complaisance.


Bien d'autres portes paraissent infiniment plus brillantes,

plus séduisantes,

plus enivrantes...

Mais sur quoi ouvrent-elles, à la fin ?


Jésus, le Christ, se fait Porte pour nous.

Sa Parole atteint le plus intime du cœur de l'homme.

Son enseignement dévoile ce qui est ombre et ténèbres, 

et c'est pour y susciter une vie nouvelle.


S'il devient un passage vers le ciel, c'est qu'il est lui-même passé par nos morts.

Il est éternellement le Crucifié qui pénètre nos tombeaux

et le Ressuscité qui saisit et met debout, 

qui fait jaillir une source vive au sein des déserts et de la mort.

Il ouvre nos yeux aveuglés, libère nos paralysies, n'a pas peur de nos lèpres...


Mais seul celui qui découvre qu'il est malade ou mort veut accueillir son Sauveur.

Et celui-là n'aura pas de réticences à se laisser soigner,

à faire des efforts pour retrouver la santé, 

à suivre la Maître en se laissant redresser et guérir.


Et celui qui aura découvert qu'il est le dernier, qu'il a tant besoin de Dieu pour devenir lui-même,

celui-là devient premier par pur grâce.

Car l'Amour est plus fort que tout.


Venez, les pauvres de cœur, à la table du festin :

car le Royaume de Dieu est à vous 

Méditer la Parole

21 août 2016

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Isaie 66,18-21

Psaume 116

Hbreux 12,5-13

Luc 13,22-30