24e Dimanche du Temps Ordinaire - C

 Miséricorde sans mesure

Dieu, personne ne l'a jamais vu, rappelle saint Jean (1 Jn 4,12).
Mais si Dieu est invisible,
sa présence se manifeste de manière bien concrète dans chacune de nos existences.
Depuis l'origine de l'histoire biblique,
Dieu ne cesse de se révéler, d'intervenir dans la vie de bien des personnes,
pour se faire connaître comme le Dieu de miséricorde.

Si chacun de nous regarde sa vie en vérité,
si nous voulons bien scruter une peu les ressorts les plus profonds de notre cœur,
nous ne pouvons que voir en face une humanité fragile et blessée,
et surtout toucher du doigt nos limites :
limite de nos facultés personnelles, de notre patience,
limite de notre capacité à aimer, limites liées à la maladie ou à la mort...
limites aussi de notre foi, de notre amour pour Dieu, de notre reconnaissance envers lui.
Nous voudrions être des saints, mais hélas...

Pourtant, Jésus nous promet la vie éternelle,
il nous invite à aimer jusqu'à l'ultime, à être saint comme Dieu est saint !
Est-ce seulement pour une élite ? Ou est-ce un doux rêve inatteignable ?

Disons-le tout net : oui, c'est inatteignable par nos forces,
c'est impossible aux hommes,
et l'espérance de la sainteté ou de l'immortalité n'est qu'une imposture
s'il s'agit d'en trouver les moyens dans notre fond humain.

À l'homme, c'est impossible, mais tout est possible à Dieu.
Or Dieu désire nous donner la sainteté, la capacité d'aimer sans mesure et la vie éternelle.
Mais à celui qui en reste à la prétention de conquérir ces dons par lui-même,
la grâce de Dieu est un scandale,
le don gratuit de l'Esprit Saint est incompréhensible,
la miséricorde est une injustice !

C'est ainsi que réagissent les Pharisiens et les scribes devant l'attitude de Jésus.
Les pécheurs, eux, sont dans la joie,
car ils découvrent soudain que Dieu les aime, et leur vie en est retournée.
Ce que les plus grands ascètes ne pouvaient réaliser,
la grâce de Dieu l'obtient en un clin d’œil dans la vie d'un pécheur qui accueille le Christ !

C'est ce que Paul nous dit de lui-même, dans la deuxième lecture.
Quand Paul écrit à Timothée, il est dans les dernières années de sa vie.
Pourtant, il ne cesse de dire sa reconnaissance envers le Christ.
Or l'objet de cette reconnaissance, il l'exprime ainsi :
Le Christ m'a pardonné !

Combien de fois, dans ses lettres, Paul n'évoque-t-il pas son péché ?
Non pour parler de lui ou pour ressasser des choses passées,
mais bien pour s'émerveiller de l'immensité de l'amour de Dieu :
La grâce de Dieu a été la plus forte, s'exclame-t-il !
Et voici une parole sûre :
le Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs.

Pour saint Paul, la bonne nouvelle du Christ tient en ces mots :
je suis pécheur,
mais l'amour de Dieu est plus fort que mon péché,
et désormais, rien, dans ce monde, ne peut me séparer de cet amour !

Quant à nous, frères et sœurs, croyons-nous vraiment à l'amour de Dieu ?
Les Pharisiens et les scribes connaissaient bien les Écritures,
et ils savaient que le Dieu d'Israël s'est lui même présenté à Moïse
comme le Dieu de tendresse et de miséricorde,
lent à la colère, plein d'amour et de fidélité (Ex 34,6).
Eux-mêmes étaient des hommes pieux, priant beaucoup, cherchant à réaliser pleinement la Loi.
Pourtant, ils ne croyaient pas.

Mais peut-on vraiment connaître l'amour
si l'on n'a jamais été soi-même retourné par le pardon ?

Tous les textes d'aujourd'hui parlent de cet excès d'amour de Dieu pour les hommes.
Car notre Dieu ne cesse de frapper à la porte de notre existence
pour nous faire vivre, à nous aussi, l'irruption d'un amour personnel et transformant.
Mais le fond de nous-même sait intuitivement qu'une telle visitation de Dieu
va révéler en nous toute l'ampleur de notre péché.
C'est pourquoi le Mal, qui nous tient bien,
fait tout pour nous faire croire que Dieu veut notre perte.
Or s'il y a dévoilement en nous du péché, c'est pour libérer ce que nous sommes vraiment.
Car le Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs,
pour nous donner la vie en abondance.

Alors, qui est vraiment ce Dieu qui nous aime jusqu'à l'excès ?
Dans la première lecture, il semble que Dieu, au contraire,
soit plein de colère devant le péché des Hébreux,
et il aurait fallu l'habileté de Moïse pour  apaiser la colère de Dieu.

Le Seigneur, en effet, semble être dans une attitude qui serait la seule légitime au premier abord :
seule conviendrait la colère à l'égard de ce peuple à la nuque raide,
incapable de rester fidèle envers celui qui l'a libéré de l'esclavage.
Et face à l'abomination du culte idolâtrique, la colère n'est-elle pas la seule bonne solution ?

Oui, telle devrait être la réaction de Dieu... mais s'il était un homme.
S'il agissait en homme, si la colère avait sa place en lui
autant que dans le cœur d'un homme juste...

D'ailleurs, le dialogue avec Moïse prend tout d'abord une tonalité très humaine,
comme le reflet de ce que Moïse comprend alors de l'intervention de Dieu.

Dans la suite, pourtant, Moïse s'ajuste peu à peu et trouve une posture tout autre devant Dieu :
ce que le Seigneur a accompli pour son peuple par le passé, en effet,
il l'a réalisé selon la promesse faite à Abraham, Isaac et Jacob.
Et son geste libérateur, il l'a posé une fois pour toute.
Le Seigneur est le Dieu fidèle, plein de tendresse et de miséricorde.
Dieu est Dieu : il ne peut être changeant ou versatile.

Ainsi Moïse apaisa le visage du Seigneur son Dieu.
Ainsi, Moïse comprend qui est vraiment son Dieu,
il peut dès lors lui parler face à face,
il entre enfin en dialogue avec le vrai Dieu, le Dieu qui s'est révélé à son peuple,
et non seulement la projection d'un dieu qui ne serait que l'image de l'homme.

La page d'évangile que nous avons entendu progresse encore considérablement
dans la révélation de ce qu'est vraiment le cœur de Dieu.
Dans l'Exode, Moïse semble encore capable de faire la leçon à Dieu
en lui rappelant le comportement miséricordieux qu'il convient d'adopter...
Mais le message contenu dans les paraboles de Jésus,
même le cœur de l'homme juste ne pouvait le concevoir !

Les hommes peuvent-ils comprendre la joie qu'il y a dans le ciel ?
Peuvent-ils se réjouir du pardon accordé,
du retour au bercail,
du pécheur retrouvé, de l'esclave redevenu fils ?

Ils le peuvent, en effet. Nous le pouvons,
mais seulement en accueillant pour nous-même la profondeur de la grâce,
en nous laissant désarmer là justement où nous sommes les plus vulnérables,
les moins présentables...

Quand je n'arrive pas à prier en vérité,
quand mon cœur est incapable de s'émouvoir devant la souffrance de mon prochain,
quand mes peurs sont plus grandes que ma charité, mon égoïsme plus fort que ma solidarité,
ma paresse plus lourde que mon désir de servir...
quand je bute sur les limites,
quelle est ma réaction ?

Celle de Dieu, en tout cas, est comme l'homme qui laisse son troupeau
pour partir à la recherche de la brebis perdue ;
comme la femme qui allume une lampe et balaie la maison avec soin
jusqu'à ce qu'elle ait retrouvé la pièce perdue ;
comme le père qui attend patiemment son fils jusqu'à ce qu'il revienne pour le couvrir de baisers,
et qui supplie le fils aîné d'entrer dans la fête afin qu'aucun ne reste en dehors de sa joie.

Il est ainsi, notre Dieu. Il veut tout nous donner, il vient nous chercher et il frappe à notre cœur.
Et il a trouvé bon de faire de notre péché l'occasion de nous montrer la profondeur de son amour !

Méditer la Parole

11 septembre 2016

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Exode 32,7...14

Psaume 50

1 Timothe 1,12-17

Luc 15,1-32